Égypte. Il faut se méfier des promesses de liberté du président al Sissi

Par Hassiba Hadj Sahraoui, directrice adjointe du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord d'Amnesty International

Lors de sa première visite officielle en Allemagne, le président égyptien Abdel Fattah al Sissi va présenter une image de lui-même que beaucoup de ses concitoyens ne reconnaîtraient pas.

Devant ses hôtes, il va se montrer sous les traits d’un démocrate amical et d’un partenaire commercial sur qui on peut compter – un nouvel espoir pour l’Égypte.

Cependant, pour les Égyptiens qui ne se laissent pas duper par les sourires et les poignées de main, il représente le visage du pouvoir brutal – un retour à une époque plus répressive.

Monsieur Al Sissi proclame que la jeunesse égyptienne est « l’espoir qui a allumé la flamme du changement » de la « Révolution du 25 janvier » qui a chassé l’ancien président Hosni Moubarak du pouvoir en 2011. Pourtant, beaucoup de responsables de mouvements de jeunes sont derrière les barreaux et encourent des peines de prison pour des motifs fallacieux.

Lors de sa rencontre avec l’élite politique et commerciale de l’Allemagne, le président al Sissi espère montrer qu’il est un dirigeant auquel elle peut faire confiance pour contribuer à créer de la stabilité en Égypte et dans la région.

En réalité, depuis qu’il a évincé son prédécesseur il y a deux ans, la violence et la répression en Égypte rappellent les jours les plus sombres du régime d’Hosni Moubarak, qui a duré une trentaine d’années.

Monsieur al Sissi s’est retrouvé au centre de l’attention après avoir renversé l’ancien président Mohamed Morsi en juillet 2013.

Un mois après, les forces de sécurité égyptiennes dispersaient les sit-in et les manifestations des sympathisants de ce dernier dans tout le pays, faisant jusqu’à 1 000 morts en une journée le 14 août 2013.

La justice pénale égyptienne est devenue de plus en plus un instrument brutal pour écraser la dissidence. Les tribunaux ont jugé collectivement des centaines de sympathisants des Frères musulmans, mouvement dont Mohamed Morsi fait partie.

Néanmoins, dans une interview accordée au magazine Der Spiegel en février, Monsieur al Sissi a déclaré que « l’indépendance du pouvoir judiciaire [devait] être respectée » si l’Égypte voulait se développer comme l’Allemagne.

Des peines de mort ont été prononcées à l’issue de procès contraires aux règles d’équité les plus élémentaires. En 2014, 509 personnes ont été condamnées à mort en Égypte – contre 109 l’année précédente. La plupart sont des sympathisants des Frères musulmans, ce qui porte à croire que la peine capitale est devenue un outil pour éliminer l’opposition politique.

Le président al Sissi, qui affirme être « peiné par la perte de la moindre vie », ne fait rien pour empêcher le recours à ce châtiment. En outre, il ne maîtrise pas ses forces de sécurité et ne veille pas non plus à ce que les responsables des homicides illégaux de manifestants soient traduits en justice.

Dans ses commentaires au Spiegel, il a par ailleurs insisté sur le fait qu’il respectait les droits humains et la liberté d’expression.

« Les droits humains ne doivent pas être réduits à la liberté d’expression, a-t-il déclaré, mais même si c’était le cas, la population de notre pays est libre de dire ce qu’elle veut. »

Pendant ce temps, des dizaines de journalistes et d’autres professionnels des médias ont été placés en détention ou poursuivis pénalement pour avoir contesté le discours et le bilan en matière de droits humains présentés officiellement par les autorités.

Le gouvernement a également restreint les activités légitimes des ONG qui ont critiqué sa politique.

Des centaines de personnes ont été arrêtées en vertu d’une loi répressive relative aux manifestations, qui interdit les rassemblements de plus de 10 personnes non approuvés à l’avance par les autorités. Certaines sont incarcérées sans inculpation depuis plus d’un an.

Les détenus, généralement maintenus dans des conditions insalubres et des cellules surpeuplées, sont soumis à des actes de torture et d’autres formes de mauvais traitements.

Les autorités égyptiennes espèrent que la visite berlinoise du président al Sissi confirmera sa légitimité sur la scène internationale.

Toutefois, Amnesty International et quatre autres organisations internationales de défense des droits humains ont interpellé la chancelière Angela Merkel dans une lettre commune qu’elles lui ont adressée le 1er juin, en soulignant que l’Allemagne ne doit pas faire primer l’illusion de stabilité sur la nécessité de regarder en face les violations flagrantes des droits humains.

Pour en savoir plus :

Reporters' guide – Human rights in Egypt