Philippines. Un nouveau rapport dénonce la culture de l'impunité au sein de la police

 

Aux Philippines, une culture généralisée de l’impunité permet aux policiers de commettre des actes de torture sans être inquiétés, révèle un nouveau rapport d’Amnesty International intitulé Au-dessus des lois ? La police torture aux Philippines, rendu public jeudi 4 décembre à l’occasion du lancement d’une nouvelle campagne de grande envergure visant à mettre fin à la torture dans le pays.

Bien que les Philippines aient ratifié les deux principaux traités internationaux interdisant la torture, des méthodes telles que les décharges électriques, les simulacres d’exécution, le « waterboarding » (simulacre de noyade), l’asphyxie avec des sacs plastiques, les coups et le viol continuent d’être employées par des policiers pour faire de l’extorsion ou obtenir des « aveux ».

« Trop de policiers aux Philippines sont prompts à utiliser leur arme et font fi de leur insigne - en abusant de leur pouvoir tout en vidant de tout son sens leur devoir de protéger et servir la population, a déclaré Salil Shetty, secrétaire général d’Amnesty International, présent à Manille pour le lancement de la campagne.

« Le gouvernement a mis en place la législation nécessaire ; maintenant, il faut qu’il la fasse respecter, sans quoi il risque de voir la police se placer au-dessus des lois. »

L’adoption d’une Loi contre la torture, il y a cinq ans, aurait dû constituer un moment historique, mais aucun fonctionnaire n’a encore été condamné, ce qui incite à douter fortement de l’efficacité de cette loi.

Les Philippines sont le troisième des cinq pays placés au centre de l’attention d’une campagne mondiale d’Amnesty International, intitulée Stop Torture, à un moment crucial pour le développement de ce pays. Le rapport d’Amnesty International montre comment et pourquoi le gouvernement n’applique pas l’interdiction de la torture.

« Les Philippines se font elles-mêmes du tort – le pays a une conduite exemplaire en matière de signature des traités relatifs aux droits humains, mais si les tortionnaires ne sont pas traduits en justice comme il se doit, ces engagements risquent de devenir des promesses en l’air, a déclaré Salil Shetty.

« Le gouvernement laisse passer une occasion de devenir un modèle d’engagement en faveur des droits humains en Asie. »

Le rapport s’appuie sur des recherches approfondies, notamment sur plus de 55 témoignages de personnes torturées depuis 2009, alors que la loi interdisant la torture était entrée en vigueur aux Philippines. Vingt et une de ces victimes étaient mineures lorsqu’elles ont subi des actes de torture et d’autres mauvais traitements. Huit disent avoir été menacées avec un pistolet ou soumises à un jeu de « roulette russe ». Le rapport fait également état d’un certain nombre de tentatives d’exécutions extrajudiciaires, dont deux survivants ont raconté à Amnesty International qu’ils avaient été blessés par balle et laissés pour morts.

Dans un cas particulièrement atroce, une tête coupée présentant trois blessures par balle a été identifiée par des proches comme celle de Darius Evangelista, un porteur arrêté par la police à Manille. Des codétenus de cet homme ont indiqué qu’il avait été conduit dans le bureau d’un policier de haut rang avec du ruban adhésif sur les yeux. Quand Darius est ressorti de ce bureau, ils ont entendu cet officier dire : « Vous le finissez. » Darius n’a jamais été revu vivant.

Une vidéo extrêmement choquante – vraisemblablement filmée à l’aide d’un téléphone portable – a été par la suite diffusée sur des chaînes de télévision nationales et étrangères. On y voit Darius hurler et se tordre de douleur tandis qu’un homme en chemise blanche, assis, tient à la main une ficelle attachée au pénis de la victime, sur laquelle il tire violemment à plusieurs reprises. Des policiers en uniforme apparaissent sur ces images. Malgré les preuves, aucun des fonctionnaires n’a été condamné. Trois des sept policiers accusés d’être impliqués dans les actes de torture infligés à Darius Evangelista sont encore en liberté.

La cruauté des policiers s’accompagne souvent d’un manque total d’attention aux détails. Jerryme Corre a raconté à Amnesty International qu’il avait été interpellé par plus de 10 hommes armés en civil qui l’avaient frappé dans la rue avant de le conduire à un poste de police. Sur place, ils lui ont donné des coups de bâton sur les plantes de pied, lui ont retiré son short et l’ont étouffé avec, lui ont fait subir des simulacres de noyade et lui ont infligé des décharges électriques pendant plusieurs heures. Durant son interrogatoire, ils n’ont cessé de l’appeler par un autre nom que le sien. Finalement, un agent est arrivé pour l’identifier et a signalé aux policiers qu’ils s’étaient trompés de personne lors de son arrestation, mais les autorités l’ont tout de même inculpé.

À cause des histoires comme celles de Darius et de Jerryme, la confiance du public envers la police est au plus bas. Selon un sondage d’opinion récemment effectué par Transparency International, 69 % des Philippins pensent que la police est corrompue. Pourtant, le gouvernement manque manifestement de détermination à sévir contre les fonctionnaires véreux.

Rares sont les personnes qui osent porter plainte contre des policiers, sachant qu’elles risquent de subir des représailles ou des actes de harcèlement ou d’intimidation de la part des policiers eux-mêmes ou de voyous engagés par eux.

Rowelito Almeda, âgé de 45 ans, a été détenu, roué de coups et soumis à des décharges électriques pendant une période de cinq jours dans un centre de détention clandestin dans la province de Laguna, où des policiers utilisaient une « roue de la torture » pour déterminer le type de torture qu’ils infligeaient à leurs prisonniers. Il a été secouru par la Commission philippine des droits humains mais, après qu’il a parlé à celle-ci des actes de torture qu’il avait subis, des policiers ont contacté son cousin en lui proposant de l’argent pour le tuer. Par conséquent, de nombreuses victimes de torture gardent le silence sur leur calvaire. Cinq des personnes interrogées par Amnesty International pour son rapport avaient déposé une plainte concernant leur traitement par les policiers, puis l’avaient retirée à la suite de menaces ou d’autres manœuvres d’intimidation.

L’immense majorité n’avait même pas osé porter plainte. D’autres considéraient que le dépôt de plaintes était vain - depuis la création de la Commission philippine des droits humains en 2001, celle-ci a reçu 457 plaintes pour torture ou autres mauvais traitements. Aucune de ces plaintes n’a abouti à une condamnation.

Les personnes qui portent plainte malgré tout doivent surmonter une série de difficultés administratives car les règles et procédures sont floues et incohérentes. Les plaintes sont souvent classées sans suite sur un point de procédure.

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Entre autres recommandations détaillées, Amnesty International a suggéré d’éclaircir cette situation confuse en créant une commission unique, indépendante et efficace pour recueillir les plaintes à l’encontre de policiers.

« Après cinq ans, des centaines de plaintes et aucune condamnation, il n’est que trop évident que la Loi contre la torture n’est pas appliquée, a déclaré Salil Shetty.

« Il faut fournir un effort concerté pour éliminer la torture et la culture de l’impunité qui la perpétue. Cela doit commencer par une prévention efficace et, lorsque celle-ci échoue, des enquêtes approfondies, des poursuites en bonne et due forme et un mécanisme de dépôt de plainte simplifié et indépendant pour que personne ne soit au-dessus des lois. »