Q&R - Trois ans plus tard, le Soudan du Sud est pris dans la spirale de la violence

Le 9 juillet, le Soudan du Sud célèbre le troisième anniversaire de son indépendance. Cependant, le plus jeune pays du monde éprouve des difficultés grandissantes, comme en témoigne le fait que des millions de personnes sont prises dans la spirale de la violence. Elizabeth Ashamu Deng, d’Amnesty International, se penche sur certains des problèmes auxquels le Soudan du Sud est confronté aujourd’hui. Quelle est la situation actuelle du Soudan du Sud en matière de droits humains ? La situation est catastrophique. Les forces gouvernementales comme les forces d’opposition engagées dans les affrontements ont commis des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et d’autres graves atteintes aux droits humains. Des millions de personnes, civiles pour la plupart, ont trouvé la mort ces six derniers mois. Des femmes et des filles ont été violées ou enlevées et plusieurs grandes villes du Soudan du Sud sont désertées depuis que des logements et d’autres biens appartenant à des civils ont été détruits. Des centres médicaux et des endroits où des civils avaient trouvé refuge, notamment des églises et des hôpitaux, ont aussi été visés par des attaques. Des organisations humanitaires qui tentaient d’atteindre les populations touchées par les violences ont fait l’objet de manœuvres d’intimidation, et leur matériel et leurs réserves ont été détruits ou pillés. Des civils des deux communautés majoritaires au Soudan du Sud, les Dinkas et les Nuers, ainsi que d’autres groupes comme les Shilluks, ont été victimes de violences du fait de leur appartenance ethnique et de leurs orientations politiques supposées. Des membres des forces gouvernementales fidèles au président Salva Kiir, ainsi que des déserteurs et des miliciens acquis à l’ancien vice-président Riek Machar, ont pris pour cible de manière systématique des civils en fonction de leur origine ethnique, d’où un enchaînement d’homicides motivés par la vengeance. Plus d’un million de personnes ont dû quitter leur domicile et sont considérées comme des personnes déplacées, tandis que près de 400 000 autres ont trouvé refuge dans des pays voisins. Que se passe-t-il dans le pays actuellement ? Qu’en pense la population ? Je me trouvais à Djouba, au Soudan du Sud, pendant les deux semaines qui ont précédé la fête de l’Indépendance. Nous avons parlé à des personnes déplacées qui étaient hébergées sur les deux bases des Nations unies installées à Djouba. Nombre d’entre elles avaient trouvé refuge à cet endroit en décembre, après le début du conflit. Nous avons aussi rencontré des personnes déplacées qui venaient d’autres régions du pays et vivaient dans des quartiers informels. J’ai été submergée par la tristesse de la population à l’approche du troisième anniversaire de l’indépendance. Les personnes que j’ai rencontrées m’ont dit qu’elles n’étaient pas très fières de leur pays. Le conflit en cours avait balayé leurs espoirs et leurs rêves. Nombre de ceux qui vivaient sur les bases des Nations unies se sentaient pris au piège, ils n’osaient pas circuler librement dans les rues de la capitale. Nous avons exhorté les fonctionnaires que nous avons rencontrés en réunion à se mobiliser davantage pour enquêter sur les violences et traduire en justice les responsables présumés de ces agissements. L’obligation de rendre des comptes est essentielle pour améliorer la confiance de la population vis-à-vis des forces de sécurité et prévenir de nouvelles atteintes. Nous avons aussi appelé les citoyens à s’engager dans le débat public sur l’avenir de leur pays sans craindre de représailles. Depuis l’indépendance, la situation du Soudan du Sud en matière de droits humains s’est-elle améliorée ou détériorée ? Avant le conflit, la situation était mitigée. Fait positif, le Soudan du Sud a indiqué précocement son intention d’abolir la peine de mort. En décembre 2012, il a voté en faveur d’un moratoire sur ce châtiment à l’Assemblée générale des Nations unies. Sachant que 200 personnes étaient sous le coup d’une condamnation à mort au Soudan du Sud avant les affrontements, l’abolition serait une mesure salutaire. Néanmoins, le pays est le théâtre d’atteintes aux droits humains généralisées depuis son indépendance, notamment d’actes de harcèlement visant des défenseurs des droits humains et des journalistes, d’homicides illégaux de civils par l’Armée populaire de libération du Soudan (APLS) et de détentions arbitraires. Depuis décembre 2013, la situation s’est encore grandement dégradée. Outre les attaques fréquentes contre des civils, les Nations unies ont recensé, dans tout le pays, 4,9 millions de personnes ayant cruellement besoin d’une aide humanitaire. De plus, quelque 3,7 millions de personnes risquent fortement de se trouver dans une situation d’insécurité alimentaire au cours de l’année à venir car les combats empêchent les agriculteurs de travailler pendant la saison de plantation. Le Soudan du Sud est près de souffrir de l’une des pires famines que l’Afrique ait connues depuis le milieu des années 1980. Quelles sont les raisons du conflit ? Le conflit trouve son origine dans un différend politique opposant le président Kiir et Riek Machar au sein du Mouvement populaire de libération du Soudan (MPLS), parti au pouvoir au Soudan du Sud. Début 2013, Riek Machar, alors vice-président, a déclaré ouvertement son intention de briguer la présidence du MPLS face à Salva Kiir et de se porter candidat à la magistrature suprême en 2015. En avril de la même année, Salva Kiir a retiré à Riek Machar ses pouvoirs exécutifs et a suspendu la Conférence nationale de réconciliation, présidée par ce dernier. Par ailleurs, il a remplacé des hauts généraux par deux gouverneurs et, en juillet 2013, il a limogé tous les membres de son cabinet, y compris Riek Machar. Celui-ci, rejoint par des membres de haut rang du MPLS, a dénoncé ces actes et accusé Salva Kiir d’être corrompu, de paralyser le parti, de se constituer une armée personnelle et de prendre des décisions unilatérales influencées par des « lobbys régionaux et ethniques ». Les dissensions au sein de la direction du MPLS sont apparues clairement lors d’une réunion interne du bureau politique, tenue le 14 décembre 2013, et le conflit a éclaté le lendemain. Lors de cette réunion, Riek Machar a accusé Salva Kiir de ne laisser aucune place au dialogue politique et a déclaré que d’autres membres et lui boycotteraient la séance prévue le lendemain. Après la séance du 15 décembre, des combats ont débuté entre des soldats de la garde présidentielle et ont dégénéré très rapidement, cédant la place à des affrontements armés entre les forces loyales à Salva Kiir et celles acquises à Riek Machar à Djouba. Les forces de sécurité se sont scindées essentiellement en fonction de l’appartenance ethnique, de nombreux Dinkas maintenant leur allégeance au gouvernement tandis que bien des Nuers désertaient pour rejoindre les rangs du « MPLS en opposition ». Les deux parties considèrent l’origine ethnique comme un signe d’allégeance politique mais, à mesure que le conflit s’étend et que les assassinats par vengeance se poursuivent, ce facteur semble être, davantage que la politique, la motivation première des homicides. Cette situation a déclenché une spirale de représailles et creusé un abîme entre les différentes communautés. Qui est responsables des atteintes aux droits humains commises pendant le conflit ? Chaque partie au conflit porte une part de responsabilité. Amnesty International et d’autres organisations de défense des droits humains, ainsi que la division chargée des droits humains au sein de la Mission des Nations unies au Soudan du Sud (MINUSS), ont recueilli des informations sur des crimes commis aussi bien par les forces gouvernementales que par les forces d’opposition. Depuis le début du conflit, plusieurs grandes villes comme Bor, Bentiu et Malakal ont été alternativement sous le contrôle des deux camps. Des observateurs des droits humains ont découvert des éléments indiquant que des civils dinkas avaient été tués et avaient fui en grand nombre lorsqu’ils étaient aux mains des forces d’opposition et qu’il en avait été de même pour les civils nuers quand le gouvernement avait repris l’avantage. Êtes-vous surprise par ce qui se passe ? Pensiez-vous que l’indépendance marquerait un tournant du point de vue des droits humains au Soudan du Sud ? Bien que l’indépendance du Soudan du Sud ait été largement célébrée, le nouveau pays était déjà confronté à divers problèmes. Les forces armées étaient loin d’être un corps professionnel organisé et entraîné, et elles étaient divisées du fait de la loyauté des soldats envers d’anciens chefs de milices. De plus, le Soudan du Sud pâtissait d’un système judiciaire faible qui n’amenait pas les responsables d’atteintes aux droits humains à répondre de leurs actes. Depuis que le Soudan du Sud est devenu une région autonome du Soudan en 2005, des affrontements ont opposé l’armée à des milices et des violences ont éclaté entre différentes communautés, d’où le nombre important de personnes déplacées et de morts parmi les civils. Cependant, ces atteintes n’ont pas fait l’objet d’enquêtes dignes de ce nom et les auteurs présumés n’ont pas été traduits en justice. C’est pourquoi les personnes et les groupes touchés estiment que le seul moyen de s’assurer que les responsables soient punis et de prévenir les agissements de ce type est de faire justice soi-même et de lancer des représailles. Le conflit actuel trouve en partie son origine dans ces problèmes et les tensions ne semblent pas véritablement s’apaiser. Plusieurs accords ont pourtant été conclus ces derniers mois. Ainsi, un cessez-le-feu a été signé le 23 janvier 2014 par des représentants du gouvernement et des forces d’opposition, et renouvelé le 5 mai. Le 9 mai, Salva Kiir et Riek Machar sont convenus de « régler le conflit ». Cependant, les accords ont été ignorés par les deux camps et, pire encore, ils n’ont pas dissuadé les parties en présence de mener des attaques ciblées contre des civils. Dans quelle voie le Soudan du Sud doit-il s’engager ? La priorité immédiate est que les parties au conflit cessent de s’en prendre à des civils. Les dirigeants des deux camps doivent veiller à ce que leurs combattants qui se sont rendus responsables d’atteintes aux droits humains soient évincés et amenés à rendre des comptes. Les organisations humanitaires doivent pouvoir accéder sans entrave à toutes les régions du Soudan du Sud afin d’aider les personnes qui en ont besoin. De plus, les autorités doivent mener des enquêtes rapides, indépendantes et impartiales sur les homicides illégaux, les actes de torture et les autres mauvais traitements qui auraient été perpétrés et veiller à ce que les victimes obtiennent réparation. Enfin, la communauté internationale doit aider la Commission d’enquête, établie par l’Union africaine en début d’année, à recueillir des éléments sur les atteintes aux droits humains commises pendant le conflit. Sans justice, les droits humains ne pourront se concrétiser au Soudan du Sud. Aucune amnistie ni aucune entente politique ne doit permettre aux personnes reconnues coupables de violences d’échapper à leur peine.

Pour en savoir plus :  South Sudan: Nowhere safe: Civilians under attack in South Sudan (en anglais, http://amnesty.org/en/library/info/AFR65/003/2014/en)