Guinée équatoriale : La liberté d’expression étouffée depuis 40 ans

Par Marceau Sivieude, directeur régional adjoint d’Amnesty International pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre

En Guinée équatoriale, toute personne qui exprime une critique du pouvoir le paie au prix de sa liberté. Entre la persécution des défenseurs des droits humains et l’étouffement des voix dissidentes, il y a la célèbre prison de Black Beach.  Le silence de la communauté internationale sur cette répression n’est qu’un trop beau cadeau pour le président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo qui va bientôt célébrer ses 40 ans à la tête du pays.

En Guinée équatoriale, le président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, à la tête du pays depuis bientôt 40 ans, n’entend pas laisser la critique perturber son pouvoir. 

Toute personne qui le dérange le paie au prix de sa liberté.  La dernière victime s’appelle Joaquín Elo Ayeto, membre du parti d’opposition Convergence pour la démocratie sociale et militant des droits humains arrêté sans mandat le 25 février dernier à son domicile par les forces de sécurité.

Il est accusé de détenir des informations sur un complot visant à assassiner le président de la République. Des informations fiables révèlent qu’il a été torturé au moins deux fois au poste de police après son arrestation et menacé de mort par les agents. Il est actuellement détenu à la prison de Black Beach de Malabo, la capitale, tristement réputée pour les violences systématiques commises envers les prisonniers, et où se succèdent activistes et défenseurs des droits humains. Son avocat et sa famille sont empêchés de le voir.

En novembre 2016, alors que Joaquín Elo Ayeto voulait porter plainte contre deux militaires qui l’avaient roué de coups, il a été arrêté pour ‘avoir donné une mauvaise image du pays’. Détenu cinq jours à l’isolement, il a été libéré un mois plus tard sans explication légale sur son incarcération. Le 27 juin 2017, il a de nouveau été arrêté et détenu pendant une semaine pour avoir réclamé justice pour la famille d’un chauffeur de taxi qui aurait été tué par l’armée.

Le régime de Teodoro Obiang Nguema Mbasogo étouffe toute forme d’opposition. Arrivé au pouvoir en août 1979 par un coup d’Etat, le plus ancien chef d’Etat africain en exercice a été élu cinq fois président de la République, toujours avec plus de 90% des voix...

Le régime de Teodoro Obiang Nguema Mbasogo étouffe toute forme d’opposition. Arrivé au pouvoir en août 1979 par un coup d’Etat, le plus ancien chef d’Etat africain en exercice a été élu cinq fois président de la République, toujours avec plus de 90% des voix... Lors des dernières législatives de 2017, son parti, le Parti démocratique de Guinée équatoriale, a remporté 99 des 100 sièges de la Chambre des députés et la totalité des 55 sièges du Sénat.

Des élections qui n’en portent que le nom et qui perpétuent un pouvoir autoritaire où la famille est partie prenante – son fils Teodoro Nguema Obiang Mangue est le vice-président du pays. Le principal parti d’opposition Citoyens pour l'innovation, a été dissous par la justice en février 2018 et plusieurs de ses militants condamnés et emprisonnés dans la foulée.

L’amnistie générale des prisonniers politiques décrétée par le président le 4 juillet 2018 en amont d’un dialogue national n’a pas été suivie d’effet même si quelques-uns ont été graciés en octobre dernier. Ceux qui osent s’exprimer contre le pouvoir autoritaire en subissent encore aujourd’hui de lourdes conséquences, comme le démontre le dernier rapport d’Amnesty international sur ce pays.  L’organisation continue de documenter des cas de personnes battues, poursuivies, et/ou détenues pour avoir critiqué le régime de Malabo.

Parmi ces cas, outre Joaquín Elo, se trouve celui d’Alfredo Okenve, vice-président du Centre d’études et d’initiatives pour le développement, violemment battu le 27 octobre 2018 par des inconnus armés avant d’être abandonné dans une zone isolée, à la périphérie de la ville portuaire de Bata.

Ramón Esono Ebalé, dessinateur humoristique et militant qui dénonce la situation des droits humains en Guinée équatoriale a lui été arrêté alors qu’il revenait dans son pays pour renouveler son passeport. Il a été libéré de la prison de Black Beach après plusieurs mois, les charges qui pesaient sur lui ayant été abandonnées.

Récemment, l’avocat français William Bourdon intervenu en France contre le fils du président dans l’affaire dite des biens mal acquis pour recel de détournement de fonds publics a également été ciblé. Il a fait l’objet avec d’autres d’un mandat d’arrêt délivré en janvier 2019 pour ‘blanchiment de capitaux et financement du terrorisme’.

En dépit de cette réalité, les condamnations internationales se font rares. Nombreux sont les pays qui se taisent sur la situation politique pour privilégier la manne économique que constitue cet Etat pétrolier. L’Union africaine est quasiment muette sur les violations des libertés fondamentales dans ce pays et les mécanismes onusiens sur les droits humains sont interdits de visite sur le territoire alors même que le pays a pris fièrement la présidence tournante du Conseil de sécurité en février de cette année.

Il est temps que la pression internationale s’exerce plus fortement sur ce régime pour appeler à la cessation de la répression de toute voix dissidente, du recours aux détentions arbitraires et à la torture et autres mauvais traitements, et au respect des libertés d’expression, d’opinion, de réunion et d’association.

Le silence de la communauté internationale ne serait qu’un trop beau cadeau pour ce pouvoir liberticide prêt à fêter ses 40 ans.

L’Examen périodique universel (EPU) de la Guinée équatoriale par le Conseil des droits de l’Homme des Nations unies en mai prochain est une des occasions données à la communauté internationale d’exprimer sa condamnation des violations des droits humains commises dans le pays, ce que ne peuvent faire les activistes et défenseurs des droits humains Equato-guinéens sans risquer d’être jetés dans les cellules de la prison de Black Beach.

Le silence de la communauté internationale ne serait qu’un trop beau cadeau pour ce pouvoir liberticide prêt à fêter ses 40 ans.

L'original de cet article a été publié le 20 mars 2019 par la Libre AFrique