En novembre dernier, lorsque la rumeur d’un possible retour de quelques milliers de réfugiés rohingyas s’est répandue, des centaines d’entre eux ont cherché un refuge dans d’autres camps de Cox’s Bazar afin d’échapper à un retour forcé et de ne pas être identifiés.

Dans les camps surpeuplés du sous-district d’Ukhiya dans la région de Cox’s Bazar, nombreux sont les réfugiés rohingyas encore sous le choc du traumatisme vécu au Myanmar. Le souvenir de leur fuite douloureuse les tourmente toujours.

Le 25 août 2017, l’armée birmane a lancé une opération de répression meurtrière contre les Rohingyas de l’État de Rakhine, dans le nord du pays. Des maisons ont été rasées, des villages réduits en cendres, des femmes et des enfants violés et des centaines de personnes assassinées, victimes d’atroces crimes contre l’humanité.

La répression militaire a poussé plus de 720 000 hommes, femmes et enfants rohingyas à quitter leurs foyers pour se réfugier au Bangladesh. Nombre de ces personnes ont fui avec le peu d’affaires qu’elles ont réussi à collecter et ont souffert de la faim tandis qu’elles franchissaient à pied les collines des municipalités de Maungdaw et de Buthidaung pour enfin atteindre Tombroo, Teknaf, Shah Pari Dweep et d’autres zones frontalières au sud du Bangladesh.

Lorsque les forces de sécurité sont arrivées, pour beaucoup, la seule solution qui s’est présentée a été de partir à pied. S’ils sont des centaines de milliers à être arrivés au Bangladesh, certains ont péri en route, victimes de blessures ou de maladies.

Amina Khatoon, 40 ans, a soutenu sa mère souffrante au moyen d’une tige de bambou coupée en deux et d’un tissu. Sa mère est décédée avant d’arriver au Bangladesh. Cette tige de bambou est tout ce qu’il lui reste en souvenir d’elle.

Les réfugiés qui sont parvenus au Bangladesh sont nombreux à conserver leurs plus petites possessions près du cœur. Lors de cet exode brutal, certains n’ont emporté qu’une copie du Coran, d’autres leur carte d’identité.

D’autres encore ont emporté des objets essentiels, tels qu’une casserole ou une canne, comme celle grâce à laquelle Naseema Khatoon, centenaire, a accompli le dur périple.

Dans la région d’Ukhiya, certains sont restés bloqués des jours dans les forêts de part et d’autre de l’autoroute. Ils ont finalement réussi à se faire une place dans les camps déjà surpeuplés de Balukhali et de Kutupalong. Les réfugiés se sont contentés des plus minuscules parcelles qu’ils ont pu trouver pour dormir dans les camps délabrés s’étendant sur les pentes boueuses des collines.

Les habitations de fortune faites de bâches et de tiges de bambou constituent des abris temporaires de 5 à 10 mètres carrés pour des familles rohingyas de quatre à 10 personnes. La densité est très élevée dans les camps, avec 60 000 à 95 000 personnes au kilomètre carré. Elle est même supérieure à celle des villes les plus densément peuplées du monde. Près d’un million de réfugiés rohingyas se trouvent dans les camps qui s’étendent sur environ 25 kilomètres carrés. Les camps proches de Cox’s Bazar constituent le plus grand camp de réfugiés au monde.

Bien que confronté à des défis économiques et démographiques, le Bangladesh a généreusement ouvert un accès à son territoire à un nombre conséquent de réfugiés. Il s’agit d’un pays à faible revenu qui compte parmi les plus densément peuplés au monde. Pour trouver de l’espace pour les réfugiés, les autorités ont abattu des forêts sur les collines de Cox’s Bazar.

La Cour pénale internationale a ouvert un examen préliminaire sur les transferts forcés de centaines de milliers de réfugiés rohingyas du Myanmar vers le Bangladesh. Il est indispensable que les organes internationaux poursuivent leurs efforts afin d’amener les auteurs des crimes à l’encontre des Rohingyas au Myanmar à rendre des comptes.

En attendant, tant que les conditions ne sont pas réunies pour garantir un retour sûr, digne et durable pour les réfugiés rohingyas, la communauté internationale doit partager la responsabilité de leur sort. Les pays doivent fournir une aide financière et technique au Bangladesh afin de répondre à la crise, mais ils doivent également envisager une réinstallation des Rohingyas dans des pays tiers sûrs dans l’éventualité où la situation de crise perdurerait, et les enquêtes et les procédures judiciaires pour les Rohingyas prendraient du temps, rendant tout retour prématuré et trop dangereux.

Photographies : Ahmer Khan. Texte : Saad Hammadi, chargé de campagne Asie du Sud

Mohammad Junaid, 11 ans. J’ai apporté quelques livres parce que je veux lire et écrire, où que je sois. J’ai vu mon village en flammes. C’était dur mais maintenant nous sommes en sécurité. J’étudie dans une école du camp. Naseema Khatoon, 100 ans. Je suis très vieille et j’ai réussi à marcher jusqu’au Bangladesh uniquement grâce à cette canne. C’est la seule chose que j’ai pu emporter de chez moi. Nous nous sommes cachés dans une grotte pendant que l’armée brûlait notre village.
AlMarijan, 35 ans. Ma maison et mon village ont été réduits en cendres et je n’ai rien pu récupérer. Nous n’avons eu aucune possibilité de sauver quoi que ce soit. Rien ne vaut plus que mes enfants et nos vies. J’ai réussi à prendre cette casserole pour nourrir mes enfants sur la route du Bangladesh. Musa Ali, 70 ans. Il nous a fallu 21 jours pour arriver au Bangladesh. Nous sommes restés dans une grotte, dans la forêt, pendant des jours. J’ai apporté ce panier parce que je l’avais fabriqué moi-même lorsque j’étais dans mon village, Samela. Les soldats birmans ont tué tellement de personnes là-bas, ils ont brûlé nos villages, alors, nous avons dû fuir pour ne pas mourir. J’ai mis quelques vêtements dans ce panier mais je n’ai pas pu sauver mes papiers d’identité, mes photos et mes autres documents. Je ne sais pas ce que nous allons devenir maintenant.
Mosi-Ullah, 60 ans. Ma femme est aveugle et elle était malade quand nous avons dû abandonner nos villages. J’ai enroulé cette couverture autour d’elle et je l’ai portée dedans jusqu’au Bangladesh. C’est tout ce que j’ai pu emporter avec moi du Myanmar. Roshan Ahmed, 65 ans. Je viens de la ville de Maungdaw. J’avais une grande maison de deux étages, du bétail et des terres. J’ai tout laissé derrière moi lorsqu’ils (les soldats) ont commencé à brûler des villages. Je ne sais pas ce que sont devenues mes bêtes. J’ai réussi à sauver quelques cartes d’identité avec des photographies de membres de ma famille, quelques documents et cette plaque avec le numéro de ma maison. Cette plaque pourrait être utile un jour, lorsque nous rentrerons.
Inayat-Ullah, 10 ans. Mes frères et moi avons apporté ce panier rempli de nourriture depuis le Myanmar. Il ne restait plus rien à manger avant même d’arriver à la frontière. Josna Parveen, 21 ans. Je viens du village de Nagpura. Des soldats et d’autres hommes en uniforme ont brûlé mon village, y compris ma maison et ma boutique. J’adore me maquiller et je n’ai pu prendre que quelques fioles de notre maison avant de fuir. Maintenant, je vis dans ce camp avec mon mari et nos deux enfants.
Dolubibi, 65 ans. Je n’ai rien pu sauver de chez moi. J’ai tout laissé. Ce chapelet est très important pour moi car je prie. Par contre, je n’ai pas pu emporter mon Coran. Taslima, 6 ans. « Je ne sais pas comment elle a réussi à emporter cette crème pour le visage avec elle. Elle m’a dit : “Je ne la laisserai pas” », a déclaré le père de Taslima.
Asmat-Ullah, 28 ans. Nous n’avons rien pu sauver de nos maisons en flammes. Le gouvernement, l’armée, la police… Ils nous ont tous attaqués. Ils ont brûlé les maisons et tué tant de personnes. Le Coran est ce qui compte le plus dans ma vie. Je suis heureux d’avoir pu en sauver une copie. Maryam Khatoon, 30 ans. J’ai ce piercing dans le nez depuis des années. C’est le seul objet que j’ai pu emporter quand j’ai fui mon village au Myanmar le jour de l’Aïd al Fitr, en 2017.