Ioulia Faïzrakhmanova, Kazan

Coordonnatrice du mouvement Volga and People Are Against, à Kazan.

L’année dernière, un parking de quatre hectares a été construit sur les berges de la rivière Kazanka. Il n’a cependant pas été utilisé pendant la Coupe des confédérations, une autre compétition internationale de football qui a eu lieu en 2017. Avant la construction du parking, cet endroit naturel était magnifique. Des pies y chantaient, des hermines venaient se nourrir, des lièvres courraient et de grands arbres et des plantes rares y poussaient. Deux jours avant la destruction de cet endroit, en novembre 2016, nous y avions découvert des roseaux géants.

Nous avons manifesté pacifiquement contre la construction du parking, nous avons garé nos voitures sur le trottoir et avons passé trois jours sur place, jour et nuit dans le froid. Nous avons essayé d’empêcher la construction, qui à l’époque était illégale, du parking. Nous étions 15. Nous nous étions donné le nom des « Quinze spartiates ». Quinze autres personnes nous amenaient de la nourriture et du café chaud. C’était aux alentours des vacances de novembre et il faisait froid. Nous regardions cet espace naturel qui allait être détruit et enseveli par des grosses machines. Nous avons bloqué le passage des machines, arrêté la construction, empêché des camions de KAMAZ de remplir la zone de sable. Nous savions que ce chantier n’était que le début de la destruction des « poumons verts » du district de Novo-Savinski, à Kazan.

La prochaine étape du chantier est sur le point de commencer. Les autorités vont attendre la fin de la Coupe du monde pour que les habitants, qui ne veulent pas voir cette zone naturelle disparaître, ne manifestent pas devant les caméras de la télévision internationale et ne mettent pas les autorités dans l’embarras. Ce nouveau chantier détruira encore quatre hectares de nature. Mais je suis sûre que cette fois, encore plus d’habitants s’y opposeront. Depuis le début du projet, les habitants du district de Novo-Savinski ont reçu plus d’informations sur le chantier imminent dans l’étroite zone qui s’étend du stade de Kazan à la rivière Kazanka, trois kilomètres plus loin. Cet espace naturel est composé d’arbres longeant la rive, de prairies marécageuses et de zones d’eau peu profonde où vivent de nombreuses espèces d’animaux, d’oiseaux et de plantes. Les risques que ce chantier représente sont évidents.

 

Plusieurs manifestations ont été organisées à Kazan en 2012, réunissant jusqu’à mille participants, mais les autorités ont tout simplement ignoré leurs revendications. Les manifestations n’ont pas été interdites ou dispersées, personne n’a été arrêté et les autorités ont autorisé les médias à couvrir les événements sans interférence. Malgré cela, les autorités ne sont pas intervenues. Les gens ont perdu leur temps.

 

Nous nous sommes battus pour protéger la nature à Zaïmichtche, la prairie marécageuse de la Volga à 20 kilomètres du centre de Kazan. Les habitants ont toujours bu l’eau de la prairie de Zaïmichtche. Lorsque j’étais enfant, mon père et moi y allions pour pêcher. Nous y allions en vélo depuis notre maison de campagne qui se trouvait à sept kilomètres. Toute mon enfance, j’ai profité de ces hautes herbes et des beaux couchés de soleil. En 2012, j’ai découvert que ce site faisait partie d’un projet de développement urbain. À l’époque, j’étais journaliste et je travaillais pour le journal Vetcherniaïa Kazan, un des rares organes médiatiques d’opposition. J’ai parlé aux autorités et au PDG de l’entreprise de travaux responsable du projet de développement de la zone et j’ai réalisé que pour avoir un impact au Tatarstan, le journalisme à lui seul ne suffisait pas. Nous avons essayé de nous rendre sur le chantier, une zone qui était avant composée d’îles ouvertes, de petites péninsules et de criques, où depuis toujours des gens venaient pêcher et des enfants des villages locaux jouaient toute la journée. Mais nous nous sommes aperçus que la zone était étroitement surveillée par des vigiles avec des chiens et était entourée de barbelés. Le site a commencé à changer : là où il y avait de la terre, de l’eau est apparue, et vice-versa.

Plusieurs manifestations ont été organisées à Kazan en 2012, réunissant jusqu’à mille participants, mais les autorités ont tout simplement ignoré leurs revendications. Les manifestations n’ont pas été interdites ou dispersées, personne n’a été arrêté et les autorités ont autorisé les médias à couvrir les événements sans interférence. Malgré cela, les autorités ne sont pas intervenues. Les gens ont perdu leur temps. Le chantier a duré deux ans et une vaste zone a été remplie de sable. Cette opération a eu lieu pendant le printemps.

En 2014, le chantier s’est rapproché des villages voisins, des puits de 18 mètres sont apparus dans les baies où les enfants se baignaient auparavant. Lorsque les gens ont constaté la catastrophe qui avait lieu au pied de leur porte, ils se mis en colère et n’ont plus pensé aux conséquences que leur colère pouvait avoir, même s’ils risquaient d’être harcelés par la police et poursuivis en justice. Lorsque les habitants d’Oktiabrskoe ont vu près de 50 chouettes dans les arbres en plein jour, déplacées par la destruction des rives, ils ont réalisé qu’ils devaient manifester.

Entre 600 et 1 000 personnes ont participé au « Rassemblement populaire » du 9 mai 2014. Certaines personnes ont essayé de bloquer une voie de la route fédérale. Des conducteurs de camion ont appris ce qui se passait et ont klaxonné en soutien ou se sont arrêtés et ont proposé d’aider à bloquer la route. Mais nous leur avons demandé de continuer leur route. En revanche, nous sommes allés voir les ouvriers des bateaux de dragage et nous leur avons demandé d’arrêter de travailler. Certains capitaines ont arrêté de travailler, car tous les bateaux appartenaient à la plus ancienne entreprise fluviale du Tatarstan : Tatflot. Ils aiment la Volga et sont de véritables Volgars, des habitants de la Volga. Lorsqu’ils ont accepté leur emploi sur les bateaux de dragage, ils ne s’attendaient pas à remplir des zones d’eau peu profonde avec du sable, et ils ont visiblement été séduits par l’idée d’entraver ce projet pour protéger la zone naturelle. J’ai vu le courage de ces personnes et j’ai compris que le vrai pouvoir, c’était elles.

Maintenant les habitants amènent leurs tracteurs et paient de leur propre poche pour recreuser des ruisseaux pour que l’eau puisse couler librement. Mais cela ne suffit pas. Les puits les plus profonds et les plus dangereux doivent être remplis. Derrière l’une de ces collines, il y a une petite baie dans laquelle l’eau atteint deux mètres de profondeur en été. On y trouve un grand nombre d’animaux et de plantes, notamment des espèces rares de grenouilles, d’oiseaux, de fleurs et de nénuphars jaunes. L’eau est recouverte de lentilles d’eau et d’autres plantes aquatiques sur lesquelles des œufs d’amphibiens brillent comme des étoiles. C’est à cela que les petits lacs ressemblaient avant d’être remplis de sable.

Nous travaillons pour faire en sorte qu’un parc naturel soit créé ici. En voyant la beauté du paysage, on comprend que cette zone doit être protégée. Les îles au loin sont devenues un sanctuaire pour les animaux et les oiseaux. À certains endroits, le sable doit être retiré, les ruisseaux doivent être creusés plus profond et l’eau doit être dirigée vers les sites d’alluvionnement. Cette zone, avec ses incroyables couchés de soleil, serait adaptée à de l’écotourisme et du camping. Ce n’est pas loin de la ville. Et le Tatarstan manque de parcs qui pourraient être à la fois une réserve naturelle et une destination d’écotourisme.