Igor Nagavkine, Volgograd

Président de l’organisation régionale de Volgograd d’aide juridique et sociale aux prisonniers et aux détenus, Kalatch-sur-le-Don, oblast de Volgograd

Igor Nagavkine a été arrêté en octobre 2016 pour des accusations de tentative de vol forgées de toutes pièces. Il est actuellement détenu au centre de détention de Boutyrka, à Moscou, et attend d’être jugé.

Natalia, la sœur d’Igor Nagavkine, raconte son histoire.

Cela s’est passé il y a 13 ans, à l’automne 2005. Mes frères Micha et Igor sont arrivés en voiture au milieu de la nuit. Micha a demandé à ma mère de lui donner des vêtements chauds, un bonnet, un pantalon chaud et son passeport. Il a dit qu’il avait trouvé un emploi de vigile et qu’il allait surveiller l’équipement d’une ferme collective près de Rostov-sur-le-Don. « Ne t’inquiète pas », a-t-il dit. Puis mes frères sont partis. Nous ne nous sommes même pas dit au revoir correctement.

J’avais un mauvais pressentiment. J’ai essayé de demander aux amis de Micha où il était, mais ils évitaient mes questions. Ils avaient peur de me dire. Quelques semaines plus tard, Micha a appelé. Il voulait parler à ma mère, mais c’est moi qui ai décroché le téléphone. J’entendais un écho. « Où es-tu Micha ? Que t’est-il arrivé ? Tu es en prison ? », lui ai-je demandé. Il a essayé de nier, mais sa voix tremblait et j’ai compris que j’avais raison. Il avait été arrêté pour des accusations de vente de stupéfiants et avait été conduit dans un centre de détention provisoire.

Le 27 octobre 2005, nous avons reçu un télégramme nous informant que Micha était mort. Ce n’est qu’après avoir reçu ce télégramme que nous avons pu comprendre ce qu’il s’était passé. Les autorités nous ont dit qu’il était mort d’une péritonite et d’un ulcère perforé au duodénum. Mais il était en bonne santé, ne fumait pas, ne buvait pas et faisait du sport. Il a même été candidat au brevet de judo et s’était vu proposer un poste d’entraîneur de lutte. Je pense qu’il a été frappé pendant l’interrogatoire et que, pour le cacher, les autorités du centre de détention provisoire ont refusé de le laisser voir un avocat. Ses codétenus au centre de détention ont essayé de le défendre, ils ont tapé leur tasse de thé contre la porte et ont appelé au secours mais ils ont été dispersés et transférés dans d’autres cellules. Micha a été détenu à l’isolement. Il s’est même ouvert les veines pour attirer l’attention des autorités et essayer de demander de l’aide.

Mon frère Igor a essayé de découvrir la vérité. Il a embauché un expert médico-légal et un médecin. Il voulait amener les responsables à rendre des comptes. Certains représentants des autorités ont été renvoyés, mais aucun n’a été poursuivi en justice. D’autres personnes ont entendu parler du travail d’Igor et lui ont demandé de l’aide. Igor ne disait jamais non. Il avait fait des études de droit et a commencé à rédiger des plaintes. Quelques années plus tard, il a créé sa propre organisation et a continué son travail de défense des droits humains.

À l’époque, peu d’autres personnes aidaient les personnes détenues dans notre région. Il était membre de la Commission de surveillance publique et se rendait dans les prisons et aidait les détenus. Il ne parlait que très rarement de son travail, et quand il le faisait, les histoires étaient atroces et difficiles à écouter. Il nous a parlé de la torture, de l’extorsion et des homicides qui avaient lieu en prison. Une fois, il nous a parlé d’un homme qui avait été éventré avec une tige en métal.

Ici, à Kalatch, Igor s’est battu contre le crime organisé et la corruption, et toutes les activités illégales auxquelles l’administration locale et la police prenaient part. Il s’est opposé au maire une fois à propos du développement d’un parc. Les autorités ont essayé de l’empêcher de faire son travail, mais malgré les nombreuses manœuvres de harcèlement et d’intimidation, il a continué. Une fois, il a voulu mettre en place une plage dans la ville et avait dégagé l’espace nécessaire. Mais quand il est revenu le lendemain matin, tout l’espace était couvert d’éclats de verre. Une autre fois, avec son cousin, il a ouvert un café. Mais un jour, l’OMON (une force de police spéciale) est arrivée et a emmené et maintenu en détention toute une nuit les personnes qui se trouvaient au café, pour essayer de trouver des stupéfiants. Plusieurs descentes de ce type ont eu lieu. Qui voudrait aller à ce café après cela ? Finalement, le propriétaire du bâtiment a dit à Igor qu’il allait vendre les locaux. Pour faire court, le café a fermé en moins de trois mois.

En 2011, des poursuites pénales ont été engagées contre Igor, encore une fois dans le but d’empêcher son travail de défense des droits humains. Il a été accusé d’avoir tenté de voler la roue de la voiture appartenant à un policier chargé de la circulation. Il a été conduit au bureau du procureur, mais a tout de même réussi à informer ses amis, qui ont contacté son avocat. Les autorités voulaient le réduire au silence et l’empêcher de mener son travail contre la corruption, donc elles l’ont arrêté pour une infraction qu’il n’avait pas commise.

Les autorités voulaient le réduire au silence et l’empêcher de mener son travail contre la corruption, donc elles l’ont arrêté pour une infraction qu’il n’avait pas commise.
Natalia, la sœur d’Igor Nagavkine

Iouri Bengardt, l’avocat d’Igor Nagavkine, nous raconte son histoire.

J’ai rencontré Igor en 2008-2009. Il était membre actif de la Commission de surveillance publique (CSP) et aidait beaucoup, car de nombreux homicides étaient commis en prison et il y a avait des problèmes avec la police. Après quelque temps, il a commencé à me faire participer à son travail.

En 2011, son premier mandat à la CSP est arrivé à terme, mais je suis certain qu’il aurait été réélu. Mais il s’était fait de nombreux ennemis en participant à la Commission et il a fait l’objet de poursuites pénales. Après beaucoup de travail, nous avons pu le faire libérer de prison et il a été assigné à résidence. Il ne pouvait par conséquent plus faire partie de la CSP. Il a finalement été condamné à une amende de neuf ou dix mille roubles, mais les poursuites sont restées inscrites à son casier judiciaire.

Malgré les manœuvres de harcèlement, il n’a pas abandonné son travail de défense des droits humains. Igor n’est pas une personne qui abandonne facilement, alors il a continué de se rendre dans des prisons et d’aider des personnes grâce à son organisation. Grâce à son travail, le directeur d’une colonie pénitentiaire a été démis de ses fonctions. Igor a commencé à se déplacer partout en Russie où des personnes étaient victimes de pressions en prison. Igor n’est pas un défenseur des droits humains comme les autres. Il a toujours adopté une approche très directe des problèmes et les a toujours traités avec fermeté. C’est pour cette raison que les représentants des autorités, tant de sa ville de Kalatch-sur-le-Don que du système de justice pénale en général, le détestent. Lorsque je me suis rendu dans des centres de détention provisoire, j’ai vu des photos de lui avec l’inscription « Ne pas laisser Nagavkine entrer ».

Il a également été averti par des membres des organes chargés de l’application des lois qu’il allait être victime d’intimidations très prochainement. Il m’a aussi dit qu’il se pouvait qu’il ait besoin de mon aide. C’était une dizaine de jours avant qu’il soit à nouveau arrêté.

Natalia, la sœur d’Igor Nagavkine, se souvient :

En 2016, Igor faisait l’objet d’une surveillance et sa voiture était suivie. Un soir de septembre, quand Igor est allé retrouver deux de ses amis, ils ont tous les trois été arrêtés et accusés d’avoir essayé de s’introduire dans une boutique de prêt sur gage. Un supposé témoin qui se trouvait à proximité a fourni une déclaration. Il a affirmé qu’il avait vu quelqu’un essayer de s’introduire dans la boutique de prêt sur gage, bien qu’aucune trace d’effraction n’ait été constatée et que rien ne manquait. Igor a par la suite été accusé d’être impliqué dans le cambriolage d’une bijouterie à Bykovo. Ce cambriolage avait eu lieu à 230 kilomètres de chez nous et le jour du cambriolage, Igor se trouvait avec des amis à Kalatch et la moitié de la ville l’y a vu.

Pendant les perquisitions de notre appartement, des représentants de l’application des lois ont cherché des documents, des téléphones portables, des ordinateurs, des clefs USB, des cartes SIM ou toute autre chose liée au travail d’Igor. Nous avons demandé pourquoi Igor n’était pas présent pendant la perquisition. Ils nous ont répondu que nous le reverrions peut-être dans une quinzaine d’années...

Il est en prison depuis 20 mois et encourt une peine de jusqu’à cinq ans d’emprisonnement, simplement en raison de son travail de défense des droits humains.