« Vous ne nous connaissez pas, et pourtant vous défendez notre liberté »

Par Balkissa Idé Siddo, Central Africa Campaigner

Les autorités camerounaises dans leur lutte légitime contre Boko Haram ont violé les droits de certaines personnes qu’elles sont censées protéger. Parmi elles figurent Fomusoh Ivo Feh, Afuh Nivelle Nfor et Azah Levis Gob. Ces trois jeunes hommes sont condamnés à 10 ans de prison pour avoir envoyé un message sarcastique sur Boko Haram.

Je leur ai rendu visite à la Prison Principale de Yaoundé le 21 novembre dernier. Ils restent dignes dans cette épreuve difficile et convaincus qu’avec le soutien de tous, ils rejoindront très vite leurs familles et réaliseront leur rêve : celui de poursuivre leurs études et de trouver du travail.

Les minutes d’attente me paraissent une éternité. Pour tromper l’ennui, nous cherchons les quelques chaises et bancs encore fonctionnels pour nous installer. Des odeurs de transpiration mêlées à de l’appréhension et de l’inquiétude règnent dans la grande salle de visite de la Prison Principale de Yaoundé où des gardes pénitentiaires dorment sur des nattes en plastique. 

En face de la porte d’entrée, un petit meuble de quelques étagères contenant des livres religieux, sert de bibliothèque mal rangée. En arrière-plan, s’entassent des bancs et chaises, tous aussi usés et poussiéreux les uns que les autres.  

Cela fait plus de 10 mois que Régina, la mère de Levis détenu à la Prison, n’avait pas revu son fils faute de moyens financiers pour se déplacer.
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Cela fait plus de 10 mois que Régina, la mère de Levis détenu à la Prison, n’avait pas revu son fils faute de moyens financiers pour se déplacer. Elle habite loin de Yaoundé et il lui faut voyager au moins 6h en bus pour se rendre à la Prison Principale. 

Régina, comme les autres parents, préfère envoyer de l’argent à un proche vivant à Yaoundé pour acheter les aliments de base (gari, pain, sucre, riz, et poisson séché) pour permettre aux jeunes détenus de manger. L’arrivée dans la salle de visite du trio que l’on attendait détend l’atmosphère. Fomusoh Ivo Feh, et ses deux amis Afuh Nivelle Nfor et Azah Levis Gob se joignent à nous. Les visages sont souriants. Salutations amicales et plaisanteries sur le physique attrayant de Fomusoh.

Des liens forts les unissent

Pas d’embrassades ou d’accolades. Mais, à travers la délicatesse de la gestuelle, la chaleur des voix, et l’affection se dégageant des regards, on perçoit les liens forts qui les unissent. Ivo, Levis et Nivelle rêvent de poursuivre leurs études, d’obtenir un emploi afin de soutenir financièrement leurs familles dont ils sont les seuls espoirs. Mais, ces rêves ont brutalement pris fin le jour où la justice les a inculpés de ‘tentative d’insurrection contre l’état du Cameroun’ et de ‘non-dénonciation’ d’actes terroristes. Et à la suite d’une longue et éprouvante procédure judiciaire qui a duré au moins deux ans, ils ont été condamnés à 10 ans de prison ferme le 2 novembre dernier.

 

Les jeunes hommes ont été jugés par un tribunal militaire
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Leur ‘crime’ ? Avoir reçu et transféré par sms une blague à des amis. La blague disait : « Boko Haram recrute des jeunes à partir de 14 ans. Conditions de recrutement : 4 matières au GCE, y compris la religion ». Une manière d’ironiser sur les difficultés à trouver un emploi au Cameroun.

Si l’excitation et la joie sont perceptibles en ce moment précieux de retrouvailles, il est difficile d’oublier la douleur : la longue procédure judiciaire, les nombreux renvois et enfin leur condamnation absurde qui sonne comme une véritable insulte aux droits humains.

Cette condamnation à 10 ans de prison ne repose que sur l’unique « preuve » que représente ce SMS retrouvé sur le téléphone de Nivelle, confisqué pendant un cours par un enseignant.
Bien qu’anglophones, Ivo, Levis et Nivelle n’ont quasiment pas eu accès à un interprète lors de leur procès, dont les audiences se tenaient en français. Les jeunes hommes ont été jugés par un tribunal militaire. Pourtant, ils avaient été arrêtés bien avant l’adoption de la loi anti-terroriste qui donne compétence aux tribunaux militaires pour toute affaire liée au terrorisme.

 

J’ai partagé leurs angoisses et porté leur combat pour une justice équitable.
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Depuis deux ans que je travaille à Amnesty International en tant que Chargée de Campagnes, j’ai rencontré de nombreuses personnes dont les droits ont été violés par les forces de sécurité et les autorités dans le cadre de la lutte contre Boko Haram au Cameroun. J’ai partagé leurs angoisses et porté leur combat pour une justice équitable.

C’est le cas des disparus de Magdémé et Doublé, c’est celui de Nadia condamnée à mort sur la base de preuves minces et lors d’un procès inéquitable, c’est aussi celui du journaliste Ahmed Abba qui risque la peine de mort, etc.

J’ai célébré avec ces personnes les joies et les victoires les plus inattendues, et j’ai aussi, toujours, quelle que soit l’issue, reçu des mots de remerciements destinés à l’ensemble du mouvement Amnesty International et à tous les activistes.

Levis a pris la parole au nom de tous. Et avec une voix forte, teintée d’émotions, et en me regardant droit dans les yeux, il m’a dit : ‘Vous ne nous connaissez pas, nous ne vous connaissons pas mais vous avez été à nos côtés dès le début et vous luttez pour notre libération. Ce qu’Amnesty International fait, même nos proches ne l’ont pas fait. Nous vous serons à jamais reconnaissants pour cela. Vous nous donnez la force de continuer jour après jour et de ne pas abandonner. Ce n’est pas facile mais nous tenons le coup. Que Dieu vous bénisse et continue de vous assister dans tout ce que vous faites. Merci pour tout’.

En ce jour, 27 éme anniversaire d’Ivo, des milliers d’activistes des droits humains à travers le monde joignent leurs voix une fois de plus à celle d’Éric, le frère d’Ivo, Regina, la mère de Levis, et Judith la mère de Nivelle et prient les autorités camerounaises de faire un pas vers la justice et le respect des droits humains en libérant ces trois jeunes.

En ce jour, 27 éme anniversaire d’Ivo, des milliers d’activistes demandent leur libération
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Ils demandent aux autorités camerounaises de libérer les trois prisonniers de conscience en rendant effective la déclaration publique du ministre de la Communication du 2 décembre dernier. Sur la base d'informations manifestement erronées, le ministre Issa Tchiroma affirmait que les trois jeunes ne sont plus en détention. Ce n’est toujours pas le cas. Il est temps de les libérer immédiatement et sans condition.