Un tournant décisif pour les droits des transgenres en Norvège : le chemin parcouru par John Jeanette

Par Kristin Hulaas Sunde Londres,

Les personnes transgenres en Norvège ne devraient plus être forcées de subir un traitement invasif pour que leur genre soit reconnu à l'état civil, a annoncé un groupe d'experts le 10 avril 2015.

L'histoire de la militante John Jeanette Solstad Remø – qui a reçu le soutien de milliers de personnes à travers le monde durant la campagne Écrire pour les droits de 2014 – montre à quel point le gouvernement pourrait maintenant faire changer les choses en modifiant la loi.

Photo principale. John Jeanette Solstad Remø (ci-dessus, à droite) et le ministre norvégien de la Santé et des Soins, Bent Høie, lors d'une conférence de presse à Oslo, le 10 avril 2015. Le ministre s'est engagé à proposer prochainement une nouvelle loi aux termes de laquelle les personnes transgenres pourraient obtenir la reconnaissance de leur genre à l'état civil par une simple déclaration. © Amnesty International/Ina Strøm

À 27 ans, John Jeanette est nommé au poste de commandant de sous-marin dans la marine norvégienne. © DR

Le commandant de sous-marin John Remø prenait soin de dissimuler toutes les preuves, cachant des vêtements féminins à la cave. Ce n'est qu'au bout de 30 ans que le secret a été éventé.

Enfant, John est imprévisible. Il jure, se bagarre, joue dans un groupe de rock. Puis il s'engage dans la marine et devient commandant de sous-marin à l'âge de 27 ans.

Une nuit, un appel arrive pour lui sur le téléphone du navire. C'est sa femme. Elle vient de trouver un sac de vêtements féminins à la cave. John comprend qu'il est découvert mais il est trop risqué d'en parler sur une ligne militaire. Il lui promet de lui écrire une lettre.

Le lendemain matin, le sous-marin de John largue les amarres pour aller patrouiller dans le nord de la mer de Barents, au plus fort de la Guerre froide. Pendant ce temps, son épouse attend le courrier qui lui révélera la vérité sur son mari.

« Je ne pourrais imaginer que le Parlement n'adopte pas cette loi. »
John Jeanette Solstad Remø, le 10 avril 2015

Répondre aux attentes liées à son genre

L'histoire débute plus de 20 ans auparavant, dans une petite ville côtière de Norvège. Âgé de quatre ans environ, John est surpris par sa mère vêtu d'une robe. Elle se met en colère : c'est du jamais-vu, et c'est interdit.

« On a eu peur tous les deux. J'ai compris que j'étais sur un terrain dangereux, mais je me suis toujours sentie fille, j'ai toujours voulu avoir l'air d'une fille et jouer avec les filles. »

John, qui grandit dans les années 1950, une période conservatrice, comprend qu'il peut recevoir l'amour dont il a besoin en se faisant passer pour un garçon. Un amour conditionnel.

« J'ai commencé à jouer la comédie mais, à trop en faire, j'ai surcompensé et je suis devenu plutôt déplaisant. En peu de temps, j'ai appris les pires gros mots et comment me battre. »

S'il est un mauvais garçon à l'adolescence, John est aussi très mélomane. Cela lui permet de continuer à explorer sa féminité refoulée. Sa tante possède une guitare et lui donne les clés de chez elle pour qu'il puisse s'exercer.

« Elle avait de très beaux vêtements, des sous-vêtements en soie et des chaussures à talon. C'était un sentiment de liberté et de bonheur intense d'être là-bas, de tout essayer, et d'être moi-même. Mais j'étais triste de ne pouvoir le montrer à personne. »

Sa tante est certainement au courant mais n'en dira jamais rien. « Ma tante était menue et je me souviens encore de la tristesse que j'ai éprouvée quand ses chaussures sont devenues trop petites pour moi. »

John quitte la maison à 17 ans et se marie peu après ses 20 ans. Le couple a un fils. Avec sa barbe drue et son métier viril, le père de famille répond aux attentes liées à son genre.

John, qui grandit dans une petite ville côtière de Norvège dans les années 1950, une période conservatrice, comprend qu'il peut recevoir l'amour dont il a besoin en se faisant passer pour un garçon.  © DR

Une femme sûre d'elle

Lorsqu'elle reçoit enfin la lettre, l'épouse de John en est curieusement soulagée. Elle avait d'abord cru que John avait assassiné une femme et caché ses vêtements dans un sac.

Mais, une fois le secret éventé, il apparaît clairement que leur relation repose sur un mensonge et ne peut plus continuer.

« Je l'aimais et j'avais peur de la perdre. J'espérais que mon besoin d'être une femme disparaîtrait – que le fait de me marier avec elle me permettrait de vivre sans. Mais, au bout d'un mois, je me suis remise à m'habiller en femme en secret. »

Trente ans après la découverte du sac de vêtements dans la cave, l'heure est enfin venue pour elle de se libérer de son secret et de s'afficher dans la rue commerçante la plus animée d'Oslo sous les atours d'une femme : « C'était un sentiment de liberté extraordinaire. »

Les passants n'imagineraient jamais que cette sexagénaire élancée à la mise élégante et à la démarche assurée possède encore le corps d'un homme.

Sans le soutien d'Amnesty nous n'en serions pas là aujourd'hui.
John Jeanette

Sexe : M

Elle n'a guère eu de mal à changer de nom. Pour ses amis, elle est simplement Jeanette aujourd'hui. Mais, en public, elle se fait appeler John Jeanette pour mettre en évidence la discrimination à laquelle les autres personnes transgenres et elle sont toujours confrontées en Norvège.

Parce que changer de genre à l'état civil – être désignée comme une femme sur les pièces d'identité comme le permis de conduire ou le passeport – est une autre paire de manches. La loi norvégienne impose une véritable « conversion sexuelle » obligatoire basée sur un protocole sommaire des années 1970.

Cette procédure implique en particulier le retrait des organes reproducteurs – et donc la stérilisation de la personne. Un diagnostic psychiatrique est également requis et vous oblige à accepter que vous souffrez d'un trouble mental.

John Jeanette a refusé de se soumettre à ces épreuves. « Les hormones changent votre corps et votre esprit – c'est comme revivre la puberté », explique-t-elle.

Elle figure donc toujours comme un homme sur tous ses papiers officiels. Son identité transgenre est ainsi devenue publique, ce qui est pour elle une humiliation et lui vaut souvent des commentaires lorsqu'elle se présente à la réception d'un hôtel, qu'elle va chercher des médicaments ou qu'elle emprunte un livre à la bibliothèque de son quartier.

« C'est une femme qui est assise dans la salle d'attente, mais c'est un homme que l'on appelle. J'y suis préparée mais j'éprouve à chaque fois le même sentiment d'humiliation et d'échec. »

Aujourd'hui, John Jeanette est une sexagénaire élancée à la mise élégante et à la démarche assurée.  © Amnesty International

John Jeanette ne veut pas être forcée de passer par une opération pour changer de genre sur ses papiers d'identité. Elle dit avoir été stupéfaite lorsqu'elle a appris que des militants d'Amnesty du monde entier allaient soutenir son combat en décembre 2014, à l'occasion de la campagne mondiale Écrire pour les droits. Et maintenant, quatre mois plus tard, le but est vraiment à notre portée.

« C'est tout ce que j'avais rêvé et espéré, a-t-elle dit le 10 avril 2015 après le dépôt de la recommandation de modification de la loi. Le combat en valait la peine. Il fut long, mais lorsque nous avons enfin récolté les fruits de notre travail, ce fut une grande joie.

« Je ne pourrais imaginer que le Parlement n'adopte pas cette loi. Et lorsqu'elle sera en vigueur, je pourrai moi-même choisir mon genre à l'état civil. 

« Sans Amnesty, nous n’y serions pas parvenus. Le ministre de la Santé et des Soins Bent Høie lui-même a dit que le soutien de l'organisation avait été très important pour le déroulement de la procédure au sein du gouvernement.

 « Le soutien émanant de citoyens du monde entier a été fantastique. Je ne m’y attendais pas et je suis heureuse de toute l'attention que mon cas a suscitée. Je tiens à remercier chaleureusement toutes les personnes qui nous ont soutenus dans ce combat. »

Le soutien émanant de citoyens du monde entier a été fantastique. Je tiens à remercier chaleureusement toutes les personnes qui nous ont soutenus dans ce combat.
John Jeanette

Une version de cet article est parue dans le numéro de novembre-décembre 2014 du FIL, le magazine mondial d'Amnesty, sous le titre « Un secret percé à jour ».