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Là où la liberté d’expression est menacée (Myanmar)

Par Rupert Abbott

Par Rupert Abbott, directeur des recherches pour l’Asie du Sud-Est à Amnesty International. @RupertBAbbott

Au mois d’avril cette année, les habitants du Myanmar ont acheté leurs journaux et… n’ont rien vu.

Ce jour-là, dans cette nation de l’Asie du Sud-Est, les unes étaient totalement noires, en guise de solidarité avec un journaliste qui faisait simplement son travail. Cette semaine, les dirigeants de la planète qui convergent vers la capitale Naypyidaw pour rencontrer leurs homologues régionaux dans le cadre de deux sommets majeurs seraient bien inspirés de se montrer tout aussi fermes sur la question de la liberté de la presse.

Ces pages noircies, initiative remarquable dans un pays où il y a tout juste quelques années le gouvernement militaire imposait son emprise à tous les médias, visaient à soutenir Zaw Pe, ce journaliste employé par le média indépendant Democratic Voice of Burma condamné à un an de prison. Son « crime » fut d’enquêter sur la corruption dans sa ville natale, sujet que les autorités ne souhaitaient manifestement pas voir apparaître au grand jour.


Ce jugement grotesque contre un journaliste qui faisait simplement son travail a incité Amnesty International à adopter Zaw Pe comme prisonnier d’opinion — personne incarcérée uniquement pour avoir exercé sans violence son droit à la liberté d’expression.

Malheureusement, cette affaire en dit long sur la régression que connaît la liberté de parole au Myanmar : les autorités ont resserré leur emprise sur les médias et les détracteurs pacifiques sont de plus en plus dans leur collimateur à l’approche des élections nationales prévues en 2015.

Ce durcissement intervient alors que le Myanmar est supposé poursuivre sa transition politique, et donc s’éloigner du régime militaire. Initiée en 2011, cette transition stagne, le gouvernement s’efforçant de tirer les bénéfices d’une plus grande ouverture économique tout en contrôlant les attentes croissantes en termes de droits et de libertés qui l’accompagnent. Pour garder la mainmise, il recourt fréquemment aux stratégies bien connues que sont la répression et les arrestations.

Le président Thein Sein a promis de libérer tous les prisonniers d’opinion au Myanmar. Pourtant, des dizaines croupissent toujours en prison et l’arrestation de défenseurs du droit à la terre, de journalistes et de défenseurs des droits humains s’est en fait accélérée cette année.

Le problème ne se limite pas au Myanmar : dans toute l’Asie du Sud-Est, les gouvernements, de toutes tendances politiques, verrouillent l’espace d’expression dédié aux voix dissidentes.

Regardez la Thaïlande, où le nouveau gouvernement, formé à la suite d’un coup d’État militaire au mois de mai, impose des restrictions globales aux droits à la liberté d’expression et de réunion pacifique. Les rassemblements de plus de cinq personnes sont interdits et le simple fait de manger un sandwich ou de livre un livre pour protester symboliquement contre l’action du gouvernement peut vous conduire devant un tribunal militaire.

Les medias thaïlandais travaillent sous la surveillance constante des « comités de censure » et, durant les mois qui ont suivi le coup d’État, on a assisté à une recrudescence des enquêtes policières et des poursuites engagées au titre des lois sur le crime de lèse-majesté, qui interdisent toute critique de la famille royale.

En Malaisie, le pouvoir recourt à la Loi relative à la sédition pour réduire au silence les critiques pacifiques, s’appuyant sur ce texte de loi de l’ère coloniale qui confère au gouvernement de vastes pouvoirs pour faire taire les dissidents. Deux personnes ont été reconnues coupables de sédition cette année, et une dizaine de citoyens sont inculpés de cette infraction. Beaucoup d’autres ont fait l’objet d’investigations pour activités « séditieuses », notamment, en septembre, le chef de file de l’opposition Anwar Ibrahim.

Au Viêt-Nam, les autorités renforcent la surveillance des médias. Ces dernières années, des cybermilitants et des blogueurs ont été jetés en prison sur la base de charges fallacieuses : de nombreux prisonniers d’opinion croupissent dans des conditions épouvantables. Au Cambodge voisin, où les forces de sécurité ont abattu en 2014 des ouvriers du textile qui manifestaient, un projet de loi relative à la cybercriminalité prévoit de criminaliser et de censurer l’expression en ligne de toute critique du gouvernement et de ses politiques.

Enfin, l’Indonésie, couverte d’éloges pour sa propension à améliorer la situation des droits humains, a engagé des poursuites contre des dizaines de personnes au titre des lois relatives au blasphème, sur fond d’intensification de la répression contre les groupes religieux minoritaires. Cela s’ajoute aux cas de nombreux militants pacifiques pro-indépendance de Papouasie et des Moluques, qui demeurent incarcérés, pour certains depuis 20 ans, parfois pour avoir simplement brandi un drapeau.

L’Asie du Sud-Est a fait du chemin ces dernières décennies en vue d’améliorer le respect des droits fondamentaux, une évolution qui a contribué à développer son potentiel économique. Pourtant, les restrictions imposées à la liberté d’expression un peu partout dans la région inquiètent et risquent fort de décourager les investissements très attendus de l’étranger.

Les dirigeants du globe participant aux sommets de novembre ont l’occasion d’inverser cette tendance. Ils doivent prendre la parole en faveur de tous ceux que les pouvoirs en place en Asie du Sud-Est font taire et exiger la libération de tous les prisonniers d’opinion incarcérés uniquement pour avoir exprimé leurs opinions sans violence.

La version anglaise de cet article a été publiée dans un premier temps sur cnn.com