Faire face aux violences - le Kenya et le Traité sur le commerce des armes

Par Justus Nyang’aya Nairobi, Kenya,

Par Justus Nyang’aya, directeur d’Amnesty International Kenya

Justus Nyang'aya es el director de Amnistía Internacional Kenia © Amnesty International (fotógrafo: Kinoti Imanyara)

Si je suis encore vivant c’est uniquement dû au fait que mes agresseurs se sont trouvés à cours de munitions.

Je me souviens très clairement de cette soirée – le 17 décembre 2013. Quelle surprise sur le visage de cet homme qui, après avoir mis un genou à terre et m’avoir visé avec son arme une dernière fois, a appuyé sur la gâchette et n’a rien vu sortir.

Bien qu’il m’ait déjà infligé trois blessures avec son arme – au torse, à la main gauche et à la jambe droite –, je suis arrivé à repousser cet homme et ses quatre complices en leur jetant des assiettes et des verres, tout ce qui me tombait sous la main à mon domicile. Le désordre et les flaques de sang laissés dans ma cuisine témoignaient de cette lutte.

Lorsqu’ils ont fui, je souffrais de trois blessures par balle et de multiples fractures à la main, mais avec l'aide de mon épouse et de quelques bons samaritains, j'ai fini par atteindre l'hôpital de Nairobi pour m'y faire soigner et j’ai pu me rétablir complètement.

Par la grâce de Dieu, j’ai survécu. Ma femme et deux de mes enfants – qui se cachaient dans notre maison pendant cet événement traumatisant – s’en sont sortis indemnes. Et mes agresseurs n’ont dérobé que du liquide et quelques objets de valeur.

Mais l’impression constante d’insécurité et d’impuissance que je ressens depuis lors est écrasante.

Nous ne sommes pas du tout en sécurité dans nos maisons. Nous ne sommes pas en sécurité dans nos rues. Où pouvons-nous nous mettre à l’abri ?

Ces pensées, qui résonnaient en moi tandis que je me remettais, alité à l’hôpital, sont une préoccupation quotidienne pour des millions de Kenyans. Il y a un sentiment d’insécurité grandissant, alimenté par les énormes quantités d’armes de petit calibre et de munitions qui circulent au Kenya et aux alentours de manière incontrôlée.

La violence armée a fait des milliers de morts au Kenya ces dernières années. Si ce sont souvent des Kenyans qui tuent et sont tués, l'immense majorité des armes à feu ne sont pas fabriquées ici.

Les armes et munitions qui écourtent et gâchent la vie de tant de Kenyans sont manufacturées en Europe, en Chine et ailleurs. Des armes non enregistrées cheminent jusqu’à notre pays et tombent entre de mauvaises mains, par l’intermédiaire d’un système mondial de transferts d’armes complexe qui a été très mal régulé jusqu’à présent. Elles arrivent en masse en provenance de pays voisins, après avoir changé de mains à de nombreuses reprises – des fabricants aux négociants en passant par les courtiers et les transporteurs maritimes –, et sont détournées vers une infinité d’acteurs aux intentions suspectes, de bandes criminelles et de groupes armés.

C'est là un schéma qui se reproduit dans d’innombrables pays de la planète qui sont ravagés par la violence armée. Chaque année dans le monde, jusqu’à 500 000 personnes trouvent la mort à cause de l’insuffisance de la réglementation de ce commerce international des armes. Des millions d’autres sont blessées, déplacées, violées ou victimes d’autres graves violations des droits humains.

Mais ce n’est pas une fatalité.

Paradoxalement, le soir précédant cette agression à mon domicile, j'avais évoqué la solution à ce problème précis devant la Kenya Law Society. Mon intervention avait suivi un chemin emprunté des centaines de fois, aussi bien au Kenya qu’à l'étranger.

Il y a un an exactement, le 2 avril 2013, la communauté internationale a finalement adopté le traité sur le commerce des armes (TCA) afin de réguler les échanges internationaux d’armes et de munitions, un négoce qui pèse 75 milliards de dollars américains [soit environ 54 milliards d'euros]. Plus des trois-quarts des pays du monde l’ont soutenu à l’Assemblée générale des Nations unies, à New York.

Ce fut une victoire remportée de haute lutte, au terme de deux décennies d’action intensive de la part d’Amnesty International et d'autres organisations non gouvernementales. Je faisais partie d’une petite délégation de représentants de la société civile envoyée aux Nations unies lors des dernières semaines de négociations, une période tendue.

L’adoption du traité a été un moment d'immense fierté. J’étais fier de ce que mes collègues et un petit groupe de gouvernements avaient été capables d’accomplir sur la scène internationale. J’étais fier, également, que mon pays ait contribué à ce résultat. Après tout, le Kenya a été l’un des premiers États à annoncer publiquement son soutien à l’idée d’un traité sur le commerce des armes, et il était parmi la poignée de co-auteurs de la première résolution, en 2006, donnant le coup d’envoi de pourparlers diplomatiques. Il a également été le co-auteur de plusieurs autres résolutions de l’Assemblée générale sur le processus des Nations unies ayant finalement débouché sur le TCA.

Mais cette fierté a laissé la place à l'agacement et au désespoir, sentiments proches de l’impuissance que j’ai ressentie lorsque ces hommes armés ont pris mon domicile d’assaut.

Si les dirigeants kenyans ont activement contribué à ce que le monde ait un TCA, ils fuient désormais leurs responsabilités. À vrai dire, depuis que le traité a été ouvert aux signatures le 3 juin 2013, le Kenya n’a mené aucune action supplémentaire aux Nations unies pour soutenir le texte – il ne fait même pas partie des 118 pays l’ayant signé ou des 13 l’ayant ratifié.

Encore plus inquiétant, le Kenya n’est pas le seul dans ce cas. En tout, 43 des 155 États ayant donné leur feu vert au traité sur le commerce des armes l’an dernier ont depuis pris leurs distances vis-à-vis des engagements en faveur de son entrée en vigueur. La plupart de ces pays se trouvent dans le Sud mondial, où de nombreuses régions sont affligées par un niveau élevé de violence armée ainsi que, parfois, par une répression brutale des droits humains et par des conflits armés bien trop fréquents.

Le TCA ne deviendra juridiquement contraignant qu’une fois que 50 États l’auront ratifié. Le Kenya devrait montrer la voie, et a toutes les raisons de le signer et de le ratifier. Compte tenu de l’insécurité qui ravage nos foyers et nos rues, le Kenya devrait faire partie des pays qui mènent la charge. Il doit montrer l’exemple aux autres pays d’Afrique et du reste du monde qui souffrent en raison d'un niveau élevé de violence armée, de violations des droits humains et de crimes de guerre perpétrés au moyen d’armes à feu.

Si la communauté internationale ne parvient pas à réglementer strictement le commerce international des armes, nos vies et moyens de subsistance seront menacés.

Des histoires telles que la mienne, et que celle de centaines de milliers d’autres rescapés de la violence armée, illustrent les dangers réels et bien présents de la prolifération internationale des armes de petit calibre.

Les autorités nationales kenyanes et d’autres pays ont fort à faire pour lutter contre les conséquences quotidiennes de cette prolifération – afin de juguler la délinquance et de renforcer la sécurité de la population.

Si nous ne faisons pas le nécessaire pour contrôler strictement les transferts d'armes, des millions de personnes ordinaires vont continuer à souffrir. Il est primordial que le Kenya honore son engagement à limiter les flux d’armes tombant aux mains d'auteurs de violations des droits humains, où qu'ils se trouvent – le gouvernement kenyan doit signer, ratifier et commencer à mettre en œuvre le traité sur le commerce des armes dans les plus brefs délais.

À vous de jouer, Monsieur le Président.