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À la mémoire de Seamus Heaney

Par Colm O'Gorman

Quand je suis arrivé pour la première fois au siège d’Amnesty International à Londres, les mots du fils d’un paysan du comté de Londonderry étaient écrits sur le mur.

Seamus Heaney, plus grand poète irlandais de sa génération, dont l’œuvre a été récompensée par un prix Nobel de littérature en 1995, n’a jamais perdu son sens instinctif du rythme universel de la vie rurale, ni sa capacité à déceler ce qui était extraordinaire dans les endroits les plus modestes, et à l’exprimer avec une éloquence et une beauté stupéfiantes.

Seamus Heaney était par ailleurs quelqu’un qui estimait qu’il est du devoir des artistes de donner une voix aux personnes opprimées et abandonnées, et qui ne voyait pas de frontière entre l’art et la compassion, mais pensait au contraire que l’empathie, le lien qui unit tous les humains, était l’élément moteur de la création artistique.

En 1985, Mary Lawlor, alors responsable d’un groupe local d’Amnesty International à Dublin – avant de devenir directrice exécutive –, a contacté Seamus et lui a demandé de composer une œuvre commémorant la Journée internationale des droits de l’homme.

Elle lui a donné un dossier regroupant plusieurs cas de prisonniers d’opinion, des femmes et des hommes qui avaient connu la torture, l’emprisonnement et le silence, le genre de personnes pour lesquelles notre mouvement se mobilise depuis cinquante-deux ans.

Cela a inspiré à Seamus un de ses poèmes les plus célèbres, intitulé From the Republic of Conscience.

Au cours de ma première journée au sein d’Amnesty International, j’ai remarqué un exemplaire encadré de ce poème dans l’entrée du siège de l’organisation. Alors que j’étais un peu nerveux à l’idée de prendre mes nouvelles fonctions, il m’a apaisé et m’a rappelé un aspect essentiel du mouvement mondial que j’avais la chance de rejoindre.

Une militante, indignée et déterminée, va voir un voisin, un poète qui pourrait aider à trouver des moyens d’amplifier notre appel au respect des droits fondamentaux pour tous.

Elle lui raconte l’histoire d’autres personnes dans des pays lointains et il réagit avec une fougue égale à la sienne. Ils sont tous les deux prêts à faire de la lutte contre l’injustice un combat personnel. Et ils agissent pour galvaniser les autres.

Le poème de Seamus se termine lorsque le narrateur apprend qu’il est désormais un ambassadeur de la conscience – une personne qui a le devoir de s’exprimer contre l’injustice – et que sa responsabilité ne prendra jamais fin, que personne ne prendra jamais le relais.

Seamus Heaney vient de mourir.

Il était un grand ami d’Amnesty International. Il nous a donné beaucoup de son temps et de son énergie, et nous a en particulier fait cadeau de la beauté et de la puissance extraordinaires de ses mots.

Seamus était un homme merveilleux. Il était un véritable ambassadeur de la conscience, un homme dont l’empathie pour les personnes les plus faibles et les plus marginalisées allait de pair avec une magnifique capacité à construire un langage suscitant une réflexion profonde sur ce qu’être humain signifie.

Ses mots continueront à inspirer d’innombrables générations à venir, et il nous manquera. Toutes nos condoléances à l’épouse de Seamus, Marie, et à ses enfants Christopher, Michael et Catherine Ann.