Zimbabwe 2019
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Zimbabwe 2019

Des défenseur·e·s des droits humains, des militant·e·s et des groupes de la société civile ont continué de descendre dans la rue et de se mobiliser sur les réseaux sociaux afin de demander des comptes au gouvernement. Des manifestations de grande ampleur ont eu lieu pour protester contre l’augmentation des prix de denrées de base, telles que le carburant, et contre la baisse des revenus. Les autorités ont cette année encore réprimé la dissidence en s’appuyant sur des lois trop vagues. La liberté d’action de la société civile s’est encore réduite, les pouvoirs publics ayant poursuivi leur répression et continué de persécuter les militant·e·s et de restreindre les manifestations pacifiques. Comme les années précédentes, les forces de sécurité ont eu recours à une force excessive pour disperser des manifestations et des rassemblements. Les autorités ont procédé à de nouvelles expulsions forcées, bien que la Constitution interdise cette pratique.

CONTEXTE

Environ huit millions de personnes étaient menacées de famine au Zimbabwe, et deux millions n’avaient pas accès à l’eau potable. Le système de santé était proche de l’effondrement, de nombreux hôpitaux manquant de personnel médical, d’équipements et de médicaments essentiels. Un cyclone dévastateur a provoqué des morts et détruit des habitations dans l’est du pays. Malgré les dispositions progressistes relatives à la nationalité figurant dans la Constitution de 2013, de nombreuses personnes se considéraient toujours comme apatrides au Zimbabwe.

LIBERTÉ D’EXPRESSION

Les autorités ont continué de restreindre le droit à la liberté d’expression. En janvier, le gouvernement a ordonné aux fournisseurs d’accès de couper Internet, apparemment pour limiter la publication et le partage d’informations pendant les manifestations contre l’augmentation des prix du carburant et des denrées alimentaires[1]. Les autorités ont arrêté cinq personnes accusées d’avoir sapé l’autorité du président Emmerson Mnangagwa ou de l’avoir insulté. Brian Kembo, conseiller municipal appartenant au Mouvement pour le changement démocratique (MDC), a été arrêté à Bindura en juin pour avoir déclaré que le président n’avait pas su gérer l’économie.

Malgré de nombreuses promesses, les autorités n’ont autorisé l’ouverture d’aucune station de radio locale, et le pays ne comptait toujours, depuis son indépendance en 1980, qu’une seule chaîne de télévision autorisée à émettre. Les médias manquaient donc de pluralité et de diversité.

LIBERTÉ D’ASSOCIATION ET DE RÉUNION PACIFIQUE

Les autorités réprimaient couramment les droits à la liberté d’association et de réunion pacifique, notamment en ayant recours à une force excessive et meurtrière pour disperser des manifestations pacifiques. La police, l’armée et les services de renseignement ont arrêté arbitrairement plusieurs manifestant·e·s, dans le but de réduire au silence et d’intimider toutes les personnes soupçonnées d’avoir participé à des manifestations, de les avoir organisées ou d’avoir aidé des manifestant·e·s. Les autorités ont continué de s’appuyer sur la Loi relative à l’ordre public et à la sécurité, un texte répressif et au champ d’application excessivement large, pour réprimer toutes les manifestations prévues.

En janvier, Peter Mutasa, président de la Confédération syndicale du Zimbabwe (ZCTU), a appelé les gens à manifester contre l’augmentation de 130 % des prix du carburant. Les autorités ont réagi en déployant les forces de l’ordre, notamment la police et l’armée, dans de nombreuses régions du pays. Entre le 14 et le 16 janvier, les forces de sécurité ont ouvert le feu contre des manifestant·e·s à Harare et à Chitungwiza. Le déploiement des forces de l’ordre s’est intensifié après le 16 janvier dans un certain nombre de quartiers résidentiels, notamment à Bulawayo, Harare, Epworth, Dzivarasekwa, Mbare, Gweru, Pumula et Mabvuku[2]. La police a également menacé et arrêté des journalistes, des médecins et des avocats qui observaient les manifestations ou aidaient des manifestant·e·s. Les forces de sécurité ont utilisé du gaz lacrymogène, des matraques, des canons à eau et des balles réelles pour disperser les manifestations. La répression menée contre les manifestant·e·s a donné lieu à des actes de torture et d’autres mauvais traitements, ainsi qu’à des arrestations massives. Fin février, plus de 600 personnes avaient été arrêtées en lien avec les manifestations de janvier[3].

En août, la police s’est appuyée sur la Loi relative à l’ordre public et à la sécurité pour interdire des manifestations prévues dans plusieurs villes à l’initiative du MDC afin de protester contre ce que ce parti d’opposition qualifiait de mauvaise gestion de l’économie par le gouvernement. Des arrêtés d’interdiction ont été pris par la police à Harare, Bulawayo, Mutare, Gweru et Masvingo, et confirmés par les tribunaux. À Harare, des personnes qui s’étaient malgré tout rassemblées le 16 août pour manifester ont été frappées et dispersées par des policiers. Amos Chibaya, secrétaire national du MDC chargé de l’organisation, a été arrêté et poursuivi pour n’avoir pas empêché les manifestations interdites à Harare en août.

DÉFENSEURES ET DÉFENSEURS DES DROITS HUMAINS

Durant l’année, au moins 22 personnes ont été inculpées de subversion d’un gouvernement constitutionnel en vertu de l’article 22 de la Loi portant codification et réforme du Code pénal. Parmi ces personnes figuraient des défenseur·e·s des droits humains, des militant·e·s, des responsables de la société civile, des syndicalistes et des membres de partis d’opposition qui avaient appelé à manifester, avaient relayé de tels appels sur les réseaux sociaux ou étaient soupçonnés d’avoir participé à des manifestations ou de les avoir organisées. En mai, par exemple, sept personnes ont été arrêtées pour subversion à leur arrivée à l’aéroport international Robert Mugabe. Elles revenaient des Maldives, où elles avaient participé à un atelier sur la justice de transition et la consolidation de la paix.

ENLÈVEMENTS ET TORTURE

Plus de 40 personnes ont été enlevées durant l’année par des inconnus armés et cagoulés ; elles ont été torturées, puis relâchées ou inculpées de diverses charges destinées à les réduire au silence. Cela a été le cas par exemple d’Obert Masaraure et de Robson Chere, respectivement président et secrétaire général du Syndicat des enseignants ruraux du Zimbabwe (ARTUZ) ; de Peter Magombeyi, président par intérim de l’Association des médecins hospitaliers du Zimbabwe ; de Samantha Kureya, alias « Gonyeti », comédienne pour Bustop TV ; et de Tatenda Mombeyarara, militant en faveur de la démocratie et des droits humains. Obert Masaraure a été enlevé à son domicile le 5 juin par un groupe d’hommes armés ; il a été torturé. En août, la comédienne Gonyeti a été enlevée à son domicile par des hommes cagoulés, frappée puis abandonnée dans la rue. Le défenseur des droits humains Tatenda Mombeyarara a été enlevé le 14 août par des hommes armés, qui l’ont roué de coups avant de l’abandonner. À Harare, 14 adolescents âgés de 14 à 18 ans, qui avaient été arrêtés entre le 14 et le 15 janvier, ont raconté à leur avocat avoir été torturés au poste de police de Chitungwiza. Selon leur avocat, quand ils ont comparu pour la première fois devant le tribunal, ils ne pouvaient même plus marcher tant ils souffraient après qu’on leur eut enfoncé des matraques dans la gorge et dans l’anus.

En septembre, Peter Magombeyi a été enlevé à son domicile par des hommes non identifiés ; il a été abandonné dans la brousse après avoir été torturé. Employé par l’État, cet homme avait organisé une série de manifestations pour réclamer de meilleurs salaires pour les médecins du secteur public. Avant son enlèvement, il avait reçu un SMS le menaçant de disparition, provenant d’un numéro de téléphone portable local.

IMPUNITÉ

L’incapacité des pouvoirs publics à garantir l’accès à la justice et à des réparations continuait d’encourager fortement les atteintes aux droits humains. Les autorités n’ont pas fait le nécessaire pour arrêter, poursuivre et traduire en justice les auteurs présumés d’enlèvements, de torture et d’homicides illégaux. En août 2018, les autorités ont déployé des soldats, qui ont tiré à balles réelles et tué six personnes à Harare, Epworth et Chitungwiza. Les victimes de l’usage excessif de la force par la police et l’armée étaient des personnes qui manifestaient ou qui s’étaient retrouvées prises dans les affrontements entre policiers et manifestant·e·s. En janvier 2019, au moins 16 personnes ont été tuées quand les autorités ont une nouvelle fois déployé l’armée pour disperser des manifestations. Malgré les appels de la société civile et de certaines ambassades étrangères, ainsi que les recommandations de la commission d’enquête Kgalema Motlanthe, demandant que les responsables présumés soient arrêtés et poursuivis, les autorités ont prétendu que ces graves violations des droits humains étaient l’œuvre d’une « troisième force ». La commission d’enquête Kgalema Motlanthe a été mise en place par le président Emmerson Mnangagwa pour enquêter sur les violations commises durant les violences post-électorales d’août 2018. Ses recommandations concernant l’arrestation et la comparution en justice des personnes présumées avoir blessé et tué des manifestant·e·s n’avaient toujours pas été mises en œuvre à la fin de l’année.

DROITS ÉCONOMIQUES, SOCIAUX ET CULTURELS

En cette année marquée par des mesures d’austérité et des catastrophes naturelles qui ont fait basculer de nombreuses personnes dans la pauvreté et l’insécurité financière, les droits économiques, sociaux et culturels ont été mis à rude épreuve.

Droit à la santé

L’effondrement du système de santé publique a probablement été l’un des signes les plus marquants du déclin économique au Zimbabwe. Dans les hôpitaux publics, les patients et patientes étaient confrontés à des pénuries de médicaments essentiels et, lorsque ceux-ci étaient disponibles, au coût élevé des produits pharmaceutiques et des services d’ambulance. Outre ces pénuries de médicaments, l’hôpital central de Harare n’était pas suffisamment équipé, notamment en respirateurs et en matériel d’anesthésie ; certains de ses équipements étaient obsolètes et il manquait cruellement de personnel infirmier. La maternité de l’hôpital central de Harare, deuxième principal hôpital du pays, ne disposait pas de suffisamment de lits, de matériel d’anesthésie ni de respirateurs. Le manque d’équipements et de personnel avait de graves répercussions sur la qualité des services obstétriques et sur la santé néonatale. Les mauvaises conditions de travail venaient aggraver la crise sanitaire ; les internes en médecine n’étaient ainsi payés qu’environ 80 dollars des États-Unis par mois. Cette situation a donné lieu à au moins trois épisodes de grèves et de manifestations du personnel médical en 2019. Une grève des internes entamée en septembre a duré plus de 60 jours.

Droit à l’alimentation

Sur fond de crise économique et de catastrophes naturelles aux effets exacerbés par le changement climatique, le Programme alimentaire mondial [ONU] a déclaré que plus de cinq millions de personnes, soit au moins un tiers de la population zimbabwéenne, avaient besoin d’une aide alimentaire d’urgence et étaient exposées à la famine. Le Zimbabwe a besoin de 2,2 millions de tonnes de céréales par an pour nourrir sa population ; or, il n’en a produit que 760 000 tonnes durant la saison agricole 2018-2019. En septembre, le ministre de l’Agriculture, Perence Shiri, a révélé lors d’un conseil des ministres que le pays était confronté à un déficit de 1,2 million de tonnes en 2019. Les mauvaises récoltes ont contraint le gouvernement à importer des céréales, ce qui a provoqué une flambée des prix des aliments de base, les rendant inabordables. Les autorités n’ont pas mis en place des mesures suffisantes pour atténuer la crise alimentaire. À la fin de l’année, les habitant·e·s des districts de Chimanimani et de Chipinge, touchés par le cyclone Idai, étaient toujours confrontés à des pénuries alimentaires en raison du manque de planification logistique et d’irrégularités présumées dans la distribution de l’aide alimentaire.

Droit à l’eau

De nombreux habitant·e·s de Harare ne disposaient que d’un accès limité à l’eau potable, et ceux de Bulawayo ont subi des coupures d’eau ; dans ces deux villes, les autorités locales n’assuraient pas les services d’adduction d’eau jusqu’aux logements, la réparation ou le remplacement des tuyaux percés ni le traitement des eaux usées. Confronté à des difficultés d’approvisionnement des quartiers résidentiels en eau potable, le conseil municipal de Bulawayo a décidé en septembre de couper l’eau pendant 48 heures par semaine, puis à partir d’octobre pendant 72 heures par semaine. Les habitant·e·s qui en avaient les moyens ont procédé à des forages pour se procurer de l’eau potable, avec l’aide des conseils locaux, afin d’éviter le développement de maladies telles que le choléra.

Droits en matière de logement

Malgré des dispositions constitutionnelles interdisant les démolitions arbitraires de logements, les autorités ont continué de procéder à des expulsions forcées sans proposer aux personnes concernées des solutions de relogement satisfaisantes, laissant de nombreuses personnes sans toit, sans terres et dans une misère encore plus grande. Depuis septembre, 116 personnes vivant à Haydon Farm, à Harare, étaient menacées d’expulsion après l’occupation de leurs terres par deux anciens ministres du Gouvernement local, qui ont commencé à y préparer la construction d’ensembles de logements privés. Ces habitant·e·s avaient été autorisés à s’installer sur les terres de cette ferme par le conseil du district rural de Zvimba en 2000, alors que le programme de réforme agraire battait son plein. Leur expulsion a fait l’objet d’un recours devant la Cour suprême, qui a mis son jugement en délibéré. Si la justice validait cette expulsion en l’absence des garanties prévues par le droit international relatif aux droits humains, notamment sans qu’une solution de relogement ne soit proposée aux personnes concernées, il s’agirait d’une expulsion forcée et donc d’une violation des droits humains.

En août, 58 personnes ont été laissées à la rue dans le district de Chipinge (province du Manicaland) après la destruction de leurs habitations par les autorités locales, qui ne leur ont pas proposé de solution de relogement. De hauts responsables gouvernementaux, des autorités locales et le ministère des Terres, de l’Agriculture, de l’Eau, du Climat et de la Réinstallation rurale ont depuis janvier émis des avis d’expulsion contre des milliers de familles accusées d’occuper différentes fermes dans les provinces de Masvingo, des Midlands, du Manicaland et du Matabeleland. En mars, le cyclone Idai a frappé les districts de Chipinge et de Chimanimani, dans la province du Manicaland, à l’est du pays, provoquant des vents violents, de fortes pluies et des inondations soudaines, qui ont semé la mort et la dévastation. Au total, 344 personnes ont trouvé la mort, 4 000 logements, commerces et écoles ont été détruits et plus de 270 000 personnes ont perdu tout ou partie de leurs moyens de subsistance.

DÉCHÉANCE DE LA NATIONALITÉ

Bien que la Constitution de 2013 autorise la double nationalité pour toute personne née au Zimbabwe, des centaines de personnes originaires du Malawi, du Mozambique et de Zambie étaient toujours apatrides au Zimbabwe ou risquaient de le devenir. La Loi relative à la citoyenneté, modifiée en 2001 pour priver les personnes porteuses d’une double nationalité de leur droit à la nationalité zimbabwéenne si elles ne renonçaient pas à leur autre nationalité dans les six mois à partir de janvier 2002, a fait plusieurs centaines d’apatrides. En raison de divers obstacles, dont le comportement hostile des fonctionnaires de l’état civil, le pouvoir discrétionnaire excessif du service en charge de la citoyenneté et la lourdeur des démarches administratives, il restait difficile pour les personnes apatrides d’obtenir la nationalité zimbabwéenne. Afin de remédier au problème de l’apatridie, les autorités ont lancé un programme national de recensement des personnes qui, faute de certificat de naissance ou de papiers d’identité, pourraient avoir du mal à prouver leur nationalité. La plupart des personnes apatrides vivaient dans des mines ou des fermes des provinces du Mashonaland et du Manicaland, ou descendaient des victimes de la répression connue sous le nom de Gukurahundi[4].

 

[1] ‘Open for Business, Closed for Dissent’: Crackdown in Zimbabwe during the national stay-away (AFR 46/9824/2019, 8 février 2019)

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Ce mot, qui signifie « les premières pluies qui emportent l’ivraie avant les pluies du printemps », a été utilisé pour désigner le massacre de milliers de personnes de langue ndébélé dans les provinces du Matabeleland et des Midlands entre 1982 et 1986.