Rapport 2013
La situation des droits humains dans le monde

28 février 2012

Syrie : 30 ans plus tard, des habitants de Hama se souviennent des atrocités commises

Syrie : 30 ans plus tard, des habitants de Hama se souviennent des atrocités commises
La ville de Hama, dans l'ouest de la Syrie, a été le théâtre d'une offensive brutale menée par l'armée pendant 27 jours en 1982.

La ville de Hama, dans l'ouest de la Syrie, a été le théâtre d'une offensive brutale menée par l'armée pendant 27 jours en 1982.

© Matthew Lloyd/Getty Images


Ce qui se passe en Syrie actuellement, c'est une répétition de ce qui est arrivé à Hama en 1982 ; les gens veulent la liberté et le régime la réprime
Source: 
Abd al Hadi al Rawani, ancien résident de Hama ayant parlé à Amnesty International
Date: 
Ma, 28/02/2012

L'offensive militaire menée contre Homs en est désormais à sa quatrième semaine et ne montre aucun signe de fléchissement, faisant remonter à la surface les souvenirs des homicides de masse perpétrés non loin de là, à Hama, il y a 30 ans de cela.

Il y trois décennies, sous le régime d'Hafez el Assad – père de l'actuel président Bachar el Assad –, les troupes syriennes ont lancé un assaut qui a mis la ville de Hama à feu et à sang pendant 27 jours.

Elle faisait suite à un piège tendu à des soldats par des membres de l'organisation interdite des Frères musulmans, et à des attaques visant des représentants des autorités et des « collaborateurs » présumés.

Les affrontements auraient fait jusqu'à 25 000 morts, les deux camps confondus.

D'après la presse et des informations reçues par Amnesty International, entre 6 000 et 8 000 soldats ont été déployés à Hama en février 1982.

Des quartiers historiques de la ville ont été bombardés et pilonnés afin de permettre le passage des troupes et de tanks dans des rues étroites.

Le vieux quartier d'Hadra a, semble-t-il, été rasé par des tanks dans les quatre premiers jours des affrontements.

Le 15 février 1982, après plusieurs jours de bombardements nourris, le ministre syrien de la Défense a annoncé que le soulèvement de Hama avait été étouffé. La ville est cependant restée encerclée et coupée du reste du monde.

Deux semaines de fouilles systématiques dans les habitations et d'arrestations massives ont suivi. Des informations contradictoires sur les atrocités et les massacres d'habitants innocents commis par les forces de sécurité ont compromis l'émergence de la vérité. Certaines de ces informations faisaient état de violations, et notamment d'homicides, perpétrées par des groupes d'opposition.

Des rescapés du siège de 1982 à Hama ont récemment livré à Amnesty International leurs souvenirs de ces horreurs, notamment des massacres et de la torture.

« Nous ne pouvions pas mettre ma grand-mère dehors et laisser des chiens la dévorer »

Maha Mousa, désormais âgée de 49 ans et vivant à Londres, se souvient de la manière dont elle a vécu l'attaque.

L'armée occupait la maison de sa famille et avait placé des tireurs embusqués sur le toit de celle-ci.

Elle se rappelle le dégoût ressenti à la vision des cadavres abandonnés dans la rue. Quand sa grand-mère est morte de causes naturelles pendant le siège, la famille n'avait nulle part où mettre son corps :

« Nous avons demandé aux soldats qui étaient chez nous ce que nous devions faire de sa dépouille. L'un d'eux nous a répondu que nous devrions la mettre devant la porte, dans la rue. Mais je me souviens avoir regardé par la fenêtre et vu des chiens manger les cadavres jonchant déjà notre rue, puis pensé que nous ne pouvions pas mettre ma grand-mère dehors et laisser des chiens la dévorer. »

Même après, les rescapés ont continué à vivre dans une atmosphère de peur.

Après l'attaque de 1982, l'oncle de Maha Mousa a été accusé d'appartenir aux Frères musulmans, puis arrêté.

Bien qu'il ait nié ces accusations, il a été torturé et tué en détention. Lorsque son corps a été remis à sa famille, il n'avait plus ni yeux ni ongles, a déclaré Maha Mousa.

Elle a également expliqué que lors d'une attaque visant la mosquée Masoud, une soixantaine d'hommes ont été tués avant que les forces de sécurité ne leur coupent les doigts et ne disposent ceux-ci le long des murs de la mosquée.

« Pendant près de deux ans après le massacre, personne n'a osé enlever ces doigts. Les gens étaient terrorisés », a-t-elle expliqué.

Des tensions sous la surface


L'assaut mené par l'armée contre Hama en 1982 n'était pas un épisode isolé, mais plutôt la culmination de tensions couvant depuis plusieurs années entre le gouvernement et l'opposition politique.

Des témoins ont dit à Amnesty International que les quelques années précédant l'attaque, l'armée avait petit à petit augmenté le nombre de postes de contrôle dans la ville et mené des attaques isolées contre l'opposition.

Mais rien n'avait préparé les résidents de Hama à l'ampleur et la brutalité des événements de février 1982.

Dans la nuit du 2 février 1982, à la suite du piège tendu par les Frères musulmans à des soldats, les résidents ont été réveillés par le bruit de tirs nourris. Les semaines suivantes, la ville a été privée de tout approvisionnement en nourriture et en ressources énergétiques, et les échanges de tirs incessants ont maintenu les résidents assiégés dans une peur constante.

« Ce n'est qu'au bout de cinq jours que j'ai pu quitter mon domicile ; j'ai aidé à enterrer une femme enceinte, puis je suis rentré », a confié Abd al Hadi al Rawani, un ancien habitant d'Hama qui vit désormais à Londres.

« Le 10e jour je suis de nouveau sorti mais […] la vision de tous ces corps m'a vraiment secoué, alors je suis reparti chez moi. »

Trois semaines après le début de l'attaque contre Hama, l'armée a appelé à un rassemblement en faveur du gouvernement. D'après Abd al Hadi al Rawani, les forces de sécurité ont tué un grand nombre des personnes qui étaient restées chez elles au lieu d'assister à cette manifestation.

« Ce qui se passe en Syrie actuellement, c'est une répétition de ce qui est arrivé à Hama en 1982 ; les gens veulent la liberté et le régime la réprime », a-t-il estimé.

Hama n'est plus isolée

Si les descriptions, fournies par les témoins, des tactiques militaires employées alors sont similaires à celles utilisées à Homs et dans d'autres villes aujourd'hui, l'impression d'isolement ressentie par les habitants de Hama en 1982 s'est atténuée.

« Maintenant les gens connaissent les mensonges et les crimes du régime – nous savons désormais comment la sécurité politique fonctionne », a indiqué Ayad Khatab, qui est originaire d'Hama mais vit désormais à l'étranger.

« Hama n'est plus isolée ; il y a de la solidarité entre les différentes villes. Ça remonte le moral, pas seulement à Hama, mais partout en Syrie [...] ils n'ont plus peur. »

« Mohamed », un militant de Hama ayant parlé avec Amnesty International sous couvert d'anonymat, a déclaré que c'est parce qu'il n'y avait pas eu de couverture médiatique indépendante des événements en 1982 que les soldats ayant fait défection ont été moins nombreux à l'époque.

Mais avec les nombreux témoignages et séquences filmées qui quittent les villes syriennes par le biais d'Internet, des téléphones portables et des communications par satellite, le vent a tourné.

« La plus grande différence c'est qu'en 1982 Hama a été totalement détruite et que les villages alentours ne l'ont su qu'une semaine plus tard », a expliqué Mohamed à Amnesty International.

« Ce sont les médias qui inspirent le plus de craintes au régime ; c'est pourquoi, du point de vue du régime, le plus grand crime qui puisse être commis en Syrie actuellement est la transmission d'informations aux médias étrangers. »

« Vivre dans la dignité ou mourir »

Bien qu'ailleurs, dans le pays et dans le monde, le fait que l'armée prenne actuellement Homs et d'autres villes syriennes pour cible se sache davantage, les souffrances continuent.

Maha Mousa a relayé un message venant d'un ami vivant toujours à Hama, où, comme en 1982, la nourriture et le carburant se sont raréfiés ces dernières semaines.

« Ils n'ont pas pu nous tuer à coups de pistolets et de balles, alors ils essaient de nous faire mourir de faim et de froid », a dit ce résident de Hama à Maha Mousa.

« Vivre dans la dignité ou mourir. Nous savons tous que nous allons mourir un jour […] ce n'est pas ce qui nous fait peur. Mais à vivre de cette manière nous mourrons un millier de fois, voilà ce qui est effrayant. »

Amnesty International a obtenu les noms de plus de 6 000 personnes qui auraient été tuées à travers la Syrie pendant les manifestations ou dans des circonstances liées à celles-ci depuis la mi-mars 2011. Dans de nombreux cas, les forces de sécurité auraient tiré sur elles à balles réelles alors qu'elles participaient à des manifestations pacifiques ou assistaient aux funérailles de personnes tuées lors de mouvements de protestation.

Ces dernières semaines, Hama a été une nouvelle fois la cible d'une opération militaire, prenant la forme d'arrestations, de raids et d'affrontements entre forces de sécurité de l'État et groupes d'opposition.

Des membres des forces de sécurité ont aussi été tués, parfois par des membres de groupes armés, parmi lesquels des soldats ayant déserté et pris les armes contre le gouvernement. Des milliers de personnes ont été arrêtées et bon nombre d'entre elles sont détenues au secret pendant de longues périodes dans des lieux inconnus où les actes de torture et autres mauvais traitements seraient monnaie courante.

Thème

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