Rapport 2013
La situation des droits humains dans le monde

26 décembre 2013

Colombie : « La paix est encore loin »

Colombie : « La paix est encore loin »
Un groupe de plus de 1 500 paysans colombiens s’est formé il y a 17 ans, créant ainsi la communauté de San José de Apartadó.

Un groupe de plus de 1 500 paysans colombiens s’est formé il y a 17 ans, créant ainsi la communauté de San José de Apartadó.

© GERARDO GOMEZ/AFP/Getty Images


Des enfants étaient au nombre des huit personnes tuées par des paramilitaires, dans l’une des attaques les plus meurtrières visant la communauté, en février 2005.

© DR


Nous avons dit aux paramilitaires, aux membres de la guérilla et à l’armée que nous ne voulions pas être impliqués là-dedans. Que nous ne voulions rien avoir à faire avec aucun d’entre eux. Que nous ne voulions ni tuer, ni être tués.
Source: 
Jesús Emilio Tuberquia, un responsable de la communauté de San José de Apartadó
Les paramilitaires continuent de menacer la vie et les droits de personnes dans tout le pays : des syndicalistes, des chefs de file idigènes et paysans ou encore des personnes qui demandent la restitution de leur terre entre autres.
Source: 
Marcelo Pollack, d'Amnesty International

La paix est encore loin », affirme Jesús Emilio Tuberquia, de sa voix calme et profonde de paysan. Son regard est intense.

Jesús Emilio est un des responsables de la communauté de paix de San José de Apartadó, située dans le département d’Antioquia (nord de la Colombie).

Plus de 1 500 paysans s’y sont réunis il y a 17 ans pour mettre en place une communauté.

« Nous avons dit aux paramilitaires, aux membres de la guérilla et à l’armée que nous ne voulions pas être impliqués là-dedans. Que nous ne voulions rien avoir à faire avec aucun d’entre eux. Que nous ne voulions ni tuer, ni être tués. »

Leurs revendications n’ont malheureusement pas été entendues. Toutes les parties au conflit colombien ont fait la sourde oreille. Depuis la création de cette communauté, plus de 200 de ses membres ont été victimes d’homicides ou de disparitions forcées.

Ces graves atteintes aux droits humains sont principalement le fait des paramilitaires, agissant souvent avec la complicité des forces de sécurité. La communauté a également été prise pour cible par la guérilla et l’armée colombienne. Et cela continue...

En novembre, des représentants de cette communauté se sont rendus au siège d’Amnesty International, à Londres. L’un de leurs membres venait de « disparaître ». Alors qu’ils se trouvaient à Londres, ils ont appris que sept autres personnes vivant dans la zone de San José de Apartadó avaient peut-être également été victimes d’une disparition forcée. Elles ont été libérées une semaine plus tard.

L’une des attaques les plus sanglantes subies par la communauté de San José de Apartadó a eu lieu en février 2005. Huit de ses membres, dont des enfants, ont été tués par des paramilitaires, avec la complicité des forces de sécurité.

Quelques jours après ce massacre, le président colombien de l’époque, Álvaro Uribe, l’a en quelque sorte justifié en affirmant que certains des membres de la communauté avaient des liens avec la guérilla.

« La déclaration de M. Uribe était une tentative flagrante de blâmer et de diffamer les victimes civiles du conflit armé », explique Marcelo Pollack, chercheur d’Amnesty International sur la Colombie.

Il y a quelques semaines, après huit ans et une décision de la Cour constitutionnelle, l’actuel président Manuel Santos a finalement déclaré que la déclaration de M. Uribe était une erreur.

« Mais ce n’est pas le problème principal. La décision de la Cour enjoint au gouvernement de mettre en place un plan de protection pour la communauté. Ce plan n’a jamais été mis en œuvre », déclare Marcelo Pollack.

« Personne ne doit stigmatiser ceux qui recherchent la paix et rejettent la violence », a déclaré Manuel Santos au moment où il présentait des excuses à la communauté de San José de Apartadó. Le président colombien a fait référence au processus de paix, en cours en Colombie, pour déclarer : « Je demande que l’on pardonne, car le pardon est un prérequis de la paix. »

Lorsque nous avons demandé l’avis de Jesús Emilio Tuberquia sur les pourparlers de paix en cours à La Havane, la capitale cubaine, entre le gouvernement colombien et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), le principal groupe de guérilla du pays, il n’a pas caché son scepticisme, ni son amertume : « Ils disent qu’ils parlent de paix, mais nous ne voyons pas la paix dans nos vies ».

« Le président Santos dit constamment que la situation s’améliore, mais ce n’est pas vrai. Les menaces et la violence font toujours partie de notre vie quotidienne », explique Jesús Emilio.

« Chaque fois qu’ils tuent un de nos membres, la situation s’aggrave, parce que c’est une personne de plus qui a été tuée. On ne peut pas lui rendre la vie. »

Aussi désirables soient-ils, au vu de la situation de la communauté de San José de Apartadó, il est difficile de croire que la paix et le respect du droit international humanitaire et des droits humains puissent être à portée de main en Colombie.

Jesús Emilio rappelle que la communauté a de bonnes raisons d’être sceptique : « Il y a sept ans, le gouvernement a déclaré que les groupes paramilitaires avaient été démantelés. Nous continuons pourtant de subir leurs violences quotidiennement. Ils continuent de nous tuer. Pourquoi devrions-nous croire un gouvernement qui nous a menti et continue de nous mentir encore et encore ? »

« Les paramilitaires continuent de menacer la vie et les droits de personnes dans tout le pays : des syndicalistes, des chefs de file idigènes et paysans ou encore des personnes qui demandent la restitution de leur terre entre autres », a déclaré Marcelo Pollack.

Jesús Emilio précise que la communauté de San José de Apartadó veut désespérément la paix. « La paix est ce que nous demandons depuis 17 ans, mais personne ne nous a écoutés jusqu’à présent. »

Il termine la conversation en espérant que, malgré ses doutes, les pourparlers de paix à La Havane pourront apporter quelques évolutions positives pour la Colombie.

Il souligne que la véritable paix doit aussi être synonyme de justice.

Le problème, c’est qu’en Colombie, l’impunité pour des violations graves des droits humains est presque une loi non écrite. Si la paix peut sembler loin, la justice semble l’être encore plus.

« Les tentatives du gouvernement visant à renforcer le système de justice militaire et la promotion d’autres mesures juridiques pourraient conduire à une amnistie de fait pour les auteurs de violations massives des droits humains », explique Marcelo Pollack.

Pour Jesús Emilio Tuberquia et sa communauté, des questions subsistent quant à l’avenir de la Colombie. Mais une chose est certaine : la détermination de la communauté de San José de Apartadó ne s’estompera pas. Elle continuera à résister pacifiquement et à défendre son droit à vivre sans violence.

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