Rapport 2013
La situation des droits humains dans le monde

3 décembre 2010

Un ancien prisonnier d'opinion russe : les lettres des membres d'Amnesty étaient un «lien avec la liberté»

Un ancien prisonnier d'opinion russe : les lettres des membres d'Amnesty étaient un «lien avec la liberté»

Envoyé dans une colonie pénitentiaire située près du cercle polaire pour un crime qu'il n'avait pas commis, le prisonnier d'opinion russe Igor Soutiaguine vivait dans le « monde libre » pour quelques minutes à chaque carte postale qu'il recevait de la part des personnes qui le soutenaient durant les 11 années qu'il a passées en prison.

En octobre 1999, alors qu'il attendait un taxi pour se rendre à l'aéroport, Igor Soutiaguine a trouvé sur son pallier sept agents du FSB, le service de sécurité russe.

« C'était un taxi très étrange. »

« J'ai été invité dans les locaux du FSB pour une “conversation” [...] Cette conversation a duré 10 ans, huit mois et sept jours. Parce que je ne suis jamais rentré. »

« Je pensais qu'ils cherchaient à comprendre la vérité sur cette affaire. Mais ils n'avaient pas besoin de la vérité. »

« Dès le mois de mai de l'année suivante, l'enquêteur principal dans cette affaire m'a dit tout à fait franchement qu'il savait parfaitement que le dossier était vide mais qu'il savait aussi parfaitement que s'il me libérait, lui ou l'un de ses collègues se retrouverait aussitôt derrière les barreaux. »

Igor Soutiaguine, analyste militaire et chercheur, a été condamné pour espionnage en 2004, à l'issue d'un procès manifestement inique au cours duquel aucun élément n'est venu étayer les affirmations selon lesquelles cet homme aurait transmis autre chose que des informations déjà rendues publiques par la presse.

En 2005, il a été envoyé dans une colonie pénitentiaire de la province d'Arkhangelsk, dans le nord de la Russie, où, selon ses propres mots, « même les moustiques volent avec un manteau de fourrure ». Il a déclaré à Amnesty International que les lettres que lui ont envoyées les personnes qui le soutenaient ont libéré son imagination.

« Ces lettres que j'ai reçues [...] m'ont étroitement relié à la liberté. Ces nombreuses lettres que m'ont envoyées les membres d'Amnesty m'ont connecté au monde entier. »

Il cite le poète et ancien prisonnier politique russe Igor Gouberman :

« “Tant que j'ai ce lien avec la liberté, je n'appartiens pas entièrement à la prison, parce qu'une part de moi vit là-bas, et seule une part de moi est emprisonnée ici.” Il n'y avait qu'une partie de moi là-bas. »

Ses lettres préférées contenaient des photos ou des illustrations qui attisaient son imagination dans un environnement désolé. « Regarder un kangourou, par exemple ! »

« Si vous voyez des images d'Australie, du Japon, d'Italie, votre imagination vous y emmène [...] Je vivais vraiment là-bas pendant quelques minutes, dans une ville italienne, sur la côte française, dans un joli jardin quelque part au Japon [...]. »

« C'est ainsi que les illustrations envoyées par des membres d'Amnesty m'ont fait sortir de prison. »

« La prison, c'est le monde où rien ne se passe », déclare-t-il à plusieurs reprises. Igor Soutiaguine a découvert que ses geôliers aussi s'ennuyaient. Les lettres qu'il recevait amusaient les responsables de la prison. Et elles le protégeaient.

« C'est amusant, pour eux, de discuter avec quelqu'un qui a des liens avec l'étranger [...] Et ça les met en garde contre toute action inconsidérée. »

« Ils savent que cette personne est en quelques sortes intouchable. »

Début 2010, alors qu'il était dans un camp pénitentiaire à Arkhangelsk (le quatrième et dernier dans lequel il a séjourné), l'un des responsables de la prison est venu le voir, lui a montré le lavabo et lui a dit : « Regarde, c'est du très mauvais savon. Tu dois faire venir du savon français. Qui tu connais à Toulouse ? »

Igor Soutiaguine a répondu qu'il ne connaissait personne.

« Tu mens », a répliqué le responsable. « Tu as reçu une lettre de Toulouse et tu dois leur écrire et demander du bon savon français ! Et je viendrai ici me laver les mains. »

La lettre en question était une carte d'anniversaire de la part d'un membre français d'Amnesty International, Bernard Burgan. La carte comportait une illustration : un bateau à vapeur sur fond de ciel bleu.

Bernard Burgan avait écrit : « Monsieur Soutiaguine, contrairement à ce que vous pensez, vous n'êtes pas seul au monde. »

Bernard Burgan a envoyé d'autres cartes postales. Igor Soutiaguine les a données à d'autres détenus, afin qu'ils puissent les réutiliser pour écrire à leurs proches ou, pour les artistes, afin qu'ils aient autre chose pour dessiner que de la neige et du fil barbelé. Mais la carte d'anniversaire, Igor Soutiaguine l'a gardée. Il aime bien les bateaux.

C'est en partie grâce à cette attention continue de la part des groupe de défense des droits humains et de leurs membres qu'Igor Soutiaguine a figuré parmi les prisonniers que la Russie a échangés avec les membres du « réseau d'espionnage » russe découvert en 2010 aux États-Unis. Lors de sa libération, en juillet, Igor Soutiaguine a, de fait, été exilé, enfermé hors de chez lui dans un monde de pays étrangers dont les images l'ont soutenu pendant si longtemps en prison.

« Des hauts responsables russes et américains m'ont dit [...] “Vous gardez votre passeport russe, vous êtes citoyen russe. Vous pouvez venir en Russie librement et en toute sécurité. L'affaire est classée.” Mais je n'avais aucun papier lors de ma libération. »

« Des gens de la BBC ont approché le service fédéral russe d'enquêtes criminelles à propos de ces papiers et on leur a officiellement répondu “Soutiaguine les a reçus”. Ils continuent de mentir. »

Au moins, une fois dans le « monde libre », Igor Soutiaguine a pu rencontrer Bernard Burgan de Toulouse et le remercier pour ce bateau qu'il garde encore précieusement.

Quand Igor Soutiaguine a choisi le lieu de sa rencontre avec Bernard Burgan, cet amateur d'histoire et d'engins militaires a choisi les rives de la Tamise afin de contempler le HMS Belfast.

Au cours de leur rencontre, Bernard Burgan a avoué à Igor Soutiaguine qu'il s'était inquiété que ses lettres soient remplies de détails très ordinaires ou insignifiants qui n'auraient aucun intérêt pour un homme enfermé dans un camp pénitentiaire recouvert de neige.

Igor Soutiaguine lui a répondu qu'au contraire, ces histoires banales étaient « l'occasion pour un prisonnier de ressentir la vie à l'extérieur ».

Il a poursuivi en imaginant une lettre qu'il s'enverrait à lui-même en prison : « C'est très utile d'avoir une description pour savoir, tiens, il y a un fleuve, et il y a un gros bateau qui, en fait, est allé en Russie il y a 60 ans avec les convois de l'Arctique et il s'appelle Belfast. Et de savoir, en vivant [au camp pénitentiaire de Kholmogory], que ce Belfast est venu à Arkhangelsk avec les Britanniques pour aider le peuple russe. »

« Il est bel et bien arrivé à Arkhangelsk et il était amarré à quelque chose comme 300 mètres du camp [pénitentiaire] où j'étais. »

« Et donc ça, explique-t-il en montrant le navire militaire qui n'est plus en service, c'est le lien entre moi ici et moi là-bas. »

Pour en savoir plus :

Marathon d'écriture de lettres d'Amnesty International, 4-14 décembre 2010 (Écrire pour les droits 2010)

Thème

Équipement militaire, de sécurité et de police 
Prisonniers d'opinion 
Procès et systèmes juridiques 

Pays

Russie 

Région ou pays

Europe et Asie centrale 

@amnestyonline sur Twitter

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