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Le coût humain du conflit armé aux Philippines

Des membres de Bantay Ceasefire recouvrent le corps d'un civil tué.

Des membres de Bantay Ceasefire recouvrent le corps d'un civil tué.

© Bantay Ceasefire


29 octobre 2008

Amnesty International s'est rendue à Mindanao en août 2008 afin de recueillir des informations sur l'escalade récente des hostilités dans le sud des Philippines.

Les conclusions de la mission sont rassemblées dans un rapport intitulé Shattered Peace in Mindanao: The Human Cost of Conflict in the Philippines, qui relate les histoires d'hommes, de femmes et d'enfants affectés par l'aggravation récente des violences liées à un conflit qui dure depuis quarante ans.

Amnesty International, après sa visite à Mindanao en août, a rapporté les opinions, sentiments et expériences de civils ayant survécu au conflit. Ce dernier a tué environ 120 000 personnes et entraîné le déplacement de deux millions d'autres au cours des quatre dernières décennies.

Quelques jours après que ses proches ont été abattus par les combattants du Front de libération islamique moro (MILF), Crispin (le nom a été modifié) a décidé de quitter son village et d'emmener le reste de sa famille vers un lieu plus sûr. Caché avec les siens, il a continué de vivre dans la peur.

Crispin est fermier. Il l'est l'un des quelque 600 000 civils touchés récemment par le conflit armé à Mindanao, une île qui fait deux fois la taille des Pays-Bas. Dans un bâtiment de la province du Cotabato-Nord, il a expliqué à Amnesty International comment lui et sa famille avaient été attaqués par des combattants du MILF.

« C'était tôt le matin. Je récoltais du maïs avec mon beau-père, pendant que ma belle-mère et mon beau-frère se trouvaient dans leur maison, qui était proche des champs de maïs. Je n'ai pas remarqué que les combattants du MILF arrivaient. Soudain, j'ai entendu quelqu'un m'appeler. J'ai levé les yeux et vu un groupe d'hommes armés, non loin de l'endroit où nous nous tenions. Ils étaient plus de vingt.

« L'un d'entre eux m'a ordonné de venir, tout de suite. Je n'ai pas obéi. J'avais peur. Ils pointaient leurs fusils sur moi. Quand l'homme m'a redemandé de m'approcher, j'ai paniqué et me suis enfui. Alors, ils se sont mis à tirer sur nous. J'ai couru, couru encore. J'ai vu qu'ils avaient touché mon beau-père. Je l'ai vu se plier en deux et tomber. J'ai continué à courir et enfourché ma moto. Je suis revenu directement à la maison pour chercher ma femme. J'avais peur que les hommes armés me suivent, me retrouvent et nous tuent, ma famille et moi. »

Pendant l'interview de Crispin, on entendait parfois des coups de feu qui signalaient peut-être une autre échauffourée. Des auxiliaires de police et un détachement militaire se trouvaient à proximité. Plus loin, sur la route de terre qui s'enfonçait dans le village, des volontaires, armés pour la plupart, patrouillaient le village pour le protéger contre d'autres attaques.

Pour obtenir des informations sur les zones affectées par le conflit, Amnesty International a demandé l'aide de contacts locaux, notamment des travailleurs humanitaires et des militants des droits humains. Un travailleur humanitaire a décrit les conséquences d'une attaque du MILF :
« Ce matin, nous avons vu les corps d'une enfant de trois ans et de son père, sur le sol [...], en bord de route. Personne n'est venu chercher les corps. Des maisons ont été brûlées et deux écoles complètement rasées. Nous avons également interrogé des gens, en particulier ceux qui ont servi de bouclier humain hier après-midi [...] La nuit dernière, nous avons parlé à une fille de douze ans. Elle a expliqué que le MILF avait abattu son père. Celui-ci portait sa petite sœur, âgée de trois ans. Elle est morte également sous ses yeux. »

Amnesty International a également reçu de ces contact locaux des informations faisant état d'atteintes aux droits humains commises en toute impunité par des soldats et d'autres membres des forces de sécurité. Plus de quarante organisations locales se sont déplacées dans la zone, et ont communiqué les observations suivantes :
« Dans la ville de Piagapo, Lanao del Sur, les militaires ont commis des meurtres, détruit et brûlé des maisons, des équipements agricoles et des écoles religieuses. Ils ont également pillé du bétail. Les résidents ont également déclaré que leurs villages étaient occupés et utilisés comme campements par les soldats. Ils ont aussi expliqué que leurs réserves de vivres, notamment le riz, étaient pillées, détruites ou brûlées. Un enfant de treize ans a même été tué et jeté dans une fosse septique inutilisée. »

Dans l'un des centres d'évacuation visités par Amnesty International, la mère d'un enfant de sept ans nous a donné une lettre qu'elle avait écrite pour le président philippin. Elle expliquait qu'elle ne savait pas si les gens comprenaient vraiment toutes les souffrances occasionnées par cette guerre intermittente qui dure depuis plus de quarante ans. Elle écrivait notamment :
« Nous savons que vous n'êtes pas aveugle ou sourd au point de ne pas voir ou entendre la violence de cette guerre [...] Un si grand nombre d'entre nous sont morts [...] Je suis une victime de cette guerre, et je suis profondément triste, pas seulement pour ma famille, pas seulement pour mes voisins qui sont avec nous dans ce centre d'évacuation, mais aussi pour les soldats gouvernementaux et les combattants du MILF qui sont morts dans cette guerre. J'ai honte que nous ayons fini par nous entretuer. »

Dans un centre d'évacuation de la ville de Pikit (Cotabato-Nord), Amnesty International a rencontré une femme de soixante-trois ans dont les propos résument la situation :
« Je n'étais même pas mariée quand ce conflit a commencé. J'étais encore une jeune femme lorsque nous avons été évacués pour la première fois. Ensuite, quand j'ai eu des enfants en bas âge, nous avons dû à nouveau être évacués. Aujourd'hui, j'ai trois petits-enfants, mais rien n'a changé. »

Le 4 août 2008, la Cour suprême a émis un ordre de restriction temporaire contre le Protocole d'accord sur les terres ancestrales, alors que cet accord avait été « signé ». Dans les jours qui ont suivi, les combattants du MILF ont lancé des attaques contre les civils des provinces du Cotabato-Nord, de Lanao del Norte et de Saranggani, et des affrontements sporadiques entre les forces de sécurité et le MILF ont eu lieu. Le 14 octobre, la Cour a conclu que le protocole d'accord était anticonstitutionnel. Cette décision a fait craindre une aggravation supplémentaire du conflit.

Les deux parties au conflit – les forces gouvernementales et le Front de libération islamique moro – n'ont pas protégé les civils. « Les forces en présence doivent s'assurer que leurs combattants ne s'attaquent pas aux civils et ne volent ni ne détruisent leurs biens, qu'il s'agisse de logement ou de nourriture, a déclaré Donna Guest, directrice adjointe du programme Asie-Pacifique d'Amnesty International. Par ailleurs, les organisations humanitaires doivent pouvoir rencontrer librement la population civile. »