Ne leur tournez pas le dos. La violence sexuelle contre les filles en Haïti

Ces jeunes filles doivent traverser à pied un fleuve pour se rendre à leur école à Lavanneau (Haïti).

Ces jeunes filles doivent traverser à pied un fleuve pour se rendre à leur école à Lavanneau (Haïti).

© Amnesty International


27 novembre 2008

La violence sexuelle visant les mineures en Haïti est omniprésente. Déjà d’une ampleur choquante, elle est semble-t-il en hausse. Si les informations concernant son niveau réel restent rares, de nombreux éléments attestent que la violence sexuelle s'exerce au sein de la famille et de la collectivité, où elle est en particulier imputable aux gangs armés.

L’insécurité et les séquelles de la violence sexuelle
Dans un contexte où se mêlent enlèvements, violence criminelle et guerre des gangs, le nombre de signalements de cas de violence sexuelle contre les femmes et les filles au sein de la collectivité a explosé. La fréquence des viols impliquant des groupes d’hommes armés est une des tendances observées.

En 1991, le président Jean-Bertrand Aristide a été chassé du pouvoir par un coup d’État militaire. Au cours des trois années de régime militaire qui ont suivi, le viol est devenu une arme politique dont on usait afin d’effrayer et de punir les couches de la société soupçonnées d’avoir soutenu le gouvernement démocratique. De nombreuses informations attribuant le viol de femmes à des hommes armés ont commencé à circuler à cette époque.

Depuis la chute du régime militaire, les gangs criminels en ont fait une pratique courante. À l’approche du carnaval en février 2007, 50 cas de viols de femmes et de filles ont été signalés en l'espace de trois jours seulement à Port-au-Prince, la capitale.

La violence au sein de la famille est également répandue et souvent cachée. Les enfants sont souvent confrontés à l’absence des ressources et du soutien dont ils auraient besoin pour signaler les violences dont des membres de leur famille sont les auteurs ou les complices. Ce qui résulte de l’incapacité à reconnaître l’existence du problème et à le prendre en main est un climat social dans lequel la violence au sein de la famille est considérée comme normale et inévitable.

La pauvreté en Haïti est extrême et contribue fortement à exposer les mineures à un risque accru d’exploitation sexuelle. Le silence de certaines filles est parfois acheté par leurs agresseurs, qui sont en mesure de leur donner de l’argent pour payer leurs frais de scolarité ou leur loyer. D’autres jeunes filles cherchant un lieu public éclairé pour y faire leurs devoirs car elles n'ont pas l'électricité chez elles se font agresser par des groupes d’hommes.

Les mineures se retrouvant enceintes à la suite d’actes de violence sexuelle sont en danger du fait de l’absence de soins de santé adaptés. Seul un accouchement sur quatre en Haïti est assisté par du personnel médical qualifié, et un grand nombre de femmes et de filles meurent des suites de complications liées à la grossesse.

Les conséquences de la violence sexuelle sur les filles sont profondes et durables. Outre les blessures physiques immédiates, il arrive que les victimes soient confrontées à des grossesses non désirées ; à des infections sexuellement transmissibles ; et à des difficultés psychologiques, comme un stress post-traumatique, des angoisses ou une dépression.

Tout cela peut avoir des effets à long terme particulièrement graves sur la vie de ces jeunes filles ; le risque de mortalité pendant la grossesse ou l’accouchement est plus élevé chez les mineures que dans d’autres tranches d’âge, et une grossesse peut leur valoir d’être exclues de leur établissement scolaire.

Une jeune fille qui a été violée à l’âge de huit ans a déclaré : « J’allais à l’école mais j’ai arrêté après être venue ici [dans un centre d’accueil] parce que mon père me violait. J’étais en première année. J’adorais recopier les leçons, écrire. Quand je serai grande je voudrais être docteur. »

Obstacles à la justice
Les filles éprouvent souvent de la réticence à signaler leur viol, en grande partie à cause de la honte et de la peur qu'elles ressentent, mais aussi des attitudes sociales tolérant la violence exercée par les hommes. Un autre facteur important les dissuadant de signaler un viol tient à leur défiance quant à la capacité des responsables de l’application des lois à réagir de manière positive et à leur offrir leur soutien.

Dans certaines zones rurales, le seul représentant du système judiciaire est le juge de paix. Il n’est pas rare que celui-ci encourage les jeunes filles ayant connu la violence à accepter un « arrangement à l’amiable » avec la famille de leur agresseur.

Le système judiciaire est faible et largement inefficace. La brigade policière de protection des mineurs est en sous-effectif grave. En mars 2008, elle disposait de 12 membres pour couvrir le pays tout entier et n’avait pas un seul véhicule à sa disposition. Il n’est donc pas surprenant que les auteurs d’agressions sur mineures soient rarement traduits en justice, que les jeunes filles soient si nombreuses à estimer que ce n’est pas la peine de signaler les crimes sexuels.

Ces dernières années les autorités haïtiennes ont pris des mesures pour lutter contre la violence à l’égard des femmes et des filles. Le ministère à la Condition féminine a été créé en 1994 et a pris part à des initiatives de grande ampleur visant à résoudre le problème.

En 2005, un Plan national de lutte contre les violences faites aux femmes a été adopté. Sa mise en œuvre permettrait d’apporter des améliorations de taille dans le domaine de la prévention et de la répression.

Les autorités haïtiennes sont confrontées à de grandes difficultés dues à l’insécurité aiguë et persistante sur place, à la série de catastrophes humanitaires qu'a connues le pays et à des décennies de pauvreté et de marginalisation profondes. Il ne faut cependant pas laisser ces motifs de préoccupation, si importants soient-il, masquer les besoins des mineures haïtiennes.

Amnesty International demande aux autorités haïtiennes d'agir immédiatement pour protéger les droits des filles :

  • En recueillant des données complètes sur la nature et l’étendue de la violence contre les femmes et les filles. L’absence de données est actuellement un obstacle de taille à l’élaboration de stratégies efficaces ;
  • En enquêtant sur toutes les plaintes relatives à des actes de violence sexuelle et en poursuivant leurs auteurs présumés ;
  • En faisant en sorte que la police accueille les filles qui souhaitent signaler des faits de violence sexuelle dans un climat de sécurité, et que toutes les plaintes relatives à de tels actes fassent l’objet d’une enquête efficace dans les plus brefs délais.

 

Haïti. Ne leur tournez pas le dos. La violence sexuelle contre les filles en Haïti

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Index AI : AMR 36/004/2008
Date de publication : 27 novembre 2008
Catégorie(s) : Haïti

La violence, et en particulier la violence sexuelle contre les femmes et les fillettes, est omniprésente à Haïti. Ce rapport est centré sur les actes infligés aux fillettes et jeunes filles. Certes, il existe une continuité entre les diverses formes de violences liées au genre que subissent les femmes, mais le droit international reconnaît aux enfants des besoins de protection particuliers. Amnesty International exhorte les autorités haïtiennes à prendre toutes les mesures nécessaires pour respecter les obligations que leur impose le droit régional et international relatif aux droits humains et pour que le Plan national de lutte contre les violences faites aux femmes soit réellement mis en œuvre.


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