Rapport 2013
La situation des droits humains dans le monde

29 août 2008

Entretien avec une survivante du conflit en Bosnie-Herzégovine

Entretien avec une survivante du conflit en Bosnie-Herzégovine
Voici le compte rendu d’un entretien avec Nidzara Ahmetasevic, responsable de l’équipe Justice Report au sein du BIRN, une agence de presse basée à Sarajevo.

Cette agence est spécialisée dans la diffusion d’informations sur les poursuites liées aux crimes de guerre perpétrés en Bosnie-Herzégovine et sur les questions relatives à la justice de transition et à l'ensemble du processus consistant à faire face au passé. Nidzara Ahmetasevic avait dix-sept ans quand la guerre a commencé, en 1992. Elle est partie à l’étranger pendant un an après avoir été blessée à la jambe, puis elle est revenue dans son pays.

Quand et dans quelles circonstances avez-vous été blessée ?
« J’ai été blessée le 28 mai 1992 chez moi, dans le centre-ville, non loin du siège de la présidence. Cela s’est passé la nuit où les services de renseignement ont intercepté une conversation entre Ratko Mladic et un de ses soldats, dans laquelle Mladic ordonnait à ses hommes d’incendier une partie de la ville où se trouvait justement ma maison. J’ai été blessée, on m’a emmenée à l’hôpital et j’y suis restée un mois. Les Serbes de Bosnie ont utilisé un lance-roquettes et ils ont tiré sur la ville. Trente-six roquettes ont été tirées et l’une d’elles a touché notre appartement. La veille, c'était le jour du premier massacre où on a tiré sur des gens qui faisaient la queue pour du pain. Un grand nombre d’entre eux ont été blessés ou tués. La nuit où j’ai été blessée, il y avait beaucoup de gens dans la même situation que moi. J’étais sur un lit dans un couloir de l’hôpital car il n’y avait plus de place dans les chambres. Par la suite, on m’a installée dans une chambre avec 48 autres personnes qui avaient aussi été blessées. »

Y avait-il suffisamment de médicaments et de personnel pour s’occuper de vous ?
« Une femme âgée est arrivée en même temps que moi à l’hôpital. Ses blessures étaient beaucoup plus graves que les miennes. Les médecins parlaient devant moi de ce qu’ils pouvaient faire avec le peu de moyens dont ils disposaient. Ils se demandaient qui ils devaient d’abord soigner : elle ou moi ? Ils ont décidé de s’occuper de moi en premier car j'étais jeune et j'avais davantage de chances de survivre. Plus tard dans la nuit, la vieille femme avec qui je partageais un lit, parce qu’il n’y en avait pas assez pour tout le monde, est morte. J’ai passé le reste de cette nuit-là couverte de sang et allongée à côté d'un cadavre. Je suis restée plus d'un mois à l'hôpital, où on a soigné ma jambe. Tous les soins se faisaient sans anesthésie. »

Ces années de guerre ont été traumatisantes pour vous et pour tous les autres gens dans votre pays. Que pensez-vous du procès de Radovan Karadzic ? Selon vous, sera-t-il possible d’apprendre toute la vérité, et un processus de guérison pourra-t-il débuter ?
« Je crois en la justice et j’espère que son procès nous permettra d’en savoir plus sur les raisons de cette guerre et de tout ce qui a eu lieu en Bosnie-Herzégovine. En même temps, je doute fortement que cela puisse vraiment nous permettre de tourner la page. La guerre a duré tellement longtemps. Personne n’est réellement venu en aide à la population durant cette période. Nous avons attendu très longtemps l'arrestation de Karadzic, et Mladic est toujours en liberté. Les blessures, et pas seulement celles que nous portons, sont partout. Et ce pays est tellement fragile. Je me demande à quel point l'avenir du pays sera radieux, vu la situation actuelle. Je ne suis donc pas certaine que cela pourra nous apporter ce que nous espérions. C’était idéaliste de penser qu’avec l’arrestation de Karadzic et de Mladic une nouvelle vie commencerait pour nous. Cela ne se passera pas comme ça, mais on peut au moins espérer qu’avec son procès nous apprendrons la vérité sur beaucoup de choses qui se sont produites autour de nous. »

Karadzic est l’un des principaux criminels mais il n’est pas le seul. Beaucoup d’autres sont toujours en fuite et se trouvent sur le territoire bosniaque. Pensez-vous que la justice nationale puisse s’occuper d’eux ?
« Les gens dans ce pays réalisent que les criminels ne seront jamais tous jugés. Comme l’homme qui m’a tiré une balle dans la jambe. Je ne saurai jamais qui c’était ni ce qui lui est arrivé, bien que je le souhaite. Je suis quotidiennement les procès qui se déroulent devant les chambres chargées de juger les crimes de guerre. C’est d’une importance capitale. La Haye est très important, mais le fait de pouvoir organiser des procès dans le pays même où les crimes ont été commis est essentiel pour nous tous. C’est très important de montrer aux habitants de la Bosnie mais aussi aux gens du monde entier que c’est possible. Le processus est à peine entamé, le parquet et les tribunaux restent faibles, mais ils se renforcent petit à petit. J’espère qu’ils seront assez forts pour s’occuper des cas les plus sensibles et des principaux responsables de crimes de guerre. Cette semaine, le 29 juillet, la Chambre chargée de juger les crimes de guerre a rendu son premier jugement dans une affaire de génocide en Bosnie-Herzégovine. Onze personnes étaient accusées de génocide après la chute de Srebrenica. Sept ont été reconnues coupables et condamnées à quarante-deux ans d’emprisonnement. »

Qu’est-ce qui manque au système judiciaire pour être plus efficace ?
« Pour l’instant, au niveau étatique, le système judiciaire n’est toujours pas complètement sous l’autorité de l’État car nous avons toujours des juges et des procureurs internationaux et nos tribunaux continuent de dépendre des dons internationaux. Il faut laisser la Bosnie s’en occuper, car cela montrera que cet État veut régler la question des crimes de guerre. À l’échelle locale, il reste encore plus à faire. Le système au niveau local est sous-développé, le ministère public n’a pas assez de moyens, et les tribunaux non plus, ils ne peuvent toujours pas offrir de protection aux témoins. Il reste beaucoup plus de travail à accomplir localement qu’au niveau étatique – même si les juges au niveau de l’État doivent se battre davantage pour leur indépendance et pour les messages qu’ils envoient sur la volonté d’affronter le passé. »

Pensez-vous que les victimes obtiendront justice et que cela aidera les blessures à cicatriser et les gens de Bosnie-Herzégovine à avoir le sentiment de former un peuple, une nation ?
« Je l’espère. Je suis persuadée que beaucoup de gens dans ce pays sont prêts à cela, qu’ils sont nombreux à penser et à espérer que nous pourrons vivre dans un État unifié. Malheureusement, les hommes politiques de ce pays ne veulent rien faire pour nous aider à y parvenir – en fait, c’est quasiment notre rêve à nous. Ils sont corrompus. Ils ne pensent pas à la population, ils ne pensent pas à l’État. Ils ne pensent qu’à eux et à la manière de rester au pouvoir. Pour l’instant, ils menacent beaucoup plus l’avenir de la Bosnie que tout ce qui est lié au passé et à la question des crimes de guerre. Pour la classe politique de ce pays, les crimes de guerre et tout ce qui s’est passé pendant la guerre ne sont qu’un moyen de manipuler les gens. Ils s’en servent pour leur propagande personnelle et pour instiller la peur dans la population et ainsi rester au pouvoir. Mais les gens, si vous leur posez la question, même à Srebrenica, ils vivent déjà ensemble. À Prijedor aussi, les gens cohabitent. À Sarajevo, nous ne faisons même pas la différence entre les nationalités des habitants de la ville. Donc je pense que les gens sont bien plus prêts que les hommes politiques. Hélas, nous dépendons de la classe politique. »

Thème

Conflit armé 
Crimes contre l'humanité et crimes de guerre 
Exécutions extrajudiciaires et autres homicides illégaux 
Torture et mauvais traitements 

Pays

Bosnie-Herzégovine 

Région ou pays

Europe et Asie centrale 

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