Rapport 2013
La situation des droits humains dans le monde

30 avril 2010

Iran : les journalistes sont en état de siège

Iran : les journalistes sont en état de siège

« Environ 70 journalistes sont actuellement dans les prisons de la République islamique et beaucoup d'autres, comme moi, ont été libérés sous caution mais n'ont aucune sécurité. Nous craignons que l'un de nos articles ne soit utilisé comme preuve de “propagande contre le régime” ou de “complot contre la sécurité nationale”. Mes confrères et moi tâchons d'écrire le moins possible. » Lettre ouverte de la journaliste Zhila Bani Yaqoub au responsable du pouvoir judiciaire iranien.

Les journalistes et les blogueurs iraniens sont de plus en plus en état de siège dans le contexte d'une des plus grandes vagues de répression des voix indépendantes et des opinions dissidentes qu'ait connu l'Iran dans son histoire moderne.

Depuis l'élection présidentielle controversée de l'an dernier, qui a fait descendre des millions de manifestants dans les rues, les autorités ont intensifié leur politique de longue date consistant à bâillonner tant les médias iraniens traditionnels que les « journalistes citoyens », de plus en plus nombreux, qui utilisent les nouvelles technologies pour dénoncer les atteintes aux droits humains.

L'Iran a été décrit par des organisations de défense de la liberté de la presse comme le premier geôlier de journalistes au monde.

Hassiba Hadj Sahraoui, directrice adjointe du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord d'Amnesty International, a déclaré : « Depuis les manifestations, le gouvernement est de plus en plus sur la défensive, ce qui a entraîné une montée de la répression visant à empêcher toute critique des autorités et toute diffusion indépendante d'informations relatives à la situation des droits humains dans le pays.

« Des dizaines de journaux et de sites Internet ont été fermés, et de très nombreux journalistes et blogueurs ont été arrêtés et sont détenus pour raisons d'opinion ou ont dû fuir le pays pour leur propre sécurité.

« Les contacts avec certains médias étrangers ont été érigés en infractions et une nouvelle “loi sur la cybercriminalité” a déjà de graves incidences sur la liberté d'expression. Les autorités doivent modérer de toute urgence les considérables restrictions, qu'elles soient récentes ou de longue date, et libérer immédiatement tous les prisonniers d'opinion. »

L'Association des journalistes iraniens a été fermée par les autorités en août 2009 et plusieurs de ses responsables ont été arrêtés, notamment son secrétaire Badrolsadat Mofidi, qui en avril 2010 avait passé quatre mois en détention sans avoir été jugé ni même inculpé.

La rédaction de blogs, qui constituait auparavant un moyen efficace de contourner la censure draconienne imposée par l'Iran à la presse, est aujourd'hui une activité risquée. La blogosphère autrefois florissante est désormais en ligne de mire, ses acteurs étant la cible d'arrestations arbitraires ou de harcèlement. Certains ont dû fuir le pays pour garantir leur sécurité.

Aida Saadat, journaliste indépendante et militante des droits humains, qui participe activement à la campagne Un million de signatures et au Comité des reporters des droits humains, a été interrogée à maintes reprises et passée à tabac alors qu'elle rentrait chez elle. Craignant pour sa vie, elle a fini par quitter l'Iran.

Elle a déclaré à Amnesty International : « Je n'ai pu trouver aucune organisation de défense des droits humains ou autre pour me défendre, en tant que journaliste. Elles avaient toutes été réduites au silence. Les hommes qui m'ont agressée m'ont dit : “C'est juste un avertissement. La prochaine fois nous te tuerons pour tes activités contre le peuple de notre pays…” Voilà ce à quoi nous sommes confrontés. Moi et tant d'autres avons dû partir. Nos vies étaient en jeu. »

Nombre des personnes détenues et de celles qui ont fui travaillaient pour des journaux papier ou des publications en ligne qui soutenaient ou pouvaient être considérés comme soutenant les candidats réformistes vaincus à l'élection présidentielle, ou sont des pigistes, dont certains ont perdu leur emploi au sein de publications frappées d'interdiction tandis que d'autres fournissaient un point de vue indépendant, souvent au sujet de la situation des droits humains. À un moment donné, les autorités ont arrêté l'ensemble du personnel de Kalameh Sabz, un journal créé par le candidat d'opposition Mir Hossein Moussavi.

La prisonnière d'opinion Isa Saharkhiz, une éminente journaliste travaillant avec le candidat réformiste Mehdi Karroubi, a été arrêtée en juillet 2009, pendant les troubles qui ont suivi l'élection. En avril 2010, elle n'avait encore été inculpée d'aucune infraction. Son fils Mehdi, blogueur aux États-Unis, explique : « Ce qui s'est passé est qu'à un moment ils ont pris conscience que les médias jouaient un rôle important pour faire sortir l'information et la vérité. Alors, ce qu'ils ont fait, c'est qu'ils ont arrêté des journalistes connus, afin que les autres journalistes qui travaillent en tirent les leçons […] et qu'ils n'écrivent que ce que l'État veut qu'ils écrivent. »

Parmi les autres personnes prises pour cibles figuraient des journalistes rédigeant des articles sur des questions ayant trait aux droits humains, comme Emadeddin Baghi, fondateur internationalement reconnu de l'Association pour la défense des droits des prisonniers. Certains journalistes ont été condamnés à de longues peines d'emprisonnement à l'issue de procès collectifs « pour l'exemple ».

Des détenus ont subi de multiples violations des droits humains telles que des actes de torture et d'autres mauvais traitements (notamment des passages à tabac), des placements à l'isolement pendant de longues périodes et des procès contraires aux règles d'équité les plus élémentaires. Beaucoup ont été détenus au secret durant plusieurs semaines ou mois sans inculpation ni jugement.

Certaines des personnes libérées sont toujours sous pression, ayant dû céder les titres de propriété de leur maison – ou de celle de leurs proches – pour payer leur caution. Des familles de détenus ont été harcelées ou détenues temporairement ; certaines ont été prévenues que leur parent incarcéré ne serait pas libéré si elles parlaient de sa situation aux médias.

Criminalisation des contacts avec des étrangers : le « coup d'État en douceur »

Les médias d'Iran étant limités dans leur couverture de l'information par la censure gouvernementale et craignant de franchir la « ligne jaune » depuis plusieurs décennies, de nombreux Iraniens, par le passé, écoutaient des stations de radio étrangères ou regardaient des chaînes de télévision internationales grâce à des antennes paraboliques illégales mais largement tolérées. Depuis la première élection du président Ahmadinejad en 2005, les forces de sécurité iraniennes effectuent de plus en plus de descentes afin de saisir ces paraboles.

Par ailleurs, les autorités ont réduit le nombre de correspondants étrangers établis en Iran ; lorsque les troubles politiques ont éclaté au milieu de l'année 2009, elles ont interdit à ceux qui restaient de couvrir les grands rassemblements d'opposition.

Les médias internationaux émettant en persan ont été montrés du doigt et leurs collaborateurs iraniens pris pour cibles. Le correspondant de la BBC à Téhéran a été expulsé. Maziar Bahari, correspondant de Newsweek, qui était l'un des deux journalistes internationaux arrêtés à l'époque, n'a été remis en liberté qu'après avoir formulé des « aveux » douteux en public à l'issue de plusieurs semaines de torture physique et psychologique.

Les procureurs intervenant lors des procès collectifs « pour l'exemple » ont accusé des médias étrangers comme la BBC et Voice of America (VOA) d'orchestrer les manifestations et de planifier un « coup d'État en douceur ». Certains des prévenus ont été inculpés de collaboration avec des chaînes étrangères en vue d'« inciter et [de] provoquer l'opinion publique ».

En janvier, la BBC et VOA ont été inscrites sur une liste d'organisations « subversives » que les Iraniens ont interdiction de contacter. Les transmissions par satellite de ces deux stations vers l'Iran ont été bloquées, mais en réalité, toute collaboration avec un organisme étranger de radiodiffusion en langue persane est désormais considérée comme suspecte voire séditieuse.

Des cassettes à Twitter

Après plusieurs décennies de répression, les Iraniens sont particulièrement doués pour trouver les moyens de contourner la censure de l'État. Dans les années 1970, l'ayatollah Khomeiny, alors opposant exilé de l'ancien chah d'Iran, utilisait des cassettes de ses sermons introduites en contrebande depuis l'étranger pour dénoncer le régime de plus en plus autocratique du chef de l'État. Ces enregistrements ont joué un rôle déterminant dans la révolution islamique qui a suivi.

En 1999, la fermeture du journal Salam a donné lieu à de grandes manifestations étudiantes – et finalement à de violents affrontements entre les manifestants et les forces de sécurité. Au cours des quelques années suivantes, les médias sont devenus une interface dans la lutte pour le pouvoir entre les factions conservatrices et réformistes.

Plus d'une centaine de journaux et périodiques ont été fermés. Une explosion de l'utilisation d'Internet s'est alors produite car les rédacteurs iraniens se sont tournés de plus en plus vers ce support devenu quasiment le seul espace d'expression libre qui restait. L'usage d'Internet en Iran ces dernières années a augmenté plus vite que dans tout autre pays du Moyen-Orient.

Cependant, les autorités ont suivi de près les blogueurs, filtrant et bloquant l'accès à de multiples sites, de ceux considérés comme « immoraux » ou « anti-islamiques » aux sites politiques, en passant par les blogs critiquant le gouvernement.

À un certain moment, un représentant de l'État iranien a affirmé que cinq millions de sites étaient bloqués. Facebook et Twitter – utilisés pour diffuser des informations sur les manifestations de l'an dernier – ont été brièvement fermés et d'autres pages Web tels que le site de réseaux sociaux Badoo ont été interdits.

En février dernier, les autorités ont annoncé que l'accès au service de messagerie électronique de Google allait être définitivement bloqué. Certains Iraniens maîtrisant bien les technologies parviennent encore à contourner le système, en utilisant des logiciels anti-filtres, des services de cryptage ou des serveurs « proxy » situés hors de l'Iran, bien qu'ils soient gênés par des baisses de débit, voire par des blocages de l'accès à Internet.

La dernière offensive dans cette bataille a eu lieu lorsque la « loi sur la cybercriminalité » est entrée en vigueur, en juillet 2009 ; des groupes de défense des droits humains estiment qu'elle pourrait aider les autorités à débusquer les détracteurs du gouvernement. Mais les images de la mort de Neda Agha Soltan au cours d'une manifestation en juillet 2009, filmées par la caméra d'un téléphone portable et diffusées presque instantanément dans le monde entier, sont devenues le symbole de l'inutilité des tentatives des autorités visant à dissimuler la vérité et à contrôler les nouveaux médias et les réseaux sociaux.

Tout cela a abouti à ce que Mehdi Saharkhiz appelle « un jeu du chat et de la souris », dans lequel des Iraniens tentent de contourner les filtres des autorités dès qu'ils sont installés. Ce blogueur constate également une hausse vertigineuse du nombre de « journalistes citoyens », dont beaucoup ont réussi à envoyer des nouvelles ou des vidéos pour qu'elles soient publiées sur son site Internet basé aux États-Unis.

Selon lui, la quantité de matériel vidéo qui lui est parvenue au cours des manifestations de 2009 était « ahurissante ». Il précise que certains collaborateurs de son blog sont des journalistes professionnels qui préfèrent maintenant travailler anonymement afin de passer entre les mailles du filet des autorités. Les autres peuvent être des amis ou des voisins de prisonniers politiques, ou simplement des personnes qui sont témoins de quelque chose qu'elles souhaitent partager.

« Chaque personne est devenue un média, fait-il remarquer. Même prendre des photos de ces choses-là est extrêmement dangereux pour elles. Mais elles tiennent à le faire parce qu'elles veulent être entendues. On ne peut pas contrôler 70 millions de personnes. »

Thème

Militants 
Détention 
Disparitions et enlèvements 
Discrimination 
Liberté d'expression 

Pays

Iran 

Région ou pays

Moyen-Orient et Afrique du Nord 

@amnestyonline sur Twitter

Nouvelles

21 août 2014

Les mineurs accusés d’être des membres de groupes armés dans le cadre du conflit qui perdure au Mali croupissent dans des prisons pour adultes, tandis que les violations des... Pour en savoir plus »

11 août 2014

Les familles de milliers de civils afghans tués par les forces américaines et de l’OTAN en Afghanistan ont été privées de justice, écrit Amnesty International dans un nouveau... Pour en savoir plus »

11 août 2014

Les familles de milliers de civils afghans tués par les forces américaines et de l’OTAN en Afghanistan ont été privées de justice, écrit Amnesty International dans un nouveau... Pour en savoir plus »

21 août 2014

Après avoir fui leur pays et survécu à une traversée périlleuse de la Méditerranée, les migrants africains en Italie tombent aux mains de trafiquants

Pour en savoir plus »
19 août 2014

La reprise des frappes aériennes israéliennes et des tirs de roquettes en provenance de Gaza souligne à quel point il est important de permettre aux groupes de défense des... Pour en savoir plus »