Rapport 2013
La situation des droits humains dans le monde

14 janvier 2011

Livewire. Les 12 heures qui ont ébranlé la Tunisie – reportage depuis ma chambre d'hôtel

Livewire. Les 12 heures qui ont ébranlé la Tunisie – reportage depuis ma chambre d'hôtel



Par Diana Eltahawy, chercheuse sur l'Afrique du Nord à Amnesty International
Tunis, le 14 janvier 2011



Les manifestations qui ont démarré fin 2010 ont entraîné la chute du président.
©AP GraphicsBank


Alors que je bouclais en hâte les derniers préparatifs de mon voyage en Tunisie, faisant partie d'une délégation d'Amnesty International chargée d'observer les violations des droits humains dans le cadre des émeutes sociales qui secouent le pays depuis fin 2010, un collègue a plaisanté sur le fait que j'allais me retrouver dans une chambre d'hôtel à Tunis, à regarder les événements sur Al Jazira. Si nous en avons ri à ce moment-là, la prophétie s'est partiellement réalisée.

Dès que je suis arrivée, le vendredi 14 janvier, j'ai senti que la Tunisie avait changé. Contrairement à la norme lors des précédentes missions d'enquête menées par Amnesty International, les membres des forces de sécurité ne nous ont pas emboîté le pas à la sortie de l'aéroport. Il ne faisait aucun doute qu'ils avaient bien d'autres préoccupations que la publication d'un rapport dénonçant le bilan désastreux du pays en termes de droits fondamentaux.

Environ deux heures après notre arrivée, l'aéroport de Tunis et l'espace aérien tunisien ont été fermés, semble-t-il par l'armée. Ensuite, les événements se sont enchaînés à une vitesse incroyable.

Une manifestation organisée devant le ministère de l'Intérieur a été dispersée avec violence. Le président Zine el Abidine Ben Ali a révoqué le gouvernement. Et la télévision tunisienne a annoncé l'instauration dans tout le pays de l'état d'urgence et d'un couvre-feu de 17 heures à 7 heures, jusqu'à nouvel ordre.

Coincés dans la chambre d'hôtel, attendant avec impatience l'annonce promise par la télévision tunisienne, nous avons été assaillis par un flot de rumeurs : l'armée s'était emparée du pouvoir, Ben Ali avait fui le pays et la famille de sa femme avait été appréhendée par les forces de sécurité alors qu'elle tentait de prendre la fuite. Certaines se sont révélées exactes ; pour d'autres, le jury poursuit ses délibérations.

Aussi frustrant que soit le sentiment de se trouver si proche d'événements historiques, et reléguée dans une chambre d'hôtel, j'ai pu saisir toute la portée du moment.

J'ai vu de la fumée s'élever au-dessus du centre de Tunis.

J'ai entendu des coups de feu au loin.

J'ai entendu des gens siffler et applaudir chez eux en apprenant que Ben Ali avait renoncé au pouvoir et que le Premier ministre, Mohamed Ghannouchi, assumerait provisoirement les fonctions de président, jusqu'à la tenue d'élections dans les six prochains mois (le président du Parlement a depuis lors été nommé au poste de président par intérim).

Depuis ma fenêtre, j'ai vu des rues vides, silencieuses. Vers 22 heures, un véhicule de l'armée est passé. Une heure et demie plus tard, j'ai entendu des hélicoptères sillonner le ciel.

Avant l'instauration du couvre-feu, nous avions pu rencontrer des journalistes rassemblés au syndicat de la presse, revenant pour la plupart de la manifestation qui s'était tenue devant le ministère de l'Intérieur.

Ils nous ont raconté que les forces de sécurité avaient lancé des grenades lacrymogènes sur les manifestants et avaient roué de coups certains d'entre eux. Ils se sont plaints de l'interdiction des autorités de couvrir les événements et de l'arrestation de plusieurs de leurs collègues. Ils ont exprimé leur compassion à l'égard des dizaines de manifestants abattus par les forces de sécurité en Tunisie au cours des dernières semaines.

L'un d'entre eux a confié que Ben Ali avait assis son pouvoir pendant 23 années sur la répression de la liberté d'expression. Mais aujourd'hui, ces journalistes se sont lancés ouvertement dans un débat animé et franc sur l'avenir de leur pays, sans crainte.

Après 20 années de répression impitoyable au nom de la sécurité, les Tunisiens attendent des autorités qu'elles commencent enfin à respecter les droits humains, foulés aux pieds pendant si longtemps.

Depuis des décennies, Amnesty International dénonce les atteintes aux droits humains commises par les forces de sécurité tunisiennes, notamment les arrestations et les détentions arbitraires, les actes de torture et les procès contraires aux règles d'équité les plus élémentaires.

En Tunisie, la répression brutale s'est aussi abattue sur les voix dissidentes. L'opposition politique a été anéantie, les organisations indépendantes de la société civile n'ont pas pu se faire enregistrer ou ont fait l'objet de « coups d'État » orchestrés par des partisans du gouvernement. Les défenseurs des droits humains, les avocats et les journalistes ont été soumis quotidiennement à des mesures de surveillance et d'intimidation.

Les forces de sécurité, et plus particulièrement la police politique, contrôlaient tant d'aspects de la vie des Tunisiens.

Reste à voir si ce nouveau départ que prend la Tunisie débouchera sur l'obligation de rendre des comptes pour les atteintes aux droits humains commises par le passé.

S'il est impossible de prédire l'avenir de ce pays, il est certain que le soulèvement a radicalement modifié le visage de la politique en Tunisie.

Son impact se fera sans nul doute sentir dans toute la région, où d'autres régimes politiques survivent en réprimant d'une main de fer la dissidence et en bafouant les droits humains, comme l'illustrent les timides manifestations qui ont eu lieu au Caire ce soir pour réclamer la démission du président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis 1981.

Il est difficile de croire que les événements déclenchés en décembre par l'acte désespéré et tragique de Mohamed Bouazizi, qui s'est immolé par le feu après s'être fait confisquer par la police sa charrette de fruits et légumes, ont pu déboucher moins d'un mois plus tard sur le départ de Ben Ali, au pouvoir depuis 23 ans.

Le 5 janvier, Mohamed Bouazizi a succombé à ses blessures, mais il sera sans doute immortalisé dans l'histoire de la Tunisie moderne. Quant à l'héritage de Ben Ali, il est sans doute moins limpide, notamment à la lumière des appels favorables à ce qu'il soit poursuivi pour les violations des droits humains commises durant son régime.

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