Rapport 2013
La situation des droits humains dans le monde

7 février 2011

Le sort réservé à Binayak Sen permettra de montrer le vrai visage de l'Inde

Le sort réservé à Binayak Sen permettra de montrer le vrai visage de l'Inde



Par Ramesh Gopalakrishnan, chercheur auprès d'Amnesty International pour l'Inde

Ilina Sen dit ne pas avoir prévu de se rendre à Bilaspour mercredi 9 février. C'est ce jour-là que la haute cour de l'Etat du Chhattisgarh, dans le centre de l'Inde, doit reprendre l'examen du recours en appel interjeté par son époux, Binayak Sen, militant indien des droits humains de grande renommée.

Binayak Sen a fait appel de la condamnation à vie prononcée le mois dernier à son encontre par un tribunal de district qui l'a reconnu coupable de sédition et complot contre l'État. Ne sachant pas s'il serait libéré à l'issue de l'audience, ou même s'il serait libéré à terme, Ilina dit qu'elle a l'intention de se déplacer pour le voir deux jours plus tard, dans le cadre relativement calme de la prison.


 © Satya Sivaraman

© Satya Sivaraman

La condamnation et la peine inhabituellement sévère prononcée à l'encontre de Binayak Sen, partisan de la paix et de la non violence et pionnier dans le domaine de la médecine, ont suscité de nombreuses protestations tant en Inde que sur la scène internationale et ont été condamnées notamment par des intellectuels, des militants et des travailleurs sociaux, des professionnels de la santé et des artistes.

L'affaire Binayak Sen constitue un véritable test pour l'Inde. Le monde entier aura les yeux tournés vers ce pays cette semaine dans l'attente du verdict.

Une importante campagne internationale a été menée pour réclamer sa libération. Binayak Sen a été comparé au Mahatma Gandhi emprisonné pendant trois années après sa condamnation en 1922 par un juge britannique, également pour sédition.

De quoi Binayak Sen est-il accusé ? Arrêté une première fois en mai 2007, il était resté sept mois en détention avant d'être inculpé pour collaboration avec les maoïstes armés qui mènent une lutte de plus en plus déterminée contre les autorités dans plusieurs États du centre de l'Inde.

Les maoïstes affirment combattre pour défendre les adivasis ou aborigènes, de plus en plus marginalisés par l'acquisition de leurs terres et habitats traditionnels à des fins d'exploitation minière ou pour de grands projets de développement, dans le cadre des efforts actuellement menés par l'Inde pour se développer et dont le moteur est la grande industrie.

Au moins 30 000 adivasis sont encore à ce jour des personnes déplacées, à cause du conflit qui a déjà fait au moins un millier de morts dans le Chhattisgarh. Binayak Sen a toujours eu une attitude très critique vis-à-vis de ce conflit, dénonçant les atteintes généralisées aux droits humains et les violences perpétrées contre les membres des communautés adivasis par toutes les parties.

Après son arrestation, Binayak Sen avait été placé une semaine à l'isolement, puis avait passé deux années en prison avant que la Cour suprême indienne ne le remette en liberté sous caution en mai 2009.

Les autorités du Chhattisgarh continuent d'affirmer que les visites rendues par Binayak Sen entre 2006 et 2008 au chef maoïste Narayan Sanyal emprisonné à la prison de Raipour, avaient pour objectif la création d'un réseau maoïste dans le Chhattisgarh. Elles affirment que ces visites ont contribué à l'augmentation des violences maoïstes.

Binayak Sen insiste sur le fait que c'est en tant que médecin et militant des droits humains qu'il voyait Narayan Sanyal. Il affirme que ses visites se déroulaient sous la surveillance des autorités pénitentiaires et qu'il n'existe aucune preuve qu'il ait été impliqué dans des actes de violence planifiés.

Dès son arrestation, Amnesty International a considéré que les charges retenues contre Binayak Sen étaient fausses et qu'elles avaient été motivées par des considérations politiques. L'organisation a qualifié sa condamnation à la réclusion à perpétuité de « parodie de justice ». Amnesty International, qui le considère comme un prisonnier d'opinion, a mis en doute à plusieurs reprises l'égalité de traitement de Binayak Sen par la justice indienne. De fait, le jugement le condamnant à la prison à vie a tout simplement fait abstraction de la question cruciale des preuves, se basant sur des informations fournies par les services de renseignements et des rumeurs sur son association présumée avec les maoïstes.

Après sa libération sous caution en mai 2009, Binayak Sen s'était installé à Vellore, dans l'État du Tamil Nadu, au sud de l'Inde, craignant pour sa sécurité dans le Chhattisgarh. Au cours de la même période, plusieurs militants ont été confrontés à la détention, aux menaces et à des actes de harcèlement au Chhattisgarh et dans d'autres États du centre de l'Inde.

Binayak Sen n'est pas la seule personne à subir des pressions de la part des autorités du Chhattisgarh. Au cours de son procès en 2008, le parquet et la police ont tenté à de multiples reprises d'intimider son épouse Ilina ainsi que d'autres défenseurs des droits humains, les accusant de sympathies maoïstes. Ilina Sen est toujours la cible d'actes de harcèlement ; récemment la brigade anti-terroriste du Maharashtra (ATS) a voulu l'inculper pour n'avoir pas signalé la présence d'étrangers à une conférence universitaire sur l'étude de la condition de la femme.

En mai 2008, le cinéaste TG Ajay, qui assistait au procès, a été détenu pendant trois mois avant d'être libéré sous caution. En janvier 2010, un autre militant pacifiste disciple de Gandhi, Himanshu Kumar, a dû fuir la zone de conflit de Dantewada en raison du harcèlement persistant dont il faisait l'objet de la part de la police parce qu'il dénonçait les violations des droits humains. En octobre 2010, Kartam Joga, chef local adivasi, signataire de la pétition adressée à la Cour suprême pour réclamer la fin de l'impunité dans le Chhattisgarh, a été inculpé de meurtre et arrêté.

L'audience en appel de Binayak Sen cette semaine pourrait s'avérer importante pour chacun d'entre eux. S'il est libéré, et si les charges contre lui sont abandonnées, les défenseurs des droits humains dans le centre et le reste de l'Inde seront beaucoup moins vulnérables et toutes les personnes engagées dans des activités légitimes en faveur des droits humains seront plus en sécurité et mieux protégées à terme. S'il ne l'est pas, la prétention de l'Inde à disposer d'un appareil judiciaire capable de rendre une justice équitable et impartiale, qui respecte les droits humains et les droits des peuples autochtones, sera remise en question.

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