Document - ISRAËL ET TERRITOIRES OCCUPÉS : À l'abri des regards : les violations des droits humains

ISRAEL ISRAËL ET TERRITOIRES OCCUPÉS : À l'abri des regards : les violations des droits humains

ISRAËL ET TERRITOIRES OCCUPÉS

À l'abri des regards :
les violations des droits humains
commises par les Forces de défense d'Israël (FDI)
à Jénine et à Naplouse



AMNESTY INTERNATIONAL
DOCUMENT PUBLIC
Index AI : MDE 15/143/02
ÉFAI

Londres, novembre 2002
Résumé (1)

Le 29 mars 2002, les FDI (Forces de défense d'Israël) ont lancé une nouvelle vague d'incursions dans des zones d'habitation palestiniennes au cours de l'opération Mur de protection. Selon les FDI, l'objectif de cette opération, à l'instar des incursions précédentes dans les camps de réfugiés au cours du mois de mars et de l'occupation de la Cisjordanie qui a suivi en juin, était de détruire les infrastructures “terroristes” notamment à la suite de l'homicide de 80 civils israéliens perpétré par des groupes armés palestiniens entre le 1er mars et le 1er avril.

L'offensive a démarré par une attaque contre le quartier général du président de l'Autorité palestinienne, Yasser Arafat, à Ramallah. Les FDI sont ensuite entrées, à partir du 1er avril, dans Bethléem, Tulkarem et Qalqiliya, puis elles ont pénétré à Jénine et à Naplouse dans les nuits du 3 et du 4 avril. Ces localités ont été déclarées zones militaires fermées et coupées du monde extérieur. À Jénine et à Naplouse, les zones où les FDI menaient des opérations – le camp de réfugiés de Jénine et la vieille ville de Naplouse – ont été complètement encerclées par des chars, des véhicules blindés de transport de troupes et des soldats qui en interdisaient l'accès. Les maisons ont été la cible de tirs intenses de missiles depuis des hélicoptères Apache.

Pendant toute la période du 4 au 15 avril, les FDI ont empêché tout accès au camp de réfugiés de Jénine : personne n’était autorisé à pénétrer dans le camp, où ne pouvaient donc entrer ni le personnel médical et paramédical, ni les ambulances, ni les employés des organisations d'aide humanitaire ou de défense des droits humains, ni les journalistes. La vieille ville de Naplouse a été coupée du monde extérieur du 3 au 22 avril par un cordon de chars des FDI.

Les tentatives de la communauté internationale pour enquêter sur ce qui se passait dans les zones que les FDI avaient essayé de couper du monde extérieur ont été systématiquement entravées par le gouvernement israélien. Une mission des Nations unies, dont l'envoi avait été décidé le 5 avril 2002 par la Commission des droits de l'homme des Nations unies, n'a pas été autorisée à entrer en Israël et a été dissoute. Une mission de haut niveau d'établissement des faits, dont la mise en place avait été décidée d'un commun accord par Shimon Peres, ministre des Affaires étrangères israélien, et par Kofi Annan, secrétaire général des Nations unies, et qui avait été saluée par un vote unanime du Conseil de sécurité, n'a pas été autorisée à entrer en Israël et a dû être dissoute après plusieurs semaines de négociations.

Près de 500 Palestiniens ont été tués par les FDI pendant la période de quatre mois, du 27 février à la fin de juin 2002, au cours de laquelle celles-ci ont mené deux offensives de grande ampleur et réoccupé la Cisjordanie. Bien que de nombreux Palestiniens aient trouvé la mort au cours d'affrontements armés, un grand nombre des homicides imputables aux FDI semblent avoir été illégaux ; au moins 16 p. cent des victimes, soit plus de 70, étaient des enfants. Plus de 8 000 Palestiniens arrêtés lors de rafles massives menées pendant cette période ont été systématiquement maltraités et plus de 3 000 habitations palestiniennes ont été démolies.

Le nombre d'Israéliens tués par des groupes armés palestiniens ou par des individus a également augmenté, au point de doubler en mars pendant les premières incursions israéliennes. Plus de 250 Israéliens, dont 164 civils, ont été tués pendant les quatre mois précédant la fin de juin 2002 ; 32 enfants figuraient au nombre des victimes.

Le présent rapport est consacré aux opérations menées par les FDI à Jénine et à Naplouse entre avril et juin 2002. Il examine les allégations d'homicides illégaux, l'utilisation de boucliers humains, les actes de torture et autres traitements cruels, inhumains ou dégradants sur la personne de détenus, les obstacles opposés à l'assistance médicale ainsi que le manque de nourriture et d'eau, la destruction de biens et notamment la démolition totale ou partielle des infrastructures civiles, des immeubles commerciaux, des bâtiments historiques ou religieux et des habitations. Il expose également les moyens employés par l'État d'Israël pour mettre ses pratiques en matière de droits humains à l’abri de tout examen tant local qu'extérieur.

Les délégués d'Amnesty International se sont rendus dans les endroits où se sont produits les cas exposés dans le présent rapport et ils ont examiné les lieux où avaient été commises les violations signalées. Ils ont notamment étudié des dossiers de la Haute Cour de justice israélienne et examiné des documents – listes dressées par les hôpitaux, dossiers médicaux, registres des ambulances – ainsi que des déclarations publiques et des enregistrements sur vidéocassette. Les délégués se sont entretenus avec des représentants des municipalités, des membres du personnel médical local et international, des observateurs appartenant aux médias ainsi que de nombreux Israéliens, Palestiniens et ressortissants d'autres pays qui travaillent pour des organisations locales et internationales humanitaires et de défense des droits humains. Ils ont par ailleurs recueilli de très nombreux témoignages d'habitants de Jénine et de Naplouse ainsi que de victimes et de leurs proches. Les témoignages et les autres éléments de preuve ont été recoupés afin d'en vérifier l'exactitude. C'est ainsi que les chercheurs d'Amnesty International ont pu reconstituer la chronologie des événements qui se sont déroulés à Jénine et à Naplouse.

Un résumé du présent rapport est également disponible sur demande
(index AI : MDE 15/149/02).

SOMMAIRE
Introduction
Le contexte du rapport
Résumé des événements
Jénine
Naplouse
Le contexte juridique
Conclusions
Recommandations


Introduction

“Les soldats et les officiers des FDI [Forces de défense d'Israël] ont reçu des ordres clairs : pénétrer dans les villes et les villages qui sont devenus des sanctuaires pour les terroristes ; appréhender et arrêter les terroristes et, surtout, ceux qui les envoient ainsi que ceux qui les financent et les soutiennent ; confisquer les armes qu'ils ont l'intention d'utiliser contre des citoyens israéliens ; découvrir les installations terroristes et les explosifs ainsi que les laboratoires, les ateliers de fabrication d'armes et les installations secrètes et les détruire. Les ordres sont clairs : prendre pour cible et paralyser quiconque prend les armes et tente de s'opposer à nos troupes, leur résiste ou les met en danger, et éviter de faire du mal à la population civile.”
Déclaration devant la Knesset (Parlement israélien)
d'Ariel Sharon, Premier ministre israélien, 8 avril 2002.

“Je suis allé dans des zones urbaines où des combats maison par maison s'étaient déroulés : le Rwanda, le Nicaragua, le Salvador, la Colombie, ainsi que dans une ville – Mexico – frappée par un tremblement de terre massif. Les destructions que j'ai vues dans le camp de Jénine rassemblent les pires aspects des deux situations. Les maisons ont non seulement été écrasées par des bulldozers ou détruites au moyen d'explosifs, mais elles ont été pratiquement réduites en poussière par les allées et venues répétées et délibérées de bulldozers et de chars. Des maisons ont été percées de part en part par des tirs d'obus de char ou d'hélicoptères de combat, d'autres semblent avoir été coupées par des ciseaux géants. À l'intérieur, on a une vision sinistre de salons ou de chambres presque intacts ; absolument rien n'indique que cette chambre ou ce salon, ni d’ailleurs la maison, ont été utilisés par des combattants. Des destructions gratuites, injustifiées et sans nécessité. Partout des poussettes d'enfant, des jouets, des lits. Où étaient ces enfants ? Je l'ignore, mais je sais où seront plus tard les survivants.”
Javier Zuniga, directeur de la stratégie régionale d'Amnesty International,
qui est entré dans le camp de réfugiés de Jénine le 17 avril 2002.

Le 29 mars 2002, les FDI ont lancé une nouvelle vague d'incursions dans des zones d'habitation palestiniennes au cours de l'opération Mur de protection. Selon les FDI, l'objectif de cette opération, à l'instar des incursions précédentes dans les camps de réfugiés au cours du mois de mars et de l'occupation de la Cisjordanie qui a suivi en juin, était de détruire les infrastructures “terroristes”, notamment à la suite de l'homicide de 80 civils israéliens perpétré par des groupes armés palestiniens entre le 1er mars et le 1er avril(2).

L'offensive a démarré par une attaque contre le quartier général de Yasser Arafat, président de l'Autorité palestinienne, à Ramallah. Les FDI sont ensuite entrées, à partir du 1er avril, dans Bethléem, Tulkarem et Qalqiliya, puis elles ont pénétré à Jénine et à Naplouse dans les nuits du 3 et du 4 avril. Ces localités ont été déclarées zones militaires fermées et coupées du monde extérieur. Les FDI ont coupé l'eau et l'électricité dans la plupart de ces localités et elles ont imposé aux habitants un couvre-feu strict.

À Jénine et à Naplouse, les zones où les FDI menaient des opérations – le camp de réfugiés de Jénine et la vieille ville de Naplouse – ont été complètement encerclées par des chars, des véhicules blindés de transport de troupes et des soldats qui en interdisaient l'accès. Les maisons ont été la cible de tirs intenses de missiles depuis des hélicoptères Apache.

Dès le deuxième jour, à Jénine et à Naplouse, les morts n'ont pas pu être inhumés décemment ni les blessés recevoir des soins médicaux. Les corps sont restés dans la rue car les habitants qui se risquaient à sortir pour transporter les morts ou les blessés étaient la cible de tirs. Des chars ont emprunté des ruelles étroites et arraché les murs extérieurs des maisons ; dans de nombreux cas, les destructions de biens étaient injustifiées et inutiles. Lors d'une opération effrayante et de grande ampleur, les FDI ont démoli, détruit au moyen d'explosifs ou rasé avec des bulldozers un vaste quartier d'habitation du camp de Jénine, en grande partie, semble-t-il, après la fin des combats.

Près de 500 Palestiniens ont été tués par les FDI pendant la période de quatre mois, du 27 février à la fin de juin 2002, au cours de laquelle celles-ci ont mené deux offensives de grande ampleur et réoccupé la Cisjordanie. Bien que de nombreux Palestiniens aient trouvé la mort au cours d'affrontements armés, un grand nombre des homicides imputables aux FDI semblent avoir été illégaux ; au moins 16 pour cent des victimes, soit plus de 70, étaient des enfants. Plus de 8 000 Palestiniens arrêtés lors de rafles massives menées pendant cette période ont été systématiquement maltraités(3) et plus de 3 000 habitations palestiniennes ont été démolies.

Le nombre d'Israéliens tués par des groupes armés palestiniens ou par des individus a également augmenté au point de doubler en mars pendant les premières incursions israéliennes. Plus de 250 Israéliens, dont 164 civils, ont été tués pendant les quatre mois précédant la fin de juin ; 32 enfants figuraient au nombre des victimes(4).

Israël a le droit et le devoir de prendre des mesures pour empêcher les violences illégitimes. Le gouvernement israélien est également tenu de veiller à ce que les mesures prises pour protéger les Israéliens respectent les droits humains et les principes du droit international humanitaire. En tant que puissance occupante de la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est, et de la bande de Gaza, Israël est tenu de respecter et de protéger les droits humains de tous les habitants de ces régions.

Échapper à la surveillance

Pendant toute la période du 4 au 15 avril, les FDI ont empêché tout accès au camp de réfugiés de Jénine : personne n’était autorisé à pénétrer dans le camp, où ne pouvaient donc entrer ni le personnel médical et paramédical, ni les ambulances, ni les employés des organisations d'aide humanitaire ou de défense des droits humains, ni les journalistes. Les délégués d'Amnesty International et d'autres organisations ont tenté d'obtenir des informations par le seul moyen paraissant possible, à savoir en téléphonant constamment à des habitants soumis au couvre-feu. Le 12 avril, ceux-ci ont annoncé que le couvre-feu permanent avait entraîné une pénurie grave d'eau et de nourriture. Des enfants sont tombés malades après avoir bu de l'eau souillée. Une personne qui habitait en bordure du camp a déclaré : “Le camp sent la mort à cause des corps épars, certains ensevelis sous les décombres, d'autres écrasés par des chars et d'autres encore abandonnés dans les rues.”

La situation était similaire dans la vieille ville de Naplouse qui a été coupée du monde du 3 au 22 avril par un cordon de chars israéliens. Les représentants d'Amnesty International ainsi que d'autres défenseurs des droits humains se servaient du téléphone pour savoir ce qui se passait. Les habitants, qui étaient isolés et ne pouvaient parler que de leur environnement immédiat, décrivaient le manque de nourriture et d'eau ainsi que l'impossibilité de sortir de leur maison. Les habitants d'une maison ont signalé la présence dans la rue d’un corps qui était vraisemblablement celui d'un combattant palestinien ; des soldats, ont-ils raconté, avaient tiré sur des personnes qui avaient essayé de s'en approcher. Ils avaient assisté depuis leur maison à l'agonie de ce Palestinien inconnu puis avaient vu les chiens dévorer son cadavre en décomposition.

Jour après jour, les habitants réclamaient de l'aide au téléphone en décrivant le spectacle et l'odeur aux membres des organisations médicales et aux défenseurs des droits humains, qui étaient dans l'incapacité de les rejoindre et de leur apporter une aide.

Les barrières érigées par les FDI à Jénine et à Naplouse en avril 2002 pour éviter tout regard extérieur sont typiques de celles mises en place par les autorités israéliennes pendant les deux dernières années d'Intifada. Les villes et les villages palestiniens sont bouclés au moyen de tas de terre, de blocs de béton ou de barrages tenus par des soldats. Les citoyens israéliens ne sont pas autorisés à se rendre dans les Territoires occupés sans une autorisation spéciale difficile à obtenir. Les Palestiniens des Territoires occupés ne peuvent pas emprunter les routes principales et ils sont contrôlés, et souvent refoulés, aux barrages israéliens dressés à l'entrée de chaque ville. Depuis mai 2002, les Palestiniens ne peuvent se rendre d'une ville à l'autre dans les Territoires occupés sans un laissez-passer spécial. La plupart des Palestiniens en sont dépourvus et ils ne peuvent donc se déplacer. La bande de Gaza est coupée de la Cisjordanie et tous les Palestiniens des Territoires occupés ont besoin d'une autorisation spéciale pour se rendre à Jérusalem.

Les autorités israéliennes affirment que ces mesures sont justifiées. Si aucun Israélien ne peut pénétrer dans une zone palestinienne, c’est parce que de nombreux civils israéliens ont été pris pour cible et tués par des groupes armés palestiniens. Si aucun Palestinien ne peut se rendre à Jérusalem ni circuler sur certaines routes, c’est en raison des nombreuses attaques lancées par des Palestiniens armés contre des Israéliens. Hormis les chars des FDI, les véhicules blindés de transport de troupes et les jeeps, personne ne circule plus librement sur les routes des Territoires occupés. En avril 2002, les ambulances du Croissant-rouge palestinien n'étaient pas les seules interdites d'accès à Jénine et à Naplouse; la même mesure s'appliquait à celles du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Certes, les Israéliens et les Palestiniens ne pouvaient rien voir de ce qui se passait à Jénine et à Naplouse, mais ni les diplomates, ni les journalistes, ni les membres des organisations internationales de défense des droits humains ou des organisations humanitaires n’étaient admis dans les zones militaires fermées.

Une mission des Nations unies, dont l'envoi avait été décidé le 5 avril 2002 par la Commission des droits de l'homme des Nations unies et qui était présidée par Mary Robinson, haut-commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, n'a pas été autorisée à entrer en Israël et a été dissoute. Une mission de haut niveau d'établissement des faits dont la mise en place avait été décidée d'un commun accord par le ministre des Affaires étrangères israélien, Shimon Peres, et par le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, et qui avait été saluée par un vote unanime du Conseil de sécurité, n'a pas été autorisée à entrer en Israël et a dû être dissoute après plusieurs semaines de négociations.

L'État israélien est tenu par le droit international d'enquêter sur les violations des droits humains, de poursuivre les responsables et de leur infliger une sanction effective. Il doit également mettre en place des mécanismes permettant aux victimes de bénéficier sans délai d'une réparation idoine et il doit veiller à ce que les violations ne se renouvellent pas. Toutefois, le gouvernement israélien, qui avait mis sur pied la Commission Or pour enquêter sur l'homicide de 13 Palestiniens tués en Israël par les forces de sécurité au début de l'Intifada en septembre-octobre 2000, n’a rien fait pour ordonner une enquête approfondie et indépendante, menée dans les plus brefs délais, sur l'un quelconque des 1700 cas d'homicide de Palestiniens dans les Territoires occupés.

Le contexte du rapport

Si vous souhaitez vous rendre dans un lieu particulier de Cisjordanie qu'Israël a désigné comme zone militaire fermée, il n'y a pas beaucoup de possibilités [...] Nous avons vu, le 15 avril, des convois humanitaires des Nations unies qui étaient empêchés de pénétrer dans Jénine. Nous avons vu des voitures aux plaques d'immatriculation diplomatiques et des délégués du CICR contraints d’attendre plusieurs heures avant d'être autorisés à avancer jusqu'au prochain poste de contrôle. L'autorisation d'entrer, qui semble être arbitraire, est donnée par les commandants sur le terrain. Les Palestiniens d'Israël n'étaient pas autorisés à passer, même lorsque nous disions qu'ils nous servaient de traducteurs et pouvaient donc être considérés comme faisant partie de la délégation.
Entre les postes de contrôle, on croisait des colonnes de chars qui ne savaient pas toujours que nous avions été autorisés à passer. Nous avons été interceptés par l'une d'elles et [les soldats] ont dû demander confirmation par radio de notre autorisation à pénétrer dans cette zone. Ils circulent à vive allure, portières et trappes fermées. Il y a toujours un risque d'être abattu, s'ils considèrent qu’on a enfreint le couvre-feu, en vigueur vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Javier Zuniga, Amnesty International

Depuis le déclenchement de la deuxième Intifada, Amnesty International a envoyé 15 missions de recherche dans la région ; plus de la moitié d'entre elles se sont déroulées pendant la deuxième année de l'Intifada. L'organisation a publié huit rapports pendant cette période.

Après le début de l'opération Mur de protection, Kathleen Kavanaugh, experte en droit international et déléguée d'Amnesty International, est restée plus de deux mois dans les Territoires occupés pour surveiller la situation des droits humains. Parmi les délégués de l'organisation qui se sont rendus sur les lieux en avril et en mai 2002 figurent la secrétaire générale d'Amnesty International, Irene Khan, Derrick Pounder, professeur de médecine légale, qui est allé à Jénine où il a pratiqué des autopsies, ainsi que le commandant David Holley, ancien officier de l'armée britannique et conseiller militaire, qui a passé plusieurs semaines dans la région en vue d'analyser la stratégie des FDI et d'évaluer les nécessités militaires.

Le présent rapport est consacré aux opérations menées par les FDI à Jénine et à Naplouse entre avril et juin 2002. Il examine les allégations d'homicides illégaux, l'utilisation de boucliers humains, les actes de torture et autres traitements cruels, inhumains ou dégradants sur la personne de détenus, les entraves à l'assistance médicale ainsi que le manque de nourriture et d'eau, la destruction de biens et notamment la démolition ou les dommages infligés aux infrastructures civiles, aux immeubles commerciaux, aux bâtiments historiques et religieux et aux habitations. Il expose également les moyens employés par l'État d'Israël pour dissimuler aux regards des observateurs, qu’ils soient locaux ou extérieurs, ses pratiques en matière de droits humains.

Les délégués d'Amnesty International se sont rendus dans les endroits où se sont produites les affaires exposées dans le présent rapport et ils ont examiné les lieux où avaient été commises les violations signalées. Ils ont notamment étudié des dossiers de la Haute Cour et examiné des documents – listes dressées par les hôpitaux, dossiers médicaux, registres des ambulances – ainsi que des déclarations publiques et des enregistrements vidéo. Les délégués se sont entretenus avec des représentants des municipalités, des membres du personnel médical local et international, des observateurs appartenant aux médias ainsi que de nombreux Israéliens, Palestiniens et ressortissants d'autres pays qui travaillent pour des organisations locales et internationales, dans le secteur humanitaire et dans le domaine de la défense des droits humains. Ils ont par ailleurs recueilli de très nombreux témoignages d'habitants de Jénine et de Naplouse, ainsi que de victimes et de leurs proches. Les témoignages et les autres éléments de preuve ont été recoupés afin d'en vérifier l'exactitude.
C'est ainsi que les chercheurs d'Amnesty International ont pu reconstituer la chronologie des événements qui se sont déroulés à Jénine et à Naplouse.

Les préoccupations relatives aux opérations militaires qui sont exposées dans le présent rapport ont été évoquées, en mai, avec le général de division Giora Eiland, responsable de la Direction de la planification et de la politique des FDI, ainsi qu'avec le colonel Daniel Reisner, responsable du Département du droit international des FDI. Leurs commentaires et explications sont cités dans le présent rapport. Amnesty International a soumis, en juin et en juillet, tous les cas évoqués dans ce rapport aux FDI en vue d'obtenir des éclaircissements; aucune réponse n'était parvenue à la fin de septembre 2002.

Les opérations des FDI à Jénine et à Naplouse se sont accompagnées de violations des normes internationales en matière de droits humains et du droit humanitaire. Certains des actes commis constituent des infractions graves à la Quatrième Convention de Genève de 1949 relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre (Quatrième Convention de Genève) et sont donc des crimes de guerre.

Résumé des événements

À Jénine, les FDI ont pénétré dans le camp par toutes les directions, mais l'incursion la plus importante semble celle menée le 3 avril dans le quartier d'al Damaj. Les soldats ont ensuite traversé le quartier de Jurrat al Dahab avant de pénétrer dans celui de Hawashin. Cette progression correspond aux destructions constatées dans le camp. Les FDI ont souvent utilisé des bulldozers pour élargir les ruelles, arrachant la façade des habitations pour permettre le passage des chars et des autres véhicules militaires dans les rues étroites du camp. Les combats les plus intenses se sont déroulés du 3 au 9 avril. Les FDI ont appelé la population à évacuer le camp, mais de nombreux habitants disent qu'ils n'ont rien entendu ou qu'ils n'ont pas compris l'appel ; d'autres affirment qu'ils ont été pris dans des échanges de tirs quand ils ont tenté de partir et qu'ils se sont réfugiés dans leur maison ou dans une autre habitation. Les FDI ont fait à diverses reprises des annonces par haut-parleur appelant tous les hommes de quinze à quarante-cinq ans à se rassembler dans un endroit précis. Beaucoup affirment qu'ils n'ont pas osé quitter leur maison. Dans la plupart des cas, les hommes arrêtés ont été obligés de se déshabiller pour ne garder que leurs sous-vêtements ; on les a ensuite emmenés, à pied ou à bord de véhicules, dans le centre de détention de Bir Salem où ils ont été gardés plusieurs jours. La plupart d'entre eux ont été relâchés dans des villages isolés où on leur a donné l'ordre de rester. Les FDI ont demandé aux femmes qui avaient été rassemblées de quitter le camp.

Lors des premières incursions dans les camps de réfugiés au mois de mars, les FDI avaient pénétré dans le camp de Jénine sans rencontrer beaucoup de résistance de la part des membres des groupes armés palestiniens. Cette fois, selon le témoignage d'un membre du Fatah aux chercheurs d'Amnesty International, ils avaient décidé de résister :

“La décision de résister a été prise par la communauté à la suite de ce qui s'était passé au mois de mars. De toute façon, où pouvions-nous aller ? Les Israéliens avaient encerclé la ville, nous n'avions pas le choix, nous n'avions pas d'autre endroit où combattre.”

Les combattants étaient 120 à 150, armés pour la plupart ; parmi eux figuraient une trentaine de membres des forces de sécurité palestiniennes, appartenant essentiellement à Al Amn al Wiqai (services de sécurité préventive) et qui étaient membres du Tanzim (Organisation), le bras armé du Fatah. Des membres de groupes armés ont déclaré à Amnesty International que des femmes leur apportaient de la nourriture et que des enfants transmettaient les messages.

Les FDI ont progressé de maison en maison dans le camp à la recherche d'armes ou de membres des groupes armés. Des membres des FDI ont affirmé à Amnesty International que les soldats avaient traité chacune des 1 800 habitations du camp individuellement en demandant aux habitants de partir ; si personne ne sortait d'une maison, ils ordonnaient par haut-parleur à quiconque se trouvait à l'intérieur de sortir. De nombreux témoignages indiquent que les FDI ont souvent contraint des Palestiniens à participer à des opérations : elles obligeaient un habitant du camp à pénétrer le premier dans une maison et à la fouiller. Les soldats israéliens ont également utilisé des Palestiniens comme boucliers humains, en s’abritant derrière eux. Des patrouilles des FDI ont fait sauter les portes de maisons, bien souvent sans attendre que ceux qui se trouvaient à l'intérieur viennent ouvrir. Les soldats ont parfois démoli des maisons sans s'être assurés au préalable que les habitants étaient partis.
Les membres des groupes armés palestiniens ont utilisé des maisons vides comme bases de combat et ils les ont souvent piégées avant de se replier dans un autre bâtiment. Les combats les plus intenses ont eu lieu entre le 3 et le 9 avril, et plus particulièrement les 5 et 6 avril. La tactique employée par les groupes armés a entraîné de lourdes pertes chez les FDI : le bilan s'élevait déjà à 10 morts à Jénine le 9 avril, date à laquelle 13 autres soldats ont trouvé la mort dans une seule embuscade. La destruction des habitations palestiniennes par d'énormes bulldozers D-9, qui n'a pas été limitée à cette période, s'est accélérée à partir de cette date. Selon le général de division Giora Eiland, responsable de la Direction de la planification et de la politique des FDI :

“Au bout de sept ou huit jours, alors qu'on comptait 23 morts [dans nos rangs], nous avons décidé de changer de tactique et d'utiliser des bulldozers. On approche le bulldozer de la maison et on demande aux gens de sortir, puis on la détruit [...] Nous n'avons eu aucune perte dans les cinq ou six derniers jours. En chemin, les bulldozers devaient écraser d'autres maisons parce qu'il leur fallait bien passer. C'était la façon la plus humanitaire de gérer la situation.”

La reddition négociée, le 11 avril 2002, de quelque 34 Palestiniens armés encerclés dans un immeuble semble avoir marqué la fin de la résistance armée dans le camp. Des membres de groupes armés palestiniens ont déclaré aux délégués d'Amnesty International qu'à partir du 10 avril, ils avaient essayé de se cacher ou de partir ; certains s'étaient fait arrêter avec d’autres hommes qui n'avaient pas participé aux combats. Selon le témoignage d’habitants du camp, confirmé par des employés d'organisations humanitaires locales et étrangères et des journalistes qui se trouvaient en bordure du camp, on a entendu très peu de coups de feu, voire aucun, après cette date. Toutefois, ainsi que le montrent les photographies aériennes du camp de réfugiés qui figurent dans ce document, la plus grande partie des destructions (démolition de maisons au moyen de bulldozers) dans le quartier de Hawashin, sur une superficie de 400 mètres par 500, ont eu lieu entre le 11 et le 14 avril.

Les ambulances du Croissant-rouge palestinien et du CICR ont été autorisées à pénétrer pour la première fois dans le camp le 15 avril ; le blocus des FDI n'a été levé que le 17 avril. La plupart des habitants qui en avaient eu la possibilité avaient tenté de partir pendant l'incursion ; ils sont revenus en très grand nombre après la levée du blocus. Les délégués de l'organisation ont vu des Palestiniens hagards qui regardaient sans y croire les décombres des maisons et qui fouillaient fébrilement, à mains nues, pour essayer de sauver des personnes ensevelies qui auraient été encore en vie.

Les chercheurs d'Amnesty International sont entrés dans le camp de Jénine le 17 avril, quelques minutes après la levée du blocus israélien. Le 14 avril, le professeur de médecine légale Derrick Pounder, qui faisait partie de la délégation, avait attendu devant le siège de la Haute Cour de justice israélienne pour savoir si les organisations médicales seraient autorisées à pénétrer dans le camp. Les employés du CICR et du Croissant-rouge palestinien ont pu pénétrer dans le camp pour la première fois le 15 avril. Les délégués d'Amnesty International ont attendu pendant trois heures au poste de contrôle de Salem ; quand ils ont été autorisés à passer, sans aucun véhicule, ils ont dû marcher 12 kilomètres dans la campagne silencieuse en portant du matériel médical lourd avant d'arriver à la tombée de la nuit dans une ville sous couvre-feu. La plupart des habitations de Jénine n'avaient pas d'électricité et ne disposaient que de l'eau qui avait été stockée. Pour recharger leurs téléphones mobiles, les délégués de l'organisation ont pris le risque de se rendre, la nuit après le couvre-feu, dans un quartier qui avait de l'électricité. Le 16 avril, ils ont attendu toute la journée devant l'hôpital public de Jénine, en bordure du camp, dont les FDI leur interdisaient l'accès. Ils ont vu une femme sur le point d'accoucher qui a parcouru à pied, avec difficulté, les 100 derniers mètres après que les FDI eurent intercepté l'ambulance qui l'amenait à l'hôpital. Le directeur de l'hôpital leur a dit que des corps de victimes palestiniennes avaient été recouverts de monceaux de terre dans les jardins de l'hôpital, mais le professeur Pounder n'a pas été autorisé à entrer pour pratiquer des autopsies.

Les membres des FDI qui bloquaient l'entrée de l'hôpital l'ont finalement autorisé à entrer dans la matinée du 17 avril. Les délégués de l'organisation ont pénétré dans le camp de Jénine quand la nouvelle de la levée du blocus israélien s'est répandue. Ils ont vu le quartier de Hawashin, dans lequel vivaient auparavant plus de 800 familles, et dont il ne restait que des ruines. À l'ouest de la zone, un vieillard, debout devant les décombres d'une maison, criait que sa fille était ensevelie sous les gravats.

Le blocus et le couvre-feu qui avaient été levés le 17 avril ont été rétablis à plusieurs reprises. Kathleen Cavanaugh, experte en droit international et déléguée d'Amnesty International, qui tentait de mener des recherches pendant les quelques heures où le couvre-feu était levé et notamment d'enquêter sur les homicides récents d'enfants à Jénine pendant le couvre-feu, est allée de maison en maison pour se mettre à l'abri afin d'interroger les habitants. Pendant qu'elle s'entretenait avec des témoins oculaires, les FDI ont tué un autre enfant qui avait enfreint le couvre-feu.

Bien que l'offensive menée par les FDI à Naplouse en avril 2002 ait reçu moins d'attention que celle de Jénine, le nombre de victimes palestiniennes – 80 – a été plus élevé et seuls quatre soldats israéliens ont trouvé la mort. Dans la vieille ville, les blessés, privés d'assistance médicale, sont restés agonisants dans les rues et dans des maisons endommagées ou démolies par des tirs de missiles ou par des bulldozers pendant les quelque vingt jours qu'ont duré le blocus et le couvre-feu. Bien que l'ampleur des démolitions de maisons n'ait pas égalé les ravages subis par le quartier de Hawashin, de nombreuses habitations et des bâtiments historiques ont été démolis ou endommagés.

Les membres des FDI ont encerclé Naplouse le 3 avril ; ils ont d'abord installé des tireurs embusqués dans des immeubles élevés, essentiellement autour de la vieille ville. Comme à Jénine, ils ont débuté leur assaut par des tirs de missiles contre certains immeubles, mais les tirs semblent avoir été moins nourris qu'à Jénine. L'infanterie a suivi et, le 6 avril, les membres des groupes armés palestiniens avaient apparemment été repoussés et rassemblés dans deux quartiers principaux de la vieille ville, al Yasmina et la Qasbah, dont la population était d'environ 3 000 personnes. Contrairement à ce qui s’était passé à Jénine, les FDI ne semblent pas avoir engagé un grand nombre de fantassins dans des combats maison par maison, probablement parce que les habitations de la vieille ville sont plus solides et qu'il est plus difficile de les détruire qu'à Jénine. Un certain nombre de maisons ont toutefois été endommagées par des tirs de missiles et les FDI ont démoli plusieurs habitations au moyen de bulldozers D-9 ; dans deux cas au moins, les habitants des maisons détruites ont été ensevelis vivants sans qu’aucun effort soit fait pour vérifier la présence de personnes à l'intérieur ni pour les sauver. Les FDI ont également pris pour cible des bâtiments importants pour l'économie de la ville, à savoir l'usine de savon et l'immeuble Hindiyeh. Naplouse n'a pas été le théâtre de combats maison par maison comme Jénine ; le 11 avril, les affrontements avaient pratiquement cessé et les FDI contrôlaient la ville.

Les groupes armés palestiniens avaient prévu l'incursion des FDI à Naplouse, mais leur tactique a été tenue en échec par la précision des tireurs d'élite israéliens. Deux membres du Fatah à Naplouse ont décrit dans les termes suivants la situation pendant les combats :

“Il est difficile d'évaluer le nombre de combattants car ils étaient répartis en deux groupes : l'un qui posait les bombes et l'autre qui combattait avec des fusils. Ils étaient peut-être 400 en tout, dont une soixantaine venaient des camps de réfugiés. La coopération était bonne entre les groupes de résistance, et nous avons décidé de n'utiliser les bombes qu'au début de l'attaque contre les chars israéliens. Une fois les chars entrés dans la ville et parvenus aux abords de la vieille ville, ce qui a pris trois jours aux FDI, nous avons décidé de résister avec des armes légères.
“Une fois la vieille ville encerclée par les FDI, les combats, qui ont duré cinq jours, se sont concentrés dans deux quartiers de la vieille ville : al Yasmina et la Qasbah. Les soldats israéliens avaient des plans et des photographies aériennes de bonne qualité ; ils semblaient savoir où aller et quelles maisons fouiller. Il nous était très difficile de combattre parce que nous n'avions pas de bons moyens de communication et que les tireurs d'élite israéliens étaient très précis. Il était pratiquement impossible de se déplacer dans les rues et les ruelles à cause des tireurs isolés et des tirs de missiles depuis des hélicoptères.
“Nous n'avons pas reçu un ordre de résister venant de Ramallah, nous avons pris la décision nous-mêmes après avoir vu des photos des combats de Ramallah. Les groupes étaient rassemblés dans leur propre quartier, chacun autour de son chef, mais les communications entre les groupes étaient artisanales et difficiles. Pendant les trois premiers jours d'affrontements, nos combattants n'ont pas tiré, ils se sont simplement servi de bombes contre les chars israéliens. Certains ont essayé d'apporter de la nourriture et de l'eau à ceux qui en manquaient, mais ils représentaient des cibles faciles pour les tireurs d'élite ; j'ai été consterné par leur précision. Je pensais aussi qu'ils n'entreraient jamais dans la vieille ville, mais ils l'ont fait. Je ne crois pas que nous étions préparés à cela.”

Comme à Jénine, les FDI ont coupé l'eau et l'électricité dans la plupart des maisons. Aucun ordre d'évacuation générale ne semble avoir été donné avant le 10 avril, date à laquelle les hommes ont reçu l’ordre de se présenter pour être arrêtés. Des habitants avaient peur de partir. Le couvre-feu imposé dans toute la ville de Naplouse, y compris les camps de réfugiés, depuis le premier jour de l'incursion a été maintenu jusqu'au 22 avril. Il a donc duré plus longtemps qu'à Jénine ; les familles ont beaucoup souffert, car les stocks de nourriture et d'eau diminuaient et personne n'osait s'aventurer à l'extérieur par crainte des tireurs isolés qui abattaient toute personne circulant dans la rue. Selon de nombreuses sources, les tireurs d'élite ont continué leurs tirs après la levée du couvre-feu. Il a été totalement impossible, du 3 au 8 avril, d'accéder aux hôpitaux ou d’aller chercher les morts et les blessés dans la vieille ville. Dans les autres quartiers, comme les ambulances ne pouvaient pas circuler, des hôpitaux de campagne ont été installés dans des mosquées ou dans tout autre bâtiment adapté. Le couvre-feu a été levé pour une heure le 10 avril, puis à peu près toutes les quarante-huit heures jusqu'au 22 avril.

Les FDI ont levé le blocus à l'intérieur de la ville et le couvre-feu le 22 avril, mais Naplouse est restée soumise à un blocus général et à une présence militaire visible, notamment à proximité des camps de réfugiés de Balata et d'Askar, ce dernier étant situé à la limite des zones A et C. Les opérations militaires se sont poursuivies dans les camps et aux alentours. Lors du séjour d'un chercheur d'Amnesty International à Naplouse, des chars étaient positionnés sur les collines juste au-dessus du camp de Balata et à l'est du camp d'Askar; des chars et des véhicules blindés de transport de troupes circulaient régulièrement sur la route principale d'Askar. Les chercheurs de l'organisation, pour qui il était difficile de mener leur travail, n'étaient jamais sûrs de pouvoir entrer dans la ville. Il leur est arrivé de parcourir six kilomètres à pied en franchissant les hauteurs de Burin pour parvenir en bordure de la vieille ville ; les carrefours étaient bouchés par des chars et des patrouilles des FDI, et toute la ville était sous couvre-feu. Dans l'incapacité de rejoindre les maisons des défenseurs des droits humains avec lesquels ils avaient pris contact, ils ont parcouru huit kilomètres à pied pour quitter la ville en empruntant des rues éloignées du centre.

Jénine

Avant le déclenchement de la deuxième Intifada, Jénine était l'une des villes palestiniennes les plus liées à Israël. Cette proximité est en partie géographique, la ville étant située à douze kilomètres seulement de la “Ligne verte” qui sépare la Cisjordanie d'Israël. De nombreux réfugiés vivant à Jénine sont originaires des villages situés en Israël, à quelques kilomètres de la ville, et beaucoup de familles de Jénine ont des proches en Israël. Un grand nombre de Palestiniens du gouvernorat de Jénine travaillaient en Israël et beaucoup d'Israéliens se rendaient à Jénine pour acheter des marchandises bon marché.

Le général de division Giora Eiland a déclaré aux délégués d'Amnesty International que les FDI considéraient le camp de réfugiés de Jénine comme un centre produisant des auteurs d'attentats-suicides, où l'Autorité palestinienne finançait une vaste industrie de moyens “terroristes”. Il a précisé que 90 des Israéliens qui ont trouvé la mort pendant les dix-huit mois précédant mai 2002 avaient été tués par des individus venus de Jénine. Selon le gouvernement israélien, 28 attentats-suicides ont été organisés et menés depuis le camp de Jénine entre octobre 2000 et avril 2002.

En janvier 2002, lors d'un entretien avec les délégués d'Amnesty International, le gouverneur de l'Autorité palestinienne à Jénine a insisté sur les bonnes relations entre les habitants de la ville et les Israéliens. Il a ajouté que, selon lui, le nombre d'attaques menées depuis Jénine contre des Israéliens était lié au nombre de personnes originaires du gouvernorat de Jénine qui avaient été tuées pendant l'Intifada, chaque homicide d'un Palestinien pouvant pousser ses proches et ses amis à le venger. La première attaque-suicide menée par un habitant de Jénine au cours de la deuxième Intifada a eu lieu en mai 2001, soit huit mois après le déclenchement de l'Intifada(5).

En 2001, les FDI ont pilonné les bâtiments de l’administration et de la police, dont la prison, et elles avaient fait un certain nombre d'incursions dans la ville dès avant avril 2002. En décembre 2001, toutes les routes permettant de quitter la ville ont été barrées pendant vingt-sept jours et Jénine a été coupée de la région environnante. À partir de cette date, la présence des forces de sécurité israéliennes et les bouclages ont pesé lourdement sur la vie des habitants.

Le 28 février 2002, les FDI ont fait une incursion dans le camp de réfugiés, d'où elles se sont retirées trois jours plus tard, le 2 mars. Pendant l'incursion, qui se rattachait à l'opération Mur de protection, Jénine et de nombreux villages environnants ont été déclarés zones militaires fermées et coupés du monde extérieur. Les opérations dans la ville de Jénine et dans le camp ont duré du 3 au 18 avril. Toutefois, les FDI ont effectué de nombreuses incursions dans la ville et dans le camp de réfugiés en avril, en juin et en juillet jusqu'à la réoccupation de la ville et d'autres localités de Cisjordanie dans le cadre de l'opération Voie ferme.

Les homicides illégaux

Selon les listes dressées par les hôpitaux et consultées par les délégués de l'organisation, 54 Palestiniens sont morts entre le 3 et le 17 avril 2002 dans le camp de réfugiés et dans la ville de Jénine à la suite de l'incursion et des combats qui ont suivi. Parmi les morts figuraient sept femmes, quatre enfants et six hommes de plus de cinquante-cinq ans ; six de ces victimes avaient été ensevelies sous les décombres de leur maison. Le corps d'une personne écrasée dans l’effondrement de sa maison n'a pas été retrouvé(6).

Les registres répertoriant les Palestiniens tués au cours de l'incursion et reçus à l'hôpital de la ville de Jénine démontrent les conséquences du blocus de l'établissement par les FDI entre le 5 et le 15 avril. Cinq corps ont été amenés à l'hôpital, situé en bordure du camp, le 3 avril, premier jour de l'incursion. Un autre corps a été amené le 4 avril. L'hôpital et le camp ont ensuite été assiégés; bien que l'hôpital se trouve à l'entrée du camp, pas un seul cadavre n'y a été amené du 5 au 15 avril, date à laquelle l'État a accepté d'autoriser le personnel du CICR à pénétrer dans le camp à la suite d'une requête introduite devant la Haute Cour de justice israélienne par Adalah (Justice) et la Société palestinienne pour la défense des droits humains (LAW), deux organisations de défense des droits humains. La plupart des corps des personnes tuées entre le 5 et le 15 avril, qu’il s’agisse de combattants ou de victimes qui n'avaient pas participé aux combats, sont restés sur place ; quelques-uns ont été transportés à l'intérieur de maisons, d'autres ont été inhumés par leurs proches dans des cours ou des jardins et quatre ont été emmenés à l'hôpital al Razi. Lorsque les délégués d'Amnesty International sont entrés dans le camp le 17 avril, après le départ des FDI, une odeur de mort se dégageait des ruines et l'on voyait des membres humains dépasser des décombres des maisons.

La liste des blessés amenés à l'hôpital de la ville de Jénine révèle que 24 Palestiniens ont été admis les 3 et 4 avril. Pendant la période de dix jours du 5 au 15 avril, seuls 10 blessés palestiniens qui avaient réussi à franchir le blocus israélien ont pu rejoindre l'hôpital. Une conclusion analogue se dégage du registre des admissions à l'hôpital al Shifa où un seul patient, un enfant, semble avoir été admis entre le 4 et le 10 avril. Neuf blessés ont été admis les 9 et 10 avril ; on ne relève ensuite aucune admission de Palestinien blessé jusqu'au début du retrait des FDI, les 16 et 17 avril.

Pendant les combats, les habitants palestiniens, les journalistes palestiniens et étrangers et d'autres observateurs à l'extérieur du camp ont observé des centaines de tirs de missiles sur les habitations depuis des hélicoptères Apache qui multipliaient les sorties. La puissance de feu déversée sur le camp de réfugiés a amené les témoins de ces raids aériens, notamment des experts militaires et des journalistes, à penser que de très nombreux Palestiniens avaient été tués. Le bouclage du camp de réfugiés et de l'hôpital principal du 4 au 17 avril empêchait le monde extérieur de savoir ce qui se passait à l'intérieur du camp. Quelques journalistes qui avaient réussi à y pénétrer au péril de leur vie après le 13 avril n'ont vu qu'une petite partie du camp et quelques cadavres avant de repartir. Les personnes vivant dans le camp avec lesquelles il était possible de communiquer par téléphone étaient enfermées chez elles et ne pouvaient pas expliquer ce qui se passait. C'est dans ces circonstances que les rumeurs de “massacres” se sont répandues. Les responsables des FDI avaient eux-mêmes du mal à déterminer le nombre de victimes palestiniennes : le général Ron Kitrey a affirmé, le 12 avril, que plusieurs centaines de personnes étaient mortes à Jénine avant de se reprendre et de déclarer quelques heures plus tard qu'il y avait plusieurs centaines de morts et de blessés.

Quand les délégués d'Amnesty International se sont rendus, le 17 avril, à l'hôpital de Jénine, ils n'ont trouvé que des “blessés qui pouvaient marcher”, c'est-à-dire ceux qui avaient réussi à passer le barrage des FDI. Les médecins, les diplomates et les experts militaires qui se sont rendus sur place et qui savent que, dans les combats, le taux de blessés graves est généralement de trois ou quatre pour un mort se sont demandé où étaient les personnes grièvement blessées. Des rumeurs faisant état de cadavres enterrés dans des endroits secrets ou emportés dans des camionnettes frigorifiques se sont répandues. Après le retrait temporaire des FDI, qui ont quitté le camp de réfugiés le 17 avril, l'UNRWA a envoyé des équipes chargées de s'assurer, à partir des listes du recensement, de la présence des quelque 14 000 Palestiniens qui vivaient vraisemblablement dans le camp le 3 avril 2002. Cinq semaines plus tard, un seul habitant était porté disparu.

Les cas d'homicides illégaux exposés plus loin sont au nombre de ceux sur lesquels les délégués d'Amnesty International ont recueilli des informations pendant leur mission à Jénine. L'organisation a soumis tous ces cas aux FDI, en juin et en juillet 2002, en sollicitant des éclaircissements et des observations ; aucune réponse ne lui est parvenue. Dans aucun de ces cas, les autorités israéliennes ne semblent avoir ordonné d'enquête sérieuse. Amnesty International craint que l'absence d'enquête sur les cas d'homicides illégaux ne joue le rôle, pour les membres des FDI, d’autorisation à poursuivre ce type d’agissements.

Mundher Muhammad Amin al Hajj

Le 3 avril, premier jour de l'incursion, Mundher al Hajj, vingt et un ans, a été blessé par balle ; il aurait appartenu à un groupe armé palestinien. Des membres du personnel de l'hôpital al Razi ont affirmé à Amnesty International qu'ils avaient tenté à trois reprises de venir à son aide en brandissant des drapeaux blancs, mais que, chaque fois, les FDI les avaient pris pour cible. Lorsque les agents hospitaliers ont réussi à s'approcher de lui, deux heures environ après avoir appris qu’un blessé avait besoin de soins, il était déjà mort.

L'une des premières personnes qui ont tenté de lui porter secours, Samar Qasrawi, infirmière, a fait le récit suivant :

“Le matin du 3 avril [...] entre onze heures trente et midi, nous avons entendu des tirs d'hélicoptères et de chars autour de l'hôpital. C'est à ce moment-là que quelqu'un a emprunté l'escalier reliant la mosquée à l'hôpital en hurlant qu'il y avait un blessé. Je me suis dirigée avec d'autres infirmières vers l'entrée de la mosquée en descendant l'escalier. Une fois arrivées dehors, nous nous sommes dirigées vers le blessé en portant des drapeaux blancs. J'ai vu trois chars qui ont commencé à tirer dans notre direction. [Les soldats] nous ont dit en arabe : "Si vous revenez, on vous tire dessus." Je ne voyais pas le blessé, mais je l'entendais qui disait : "Que Dieu nous aide". Nous sommes reparties vers l'hôpital pour nous mettre à l'abri au deuxième étage. Quand les tirs ont cessé, nous avons tenté une deuxième fois de nous approcher du blessé. Nous avons changé de direction et avons décidé de descendre vers la salle d'ablutions de la mosquée. Il y a un mur, puis des fenêtres ; le blessé était allongé sur l'escalier de l'autre côté, je ne le voyais pas.
“J'ai commencé à lui parler et j'ai alors compris qu'il était vraiment tout près de moi. Il m'a dit: "S'il te plaît, ma sœur, je vais mourir, sauve-moi parce que je vais mourir." J'ai essayé de le calmer, mais quand je lui parlais il hurlait […]. Puis j'ai vu un soldat qui se dirigeait vers moi et qui a pris position comme un tireur d'élite. Je suis repartie vers le deuxième étage de l'hôpital. Environ dix minutes plus tard, je suis redescendue. La troisième fois, j'ai demandé à l'homme s'il pouvait s'approcher de l'entrée de la mosquée. Il m'a répondu qu'il ne pouvait pas bouger car il avait été touché aux bras et aux jambes. Je lui ai dit de parler doucement et lentement parce que, si les soldats l'entendaient, ils le tueraient. Je lui ai dit que j'allais lancer une corde vers lui et je lui ai demandé s'il pourrait se traîner dans ma direction. Il a répondu : "Non, je suis blessé aux bras et aux jambes." Les soldats ont alors commencé à tirer en direction de la mosquée et de l'hôpital, une salve de coups de feu a été dirigée sur le blessé ; je pense qu'il a été atteint au dos.
“Je suis retournée une nouvelle fois à l'hôpital. Les médecins avaient essayé de coordonner l'évacuation du blessé par l'intermédiaire du CICR et du Croissant-Rouge palestinien. Ils continuaient d'essayer d'obtenir l'autorisation de s'approcher de lui. Je suis retournée à la mosquée et j'ai essayé de lui parler. Je lui ai dit : "Mon frère, mon frère". Il m'a répondu d'une voix très faible : "Je ne t'entends pas bien." Sa voix n'était pas forte comme avant. Je suis repartie à l'hôpital; j'en ai parlé au directeur de l'hôpital, qui m'a informé que le CICR avait négocié pour que deux infirmières puissent récupérer le blessé, et il m'a demandé si je voulais y aller. J'ai accepté et je suis partie avec une autre infirmière et une femme médecin, mais quand nous avons pu l'approcher, il était mort. Il avait les yeux ouverts. Nous avons essayé en vain de transporter le corps. Je suis allée chercher de l'aide, deux personnes y sont allées et l'ont ramené à l'hôpital avec les deux femmes qui étaient restées auprès de lui. Il est arrivé à peu près deux heures après notre première tentative pour le secourir.”

Le certificat médical dressé par l'hôpital et énumérant les blessures de Mundher al Hajj révèle qu'outre des blessures aux bras et aux jambes, il avait reçu plusieurs balles dans le dos. Les témoignages de Samar Qasrawi et du docteur Mahmud Abu Alaih, qui l'a examiné après sa mort, donnent à penser qu'il a probablement été blessé au dos par un tireur isolé quand il était allongé dans l'escalier. Il n'avait pas parlé de blessure au dos quand il avait décrit ses lésions à l'infirmière. Les délégués d'Amnesty International qui ont visité les lieux ont constaté que des soldats des FDI occupaient un immeuble en surplomb et à gauche de l'endroit où Mundher al Hajj était tombé et qu'ils pouvaient le voir clairement. Le droit international humanitaire est clair sur ce point : un blessé qui ne participe plus aux hostilités ne peut être privé de soins médicaux. Blessé, désarmé, ne présentant pas de danger pour les soldats, Mundher al Hajj devait être considéré comme hors de combat.

Afaf Ali Hassan al Desuqi

Pendant les opérations militaires dans le camp de Jénine, comme dans d'autres endroits, les FDI ont souvent fait sauter au moyen d’explosifs les portes des habitations, parfois sans laisser aux habitants le temps d'ouvrir, ce qui a provoqué la mort d'un certain nombre d'hommes et de femmes et en a blessé d'autres. C'est ainsi que, le 5 avril, Afaf al Desuqi, cinquante-neuf ans, a été tuée par l’explosion de la porte de son domicile. Sa voisine, Ismahan Abu Murad, utilisée comme bouclier humain par les FDI pour les conduire jusqu'à cette maison, lui avait demandé d'ouvrir la porte. Cette femme a confirmé le témoignage d'Aisha Ali Hassan al Desuqi, la sœur d'Afaf, recueilli par Amnesty International :

“Ma famille était à la maison le vendredi 5 avril. Il était environ trois heures, trois heures un quart de l'après-midi. Quelqu'un a frappé à la porte en nous demandant d'ouvrir. Ma sœur Afaf a répondu : "Un moment". Elle l'a dit tout de suite. Nous étions dans le salon qui donne sur la rue. Afaf s’est dirigée vers la porte et nous l'avons suivie. Elle venait juste d’arriver et de tendre la main vers la poignée quand la porte a explosé en lui arrachant la partie droite du visage. Elle a aussi été blessée à la main gauche et à la partie gauche de la poitrine. Je pense qu'elle a été tuée sur le coup. Nous nous sommes mis à hurler. Les soldats étaient juste derrière la porte, ils ont commencé à tirer sur les murs comme s'ils voulaient nous faire peur. Nous leur avons crié d'appeler une ambulance, mais ils ne nous ont pas répondu. Mon frère est allé chercher le corps d'Afaf. Nous n'avions plus de téléphone, il avait été coupé à dix heures du matin. Les voisins ont appelé l'hôpital, on leur a dit que l'ambulance devait attendre l'autorisation de circuler. Nous avons attendu en vain : aucune ambulance n'est venue.
“Le vendredi et le samedi, je l'ai régulièrement parfumée. Le dimanche, nous avons changé ses vêtements qui étaient couverts de sang et nous avons bandé ses blessures. Je suis infirmière et je savais combien ce serait éprouvant de garder le corps dans la maison pendant tout ce temps, nous avons donc passé les nuits chez mon frère et nous revenions à la maison pour être auprès d'elle pendant la journée. Le jeudi [11 avril], le couvre-feu a été levé pendant quelques heures et le corps d'Afaf a été emmené à l'hôpital al Razi dans la voiture d'un voisin. Nous n'avons pas pu nous rendre à l'hôpital de la ville de Jénine car il était en zone militaire contrôlée. Nous avons inhumé Afaf dans un cimetière à l'est de la ville.
“ Après sa mort, les FDI ont essayé de dire qu'Afaf avait commis un attentat-suicide et qu'elle s'était fait exploser, mais ce n'est pas vrai. Regardez la porte, elle a été soufflée de l'extérieur. Ma sœur ne faisait pas de politique, elle n'avait rien à voir avec cela.”

Les délégués d'Amnesty International qui se sont rendus sur les lieux ont examiné la porte ainsi que l'engin explosif, que la famille avait conservé. L'état de la porte indique clairement qu'elle a été soufflée par une explosion qui s'est produite à l'extérieur : cet élément correspond au témoignage cité plus haut.

Jamal al Sabbagh

Le 6 avril, Jamal al Sabbagh, trente-trois ans, a été abattu par les FDI après son arrestation. Selon un témoin, il n'était pas armé quand il a été abattu et il ne présentait pas de danger pour les soldats qui l'avaient interpellé.

La veille de sa mort, un tir de missile avait détruit sa maison. Le 6 avril, vers dix-huit heures, les FDI avaient ordonné par haut-parleur à Jamal al Sabbagh, comme à tous les hommes de seize à quarante-cinq ans demeurant dans le camp, de sortir dans la rue.

Muzaffar Jamal Zubaidi, seize ans, était chez lui, dans le quartier du camp appelé Hawashin. Il a entendu l'appel lancé par haut-parleur demandant aux hommes de sortir, mais il était seul et il avait peur. Des soldats se déplaçaient à pied et dans des chars. L'adolescent a déclaré aux délégués d'Amnesty International qu'il avait attendu devant sa maison pour voir s'il reconnaissait quelqu'un parmi les hommes qui sortaient. Quand il a vu son voisin, Jamal al Sabbagh, il s'est mis à marcher à ses côtés. Le jour tombait. Muzaffar Zubaidi a raconté que les soldats avaient demandé à chaque homme de se déshabiller et de fournir des renseignements personnels, notamment son nom et son numéro de carte d'identité. Jamal al Sabbagh portait un sac : il a expliqué que les soldats l'avaient autorisé à emporter ses médicaments, car il était diabétique, et à garder ses vêtements. Les hommes ont reçu l'ordre de se diriger vers une place proche du dispensaire. Muzaffar Zubaidi et Jamal al Sabbagh marchaient côte à côte :

“Ils nous ont ordonné de nous allonger par terre. J'ai obéi. Jamal était un peu plus loin, à quelques mètres de moi, il s'est allongé par terre en gardant son sac. Le soldat nous a demandé de nous lever et il a dit à Jamal de poser son sac à quelque distance. Il l'a mis à côté de lui. Les soldats nous ont ensuite fait enlever notre pantalon, j'avais commencé à me déshabiller quand j'ai entendu des coups de feu. Une balle m'a frôlé, je suis tombé. Jamal a été touché sur le côté de la tête. Je l'ai entendu prier, puis il s’est tu ; je suis resté couché par terre en silence. Je pense que le coup de feu venait d'un tireur isolé posté à une fenêtre du troisième étage. Peu après, je ne saurais dire combien de temps, un autre groupe d'hommes est arrivé sur la place. Les soldats leur ont ordonné d’enlever tous leurs habits, sauf leurs sous-vêtements. Je suis entré dans une pièce avec ces hommes et les soldats nous ont attaché les mains dans le dos. Il y avait trois hommes qui n'avaient pas les mains liées, ils ont transporté le corps jusqu'à la porte d'entrée et les soldats leur ont dit de le fouiller. Ils n'ont rien trouvé. Les FDI ont ensuite mis le corps dans une chambre froide, c'était dans une crémerie que les soldats avaient occupée.”

Muzaffar Zubaidi est retourné à Jénine après avoir été détenu pendant deux jours et avoir passé onze jours dans le village de Rumaneh. Il a pris contact avec les proches de Jamal al Sabbagh, mais il n'a pas réussi à retrouver le corps. Le docteur Mohammad Abu Ghali, directeur de l'hôpital de Jénine, a déclaré :

“Le 15 avril, vers dix-sept heures, nous avons trouvé les restes d'un cadavre, mutilé par un char, à côté de la crémerie – un doigt, des morceaux de chair, un pantalon à côté des traces d'un corps humain. J'ai appelé les FDI et je leur ai demandé : "Où est le corps ?" Ils n'ont rien répondu.”

Les restes du corps, qui avait été écrasé à plusieurs reprises par un char, seraient ceux de Jamal al Sabbagh.

Abd al Karim Yusuf Saadi et Wadah Fathi Shalabi

Le 6 avril 2002, Abd al Karim Saadi, vingt-sept ans, et Wadah Shalabi, trente-sept ans, ont été abattus par les FDI dans une ruelle proche de la maison de la famille Saadi. Les deux hommes, qui habitaient près de l'entrée du camp de réfugiés de Jénine, étaient voisins. Fathi Shalabi, le père de Wadah, qui était avec eux quand ils ont été abattus et qui n'a pas été blessé, a fait le récit suivant :

“Mon fils Wadah a six enfants – quatre garçons et deux filles – dont l'aîné a dix ans et le plus jeune quatre mois. C'était le 6 avril vers 18 h 30. Les soldats des FDI s'étaient rendus chez Yusuf Abd al Karim Saadi dont la maison est à une quinzaine de mètres de la mienne. Abd al Karim, le fils de Yusuf, était chez moi. Les FDI sont ensuite passés de cette maison à celle de mon voisin. Mon fils Wadah, qui normalement n'habite pas avec nous, était venu chez moi avec sa famille à cause de la situation. Tout le monde était là avec moi : ma femme, mon fils et sa famille, ma fille et sa famille. Les FDI [...] ont vu mes enfants qui jouaient dans la cour et ils leur ont dit d'aller au sous-sol de ma maison. Nous étions 17 ; nous sommes tous descendus au sous-sol où nous sommes restés environ cinq minutes. Ils nous ont ensuite ordonné de nous rendre dans la maison voisine, mais au lieu de nous faire passer par l'entrée principale, ils nous ont fait marcher dans la rue pour rejoindre la maison de mon voisin par une ruelle. Quand nous sommes arrivés au bout de la ruelle, ils ont séparé les hommes des femmes. Mon fils et Abd al Karim portaient des enfants qu'ils ont donnés aux femmes, et ils sont restés dans la ruelle. Les femmes et les enfants ont rejoint le jardin situé derrière la maison d'Abd al Karim en empruntant une porte métallique donnant sur la ruelle. Une fois qu'ils ont tous été à l'intérieur, les soldats ont refermé la porte ; certains d'entre eux sont allés auprès des femmes et trois sont restés avec nous, ils étaient à deux mètres de distance dans la ruelle étroite. Il y en avait deux qui s'appelaient Gaby et David [...] Ils nous ont demandé de soulever notre chemise.
“Nous n'avions rien dans les mains. Quand ils nous ont demandé de soulever notre chemise, nous l'avons fait. J'ai entendu Gaby dire en hébreu : "Tue-les, tue-les" ; l'autre soldat a pris son arme et nous a arrosés de balles. Il a tiré de la gauche vers la droite, Abd al Karim a d'abord été touché, puis Wadah. Je ne sais pas comment j'ai échappé aux tirs, mais dès que j'ai entendu les coups de feu, je me suis jeté par terre. Le corps de mon fils reposait sur le mien, j'ai senti quelque chose d'humide et j'ai vu que c'était du sang. J'ai compris que mon fils avait été touché, je suis resté immobile et j'ai fait le mort.”

Selon Fathi Shalabi, les soldats sont restés sur place pendant plus d'une heure. Ils vérifiaient les corps de temps à autre et l'un d'entre eux a braqué une lampe sur ses yeux. L’homme s’est efforcé de rester immobile. Dès qu’il a été sûr que les soldats étaient partis, il est allé se cacher chez lui. Il savait que son fils et Abd al Karim étaient morts. Il est resté chez lui une partie de la matinée avant de se rendre dans la maison de la famille Saadi, où sa famille s'était réfugiée. Les corps des deux hommes sont restés pendant neuf jours dans la ruelle; selon le registre de l'hôpital, ils y ont été amenés le 15 avril.

Les délégués d'Amnesty International se sont rendus sur le lieu de ces homicides. Les soldats se trouvaient à moins de deux mètres des victimes ; les coups de feu semblent avoir été tirés en début de soirée, avant la tombée de la nuit. Selon certaines sources, Abd al Karim Saadi portait une ceinture orthopédique que les soldats ont pu prendre pour une ceinture d'explosifs ; son frère et son père ont toutefois affirmé qu'il ne portait pas de ceinture de ce genre. Le professeur Derrick Pounder, qui a pratiqué l'autopsie de Wadah Shalabi, a conclu que sa mort avait été provoquée par une balle qui était entrée dans la partie gauche du dos pour ressortir par la droite à l'avant du corps. Il avait également été touché au pied. Selon la version des faits donnée par le général de division Giora Eiland, responsable de la Direction de la planification et de la politique des FDI, les FDI auraient découvert trois hommes qui se cachaient et dont l'un portait une ceinture d'explosifs. Voici la façon dont les choses se seraient passées, d’après le général Eiland :

“Le commandant d'une compagnie a demandé à des gens de sortir d’une maison. Des femmes sont sorties et les soldats leur ont demandé s'il y avait d'autres personnes dans la maison. Elles ont répondu : "Des invités". Les soldats ont répliqué : "Dites-leur de sortir." Trois hommes, dont l'un avait un bébé dans les bras, sont sortis. L'officier des FDI lui a dit de donner le bébé aux femmes; il a d'abord refusé puis, comme l'officier insistait, il a obtempéré. Les soldats ont ensuite demandé aux hommes de s'approcher et d'enlever leur chemise. Deux d'entre eux ont obéi et le troisième a refusé. Il a fini par soulever sa chemise. Il avait une ceinture et il a été abattu.”

Il est difficile de concilier cette explication avec l'emplacement des corps, qui gisaient dans une ruelle très étroite, où il est peu probable qu'un soldat ait ordonné de s'approcher à des personnes qui étaient sous sa garde et qui ne se trouvaient qu’à 1,7 m de lui. On a beaucoup parlé de cette affaire et l'on connaît le prénom de deux soldats impliqués dans la fusillade. On ignore les raisons pour lesquelles une enquête approfondie, dont les conclusions auraient été rendues publiques, n’a pas été menée afin de déterminer les circonstances de la mort de ces deux hommes.

Ali Nael Salim Muqasqas

Le 17 avril 2002, le professeur Derrick Pounder a pratiqué, à l'hôpital de Jénine, l'autopsie du corps d'un homme de cinquante-deux ans qui a été identifié par la suite comme Ali Nael Salim Muqasqas. L'examen a révélé que cet homme avait reçu dans la partie droite de la poitrine une seule balle qui avait atteint le cœur et provoqué rapidement la mort.

Voici le récit d’Hassan, le fils d'Ali Muqasqas :

“C'était le samedi 6 avril. Nous étions neuf personnes rassemblées dans une pièce : quatre enfants, une jeune femme et quatre hommes, dont mon père et moi. Nous avons entendu des coups de feu provenant des Israéliens ; je savais que c'était les FDI parce que le bruit est différent de celui des tirs de la résistance. Comme un tireur d'élite avait endommagé notre réservoir le premier jour de l'incursion, nous avions fait des réserves d'eau sous l'escalier, à l'extérieur. Mon père est sorti vers midi et demi pour aller chercher de l'eau pour la famille ; il savait où il pouvait passer, car nous avions vu le tireur, qui nous avait déjà pris pour cible. Comme nous connaissions la portée de ses tirs, mon père savait qu'il pouvait s'attarder dans certains endroits et qu'il devait se dépêcher pour en traverser d'autres, sous peine d'être abattu. Ce jour-là, mon père a couru dans la première zone de danger, j'ai entendu deux coups de feu puis la voix de mon père qui disait qu'il avait été touché. Je suis sorti et j'ai essayé de m'approcher de lui, mais j'ai été pris pour cible et je n'ai pas réussi à le rejoindre. J'ai essayé de lui parler, mais il n'a pas répondu. L'escalier était à une vingtaine de mètres de la pièce dans laquelle nous étions réunis. J'ai essayé d'appeler un voisin pour savoir s'il pouvait s'approcher de mon père d'une autre façon, par exemple en passant par-dessus le mur. Mon voisin Abu Khaled m'a dit qu'il était trop vieux pour escalader le mur, puis il est venu frapper chez nous : il frappait tellement fort que j'ai couru lui ouvrir. À ce moment-là, un hélicoptère nous survolait et le tireur isolé continuait à tirer. Abu Khaled a été atteint à la poitrine ; ce n'était pas une blessure profonde, on aurait dit une égratignure. J'avais désormais deux problèmes à résoudre.
“J'ai transporté mon voisin dans la pièce de derrière et nous avons essayé de lui donner les premiers soins. Quand Abu Khaled a été touché, j'ai compris que le tireur d'élite n'était pas à sa place habituelle. J'ai regardé par la fenêtre de la pièce dans laquelle nous étions et j'ai vu des allées et venues dans la maison d'en face. J’ai su alors que des soldats des FDI avaient occupé cette maison, car la plupart de nos voisins avaient quitté le quartier. Je suis l'aîné et il me revenait de prendre une décision : j'ai décidé que ma famille devait quitter la maison car c'était trop dangereux. Quand nous sommes partis, nous espérions que mon père était encore en vie ; nous ne cessions de l'appeler : "Papa, papa", mais il ne répondait pas. Nous avons brisé les vitres d'une fenêtre de la pièce de derrière pour sortir. Nous avons débouché dans une ruelle qui menait à la maison de mon oncle, toute proche. Nous sommes restés chez lui jusqu'à la fin de l'incursion. Depuis cette fenêtre, nous appelions mon père ; il était trop dangereux de retourner dans notre maison, mais nous essayions de lui parler et de voir s'il donnait signe de vie. Nous n'avons pas réussi à nous approcher de lui jusqu'à ce que des employés du CICR et des médecins viennent récupérer son corps, le 15 avril ; il était mort.”

Les conclusions de l'autopsie correspondent à la façon dont ses proches décrivent les circonstances de la mort de cet homme.

Jamal Fayed

De toute évidence, les habitants n'ont pas toujours disposé d'un délai suffisant pour évacuer les maisons avant que les FDI ne commencent à les démolir au moyen de bulldozers. C'est ainsi que Jamal Fayed, trente-huit ans, est mort écrasé sous un mur de sa maison.

Fathiya Muhammad Sulayman Shalabi, mère de Jamal Fayed, a raconté aux délégués d'Amnesty International que son fils était handicapé de naissance. Il était incapable de se déplacer seul et ne parlait pas. Sa famille habitait le quartier de Jurrat al Dahab, proche de celui de Hawashin, dans le camp de réfugiés. Selon Fathiya Shalabi, des affrontements violents avaient eu lieu dans son quartier le 10 avril, une semaine après le début de la première incursion. Elle a déclaré que, le lendemain, un tir de missile avait atteint sa maison et qu'un incendie s'était déclaré dans les étages supérieurs. Sa tante Fawziya Muhammad avait été blessée quand la famille tentait de quitter la maison. Ils étaient ensuite sortis par une fenêtre latérale, sans pouvoir emmener Jamal. En quittant la maison, ils avaient informé les soldats des FDI, qui avaient pris position dans une habitation voisine, que Jamal était resté à l'intérieur et ils leur avaient demandé de ne pas tirer. Un infirmier des FDI avait soigné la blessure de Fawziya Muhammad. La famille s'était ensuite réfugiée chez un oncle où elle avait passé la nuit.

Le lendemain, la mère de Jamal et sa sœur sont retournées à leur domicile pour s'occuper de lui. Il était vivant et n'avait pas été blessé. La mère a fait le récit suivant :

“Nous avons quitté la maison et sommes allées dire aux soldats que Jamal était à l'intérieur et qu'il était paralysé. J'ai emporté sa carte d'identité comme preuve. Nous leur avons demandé de nous laisser chercher de l'aide pour le transporter. Tous les hommes jeunes avaient été arrêtés, mais il restait des hommes âgés et nous avons demandé aux soldats s'ils pouvaient nous aider. Ils ont refusé. Nous avons continué à demander, puis nous avons trouvé des soldats dans une autre maison auxquels nous avons posé la même question. Ils ont fini par nous laisser entrer dans notre maison, mais seulement les femmes. Nous étions cinq : ma fille, ma sœur, deux voisines et moi. Peu de temps après, j'ai entendu un bulldozer qui s'approchait de la maison. Il a commencé à la détruire, nous sommes sorties et avons hurlé pour demander [au conducteur] d'arrêter. On criait : "Il y a des femmes à l'intérieur", et nous avons aussi dit que Jamal était là et qu'il ne pouvait pas bouger. Même les soldats lui criaient d'arrêter, mais il n'écoutait pas. Nous avons vu le mur est de la maison qui s'effondrait et nous nous sommes précipitées dehors ; qu'aurions-nous pu faire ?”

Quand les délégués d'Amnesty International se sont rendus pour la première fois sur les lieux trois semaines plus tard, la mère de Jamal Fayed était assise, désespérée, au milieu des ruines de sa maison.

Ahmad et Jamil Yusuf Ghazawi

Le 21 juin 2002, deux mois après l'opération Mur de protection, pendant les premiers jours de l'opération Voie ferme et de la réoccupation de la Cisjordanie par les FDI, des soldats ont tiré depuis un char sur le docteur Samer al Ahmad, tuant Ahmad Yusuf Ghazawi, six ans, et son frère Jamil, douze ans, et blessant leur frère Tareq ainsi que le docteur al Ahmad.

Après l'annonce par les FDI de la levée du couvre-feu, Ahmad, six ans, avait demandé à son père un shekel pour acheter des bonbons. Il était sorti avec ses frères Jamil, douze ans, et Tareq, onze ans. La famille Ghazawi demeure dans un quartier d’habitation en bordure de la ville de Jénine, en zone C (entièrement sous contrôle israélien). Une partie de la scène a été filmée par un voisin depuis un toit. Le film montre la voiture du docteur Samer al Ahmad et sept enfants, âgés de six à douze ans, dont quatre sont à bicyclette. On n'entend aucun coup de feu, mais on voit soudain un éclair rouge et une explosion. Ahmad est mort, les deux jambes arrachées, dont l'une complètement ; Jamil, ensanglanté, est couvert de coupures et Tareq est allongé à côté d'un poteau électrique, un trou sur le flanc et à l'estomac.

Le docteur Samer al Ahmad, un vétérinaire de quarante ans, directeur des comités de secours agricole palestiniens pour le district de Jénine, a fait le récit suivant : après l'annonce par les FDI de la levée du couvre-feu entre dix heures et quatorze heures, il s'était rendu en voiture à son bureau pour récupérer des télécopies. Il était ensuite allé dans un magasin où on lui avait dit qu'il y avait des soldats dans le quartier et qu'il devait rentrer chez lui. Le magasin était à deux cents mètres de sa maison. Quand il a pris la rue principale, il a vu un char qui descendait la rue et a tiré dans sa direction ; il a été atteint par des éclats qui ont traversé la vitre arrière de sa voiture. Il a rapidement tourné dans la première ruelle latérale où il a vu un groupe d'enfants qui jouaient et dont certains étaient à vélo. Le char a tiré une nouvelle fois et l'obus s'est apparemment désintégré en frappant le mur.

Rami, douze ans, a raconté ce qui s'était passé :

“Quand j'ai appris que le couvre-feu était levé, je suis sorti rejoindre mes amis Jamil, Tareq, Ahmad, Muhammad, Wael et Wissam. Nous nous sommes tous dirigés vers la rue principale. Jamil, Tareq, Ahmad et Wael étaient à vélo, les autres et moi, on était à pied. Quand nous sommes arrivés au carrefour, nous avons vu des jeeps des FDI à l'angle de la rue et nous avons eu peur. Nous sommes retournés vers nos maisons et, entendant un char passer, nous nous sommes arrêtés à côté d'un bâtiment de notre rue. Puis, nous avons vu un autre char à environ 300 mètres de nous, alors nous avons quitté le bâtiment et nous nous sommes dépêchés de rentrer chez nous. Jamil disait à Ahmad et à Tareq de ne pas traîner parce qu'il y avait des chars. Le char se trouvait alors au bout de la rue, et j'ai vu la voiture du docteur Samer venir vers nous. Il klaxonnait pour nous avertir de nous écarter. La seule chose dont je me souviens ensuite, c'est d'une lumière rouge et d'une explosion.
“Quand j'ai entendu la bombe, je me suis jeté sur le côté. Puis je suis revenu dans la rue et j'ai d'abord vu Ahmad. Il n'avait plus de jambe gauche et son estomac était sur la route. Puis j'ai vu Jamil, il était blessé dans le dos et agitait ses mains. Il a ouvert les yeux pendant une minute, puis il les a refermés. Tareq se trouvait près d'un poteau électrique, c'est lui que nous avons trouvé en dernier. Il avait un trou dans une jambe et des éclats de bombe dans l'estomac, l'oreille et le dos.
“Le docteur Samer a garé sa voiture devant notre maison et il s'est dirigé vers notre garage. Quand il est descendu de la voiture, les voisins lui ont dit d'entrer, il s'est effondré. Notre voisin Yazid l'a transporté. Le docteur Samer n'avait pas de chaussures, il portait un tee shirt et un pantalon.”

Ahmad est mort dans la rue et Jamil à l'hôpital. Le char a poursuivi sa route sans attendre pour constater les dégâts. Les habitants du quartier assurent qu'on leur avait annoncé que le couvre-feu était levé ; les FDI contestent cette affirmation et soutiennent, pour leur part, qu'il était toujours en vigueur au moment des tirs. Les délégués d'Amnesty International ont interrogé des témoins et ont regardé la vidéocassette qui retrace les faits. Il est évident que les FDI ont manqué à deux obligations fondamentales, à savoir protéger la population civile et utiliser une force proportionnelle à la menace perçue. Les FDI ont annoncé qu'une enquête serait ouverte, mais les résultats n'ont pas été rendus publics. Ni le docteur Samer al Ahmad, qui est resté neuf jours dans un hôpital israélien, ni aucun autre témoin n'a été convoqué pour être entendu.

Le jour de la mort de Jamal et d'Ahmad, une fillette, Sujud Fahmawi, a été tuée ; vraisemblablement, elle était elle aussi sortie de chez elle en croyant que le couvre-feu avait été levé. Le 26 juin, date à laquelle les délégués d'Amnesty International se sont entretenus avec la famille Ghazawi à Jénine, des soldats ont abattu un enfant de sept ans à Jénine, dans des circonstances probablement similaires.

Fares Hassan al Saadi

Dans la soirée du 21 juin 2002, les FDI ont fait exploser une maison inhabitée dans la vieille ville de Jénine. L'explosion a aussi détruit la maison contiguë, où huit membres d'une famille sont restés coincés sous les décombres. Deux personnes ont été grièvement blessées et un enfant de douze ans, Fares, a été tué. Selon la famille et les voisins, aucun avertissement n'avait été donné avant l'explosion, malgré les protestations d'un voisin qui avait été contraint par les FDI de contrôler la maison visée. Amnesty International a interrogé des voisins et des membres de la famille. Tous les témoignages sont concordants. Les FDI ont affirmé que le bâtiment visé était utilisé pour stocker des munitions. Que cette affirmation soit fondée ou non, les FDI ont gravement manqué à leur devoir de protéger la population civile dans les environs immédiats de la maison.

Un voisin de la famille al Saadi a raconté que les FDI l'avaient contraint de vérifier s’il ne se trouvait pas d’explosifs dans une maison inoccupée :

“...Les soldats m'ont dit qu'ils allaient détruire la maison. J'ai vu la bombe. Je leur ai expliqué qu'il y avait en fait deux maisons séparées seulement par un mur mitoyen. Je leur ai dit que s'ils faisaient exploser cette maison-ci, l'autre s'écroulerait aussi. J'ai signalé qu'il y avait des enfants à côté. J'ai demandé aux soldats l'autorisation d'aller frapper à la porte pour les avertir, mais ils ont refusé.”

Le père de Fares, Hassan Fares al Saadi, a déclaré à Amnesty International :

“Soudain, il y a eu une explosion et le toit s'est effondré. J'étais sous les décombres. Quand je suis sorti, j'ai appelé mes enfants. J'ai d'abord entendu Mahmud (onze ans) qui était blessé à la cheville gauche. Puis j'ai entendu ma fille Asil (huit ans), qui avait la jambe cassée et une blessure à la tête. Ma femme était blessée sur tout le côté gauche du corps, elle était coupée et saignait. À ce jour, elle entend toujours mal de l'oreille gauche. J'ai ensuite trouvé ma fille Hadil, qui était inconsciente, puis ma nièce Muna, blessée dans le dos et à la jambe. Et puis nous avons trouvé Fares. À ce moment-là, je ne savais pas s'il était mort ou vivant.”

Fares al Saadi est mort dans l'ambulance pendant son transfert à l'hôpital.

Les normes internationales, notamment les Principes relatifs à la prévention efficace des exécutions extrajudiciaires, arbitraires et sommaires et aux moyens d'enquêter efficacement sur ces exécutions, imposent l'ouverture sans délai d'enquêtes approfondies et impartiales sur ces homicides. La responsabilité de ces investigations incombe en premier lieu à l'État. Amnesty International prie le gouvernement d'ordonner sans délai, en ce qui concerne les cas évoqués plus haut, l'ouverture d'une enquête approfondie et transparente dont les conclusions devront être rendues publiques. La communauté internationale est tenue de veiller à ce que ces enquêtes soient ordonnées et menées conformément aux principes des Nations unies et à ce que les responsables d'homicides illégaux soient traduits en justice.

Les Palestiniens contraints de participer à des opérations militaires et de servir de boucliers humains

Les FDI ont systématiquement contraint des Palestiniens à participer à des opérations militaires. Plusieurs Palestiniens interrogés par Amnesty International sur d'autres faits ont affirmé qu'ils avaient été contraints de participer à des opérations militaires et de servir de boucliers humains. Ces pratiques constituent une violation du droit international humanitaire. Bien que les FDI aient annoncé en mai 2002, par l'intermédiaire du procureur général, qu'elles n'utiliseraient plus de civils pour mener des opérations militaires, l'organisation a continué de recevoir des informations relatives à l’utilisation de Palestiniens par des membres des FDI au cours d'opérations militaires, notamment comme boucliers humains (voir plus haut, par exemple, les circonstances de la mort de Fares al Saadi).

Un mode opératoire constant se dégage des très nombreux cas de Palestiniens utilisés comme boucliers humains lors des opérations militaires des FDI. Les FDI obligeaient généralement un homme(7) à fouiller des locaux dans chaque zone du camp. Dans la plupart des cas, les soldats détenaient un Palestinien pendant une certaine période, dans certains cas plusieurs jours durant. La vie de ces personnes était en grand danger et elles étaient parfois blessées, ainsi que le montre le cas exposé ci-après.

Faisal Abu Sariya

Faisal Abu Sariya, un enseignant de quarante-deux ans, a déclaré aux délégués d'Amnesty International qu'il avait été contraint d'accompagner les FDI pendant deux jours pour des opérations militaires et qu'il avait été utilisé comme bouclier humain. Il affirme avoir été battu et maltraité pendant sa détention par les FDI. Il a été blessé par balle au genou alors qu'il servait de bouclier humain, mais il n'a pas reçu les soins médicaux nécessités par son état et n'a pu se faire soigner que trois jours plus tard.

Le 4 avril 2002, deuxième jour de l'incursion, Faisal Abu Sariya était avec sa famille à son domicile dans le camp de réfugiés de Jénine. Quelqu'un a frappé à la porte vers quatre heures du matin. Les FDI avaient ordonné à un voisin, un garçon de quinze ans, d'entrer dans la maison et de dire à la famille de se rassembler dans une pièce. Les soldats ont ensuite fouillé la maison qu'ils ont occupée toute la journée et la soirée. Pendant ce temps-là, raconte Faisal Abu Sariya, ils l'ont emmené dans une autre pièce et l'ont battu. Il a déclaré aux délégués d'Amnesty International :

“Un officier, dont j'ai appris que le prénom était Eitan, m'a dit d'appeler un autre soldat [une expression péjorative]. J'ai refusé et il m'a dit : "C'est un ordre", mais j'ai persisté dans mon refus. Ils se sont mis à me donner des coups de pied et de poing sur les épaules et les jambes. Puis ils ont pris le poste de télévision et l'ont jeté par terre.”

Le matin du 5 avril, Faisal Abu Sariya a été emmené par des soldats :

“L'officier, Eitan, m'a dit : "Viens avec nous." Je lui ai demandé : "Pourquoi devrais-je aller avec vous ? Je ne suis pas recherché." Il m'a dit de l'accompagner dix minutes seulement, chez un voisin. J'ai répondu que mes enfants allaient pleurer si je partais. Il m'a répété que c'était juste pour dix minutes et a ajouté : "Je préfèrerais ne pas avoir à utiliser la force." Alors je l'ai suivi. En quittant la maison, l'officier a regardé à droite et à gauche puis il m'a pris par le col et m'a mis devant lui pour sortir et aller vers la maison du voisin. Personne ne tirait, mais Eitan s'est accroupi juste derrière moi et il s'est mis à tirer vers la gauche pendant que les autres soldats avançaient vers la maison du voisin.
“Nous sommes entrés chez le voisin. Il n'y avait personne. Une quinzaine de soldats nous accompagnaient. Ils m'ont dit de rester dans une pièce, puis ils m'ont fait sortir en me disant d'aller seul jusqu'à une autre maison et de frapper à la porte. J'ai obéi, mais personne n'a répondu ; ils m'ont dit de revenir. Je les ai vus transporter une sorte de boîte métallique jusqu'à la porte, puis j'ai entendu une explosion. On m'a ordonné de retourner à la maison, d'y entrer et, s'il y avait des personnes à l'intérieur, de leur dire de se rassembler dans une pièce. Cette fois-là, j'ai trouvé une autre porte à laquelle j'ai frappé, mais personne n'a répondu. Les soldats ont fait exploser cette porte, ils ont envoyé un chien dans la maison et m'ont ordonné d'entrer et, si je trouvais des portes fermées, de les ouvrir. Les soldats sont entrés après moi.
“Il était environ 15 h 30. J'ai dit aux soldats que je voulais rentrer chez moi et l'un d'eux a répondu que je pourrais partir quand ils auraient trouvé quelqu'un pour me remplacer. Ils ont fouillé la maison, puis nous sommes descendus au rez-de-chaussée où ils ont creusé un trou dans le mur mitoyen d'une autre maison. Les soldats m'ont dit de passer le premier par ce trou, puis six ou sept d'entre eux m'ont suivi. On m'a ensuite emmené dans une autre maison que les soldats ont également fouillée; il n'y avait personne. En sortant de cette maison, Eitan m'a agrippé par le cou et il a posé son fusil sur ma hanche droite. J'ai fait une vingtaine de mètres dans cette position. Ils m'ont ensuite emmené chez un autre voisin, Ibrahim Fraihat, que je connais. Quand nous sommes entrés, il y avait déjà des soldats. Ils nous ont mis, Ibrahim et moi, dans une pièce où nous avons passé la nuit...”

Pendant toute la journée ainsi que le lendemain, Faisal Abu Sariya n'a cessé de demander aux soldats de le libérer ; ceux-ci lui répondaient toujours qu'ils le feraient quand ils auraient trouvé quelqu'un pour le remplacer. Il a précisé qu'au cours des fouilles maison par maison, lui-même ou un autre détenu étaient placés devant les soldats. Toujours selon son récit, un soldat a placé son fusil à côté de lui ou l'a posé sur son corps à trois reprises ; une fois, il a dû rester devant un soldat quand celui-ci a ouvert le feu. Le 6 avril, vers dix-sept heures, les soldats lui ont ordonné de traverser une petite rue et de frapper à la porte d'un bâtiment car ils avaient vu des fils électriques qui en sortaient. Une unité des FDI positionnée sur un toit voisin a ouvert le feu quand Faisal Abu Sariya traversait la rue, le blessant grièvement à la jambe. Il a rejoint l'unité avec laquelle il se trouvait et a reçu les premiers soins, mais les soldats ne se sont pas occupés de son transfert à l'hôpital. Ils l'ont fait transporter par quatre jeunes Palestiniens qui n'ont pas réussi à arriver jusqu'à l'hôpital et l'ont laissé dans une maison du quartier d'al Damaj. Ce n'est que le 9 avril qu'il a pu recevoir des soins médicaux, quand les FDI ont demandé aux habitants de ce quartier d'évacuer leurs maisons.

Les actes de torture et autres traitements cruels, inhumains ou dégradants sur la personne de détenus

Pendant les opérations dans le camp de Jénine entre mars et juin 2002, les FDI ont maltraité et, dans certains cas, torturé des centaines de détenus du sexe masculin, âgés, pour la plupart, de seize à cinquante-cinq ans(8). Le 11 avril, les FDI ont annoncé que 685 Palestiniens avaient été arrêtés à Jénine ; le sexe, la nationalité et l'âge constituaient selon toute apparence les seuls critères d’interpellation(9). Les hommes ont été séparés des femmes, des enfants et des hommes de plus de cinquante-cinq ans. Ils ont été obligés de se déshabiller pour ne garder que leurs sous-vêtements, on leur a bandé les yeux et leurs mains ont été liées au moyen de menottes en plastique. Beaucoup se sont plaints d'avoir été maltraités et certains ont affirmé qu'on les avait battus ; un détenu est mort des suites de coups.

On les a ensuite emmenés à Bir Saadeh où ils ont été détenus pendant des périodes comprises entre deux et cinq jours. Ils ont été maltraités ; des anciens détenus se sont plaints d'avoir été contraints de rester accroupis, la tête baissée entre les genoux, pendant de longues périodes. Ils avaient toujours les yeux bandés et les mains attachées dans le dos par des menottes en plastique. Ils n'auraient reçu aucune nourriture pendant les premières vingt-quatre heures et la distribution d'eau n'était pas systématique – certains ont dit qu'on leur avait donné un peu d'eau, d'autres qu'ils en avaient été privés. La plupart ont affirmé qu'on ne leur avait pas donné de couvertures alors que les nuits étaient froides et qu'il n'y avait pas de toilettes, ou que l'accès en était limité, ou possible uniquement dans des conditions difficiles ou dégradantes. Les détenus ont ensuite été transférés au centre de détention de Salem ; la plupart d'entre eux ont été relâchés après avoir été maintenus en captivité pendant des périodes comprises entre trois et onze jours.

À la fin de leur détention, ils ont subi un interrogatoire qui durait entre un quart d'heure et une heure. Certains ont indiqué qu'on leur avait posé des questions élémentaires, tandis que d'autres ont été interrogés sur les activités politiques ou armées dans le camp ou sur leurs propres opinions politiques. Des détenus ont été transférés dans d'autres centres de détention, dont certains étaient secrets ; d'autres ont été libérés par la suite, d'autres encore ont fait l'objet d'ordres de placement en détention administrative ou ont été incarcérés en attente de leur procès devant un tribunal militaire. Tous les détenus qui ont été relâchés ont été photographiés à la fin de leur interrogatoire, généralement deux fois ; l'une des photographies, sur laquelle était reporté le numéro de la carte d'identité du détenu, lui était remise et l'autre était conservée par les FDI. Certains de ces hommes n'ont plus que cette photographie pour prouver leur identité(10).

Les détenus étaient libérés à quelques kilomètres de l'un des trois villages proches de Salem, habituellement celui de Rumaneh. Ils étaient obligés de marcher jusqu'à cette localité ; beaucoup n'avaient pas de vêtements et la plupart n'avaient pas de chaussures. On leur disait de rester dans le village. Les délégués d'Amnesty International se sont entretenus avec plusieurs hommes après leur libération. Ils étaient hébergés à titre temporaire dans des bâtiments publics – à Rumaneh, une école avait été transformée en refuge temporaire; d'autres avaient été accueillis par des familles. Le blocus n'ayant pas été levé, la plupart de ces hommes ignoraient le sort de leurs proches restés dans le camp ainsi que ce qu'il était advenu de leurs biens. Ils ne sont rentrés à Jénine qu'après le 17 avril 2002 à la suite du retrait temporaire des FDI du camp de réfugiés.

Amer Muhammad Abd al Karim

Amer Muhammad Abd al Karim, vingt-quatre ans, arrêté le 9 avril dans le camp de Jénine, a raconté que toutes les personnes qui s'étaient réfugiées avec lui dans une maison étaient sorties quand elles ont vu qu'un bulldozer détruisait les habitations voisines :

“Il y avait à peu près 60 personnes dans l'immeuble, dont trois femmes, un nouveau-né, environ sept enfants et cinq vieillards [...] Les bombardements ont recommencé et la maison voisine a été détruite par un bulldozer. Les gens ont décidé de sortir plutôt que d'affronter le bulldozer. Ils ont indiqué par gestes qu'ils se rendaient. Les FDI les ont fait asseoir par terre et ils leur ont attaché les mains dans le dos avec des lanières en plastique. Les hommes ont été séparés des femmes et emmenés par groupes de 10. On nous a ordonné de nous déshabiller pour ne garder que nos sous-vêtements et nous avons dû défiler en cercle. Ils ne nous ont pas bandé les yeux et ils nous ont fait avancer une vingtaine de mètres avant de nous séparer les uns des autres. J'ai vu une femme blessée qui n'avait qu'une jambe. Nous avons demandé aux soldats de l'aider et d'appeler une ambulance, ils ont refusé et nous ont dit de ne pas avoir peur. J'ai alors entendu des coups de feu qui venaient de la gauche et qui ont duré une dizaine de minutes. Pendant toute cette période, les soldats israéliens se sont servis des gens comme boucliers humains. Ils nous faisaient marcher devant eux et posaient parfois leurs fusils sur nos épaules. Au bout de dix minutes, ils nous ont bandé les yeux et nous ont emmenés sur un vaste terrain découvert. J'ai essayé d'enlever mon bandeau pour voir si des amis étaient avec moi. J'ai demandé des nouvelles de la femme blessée, on m'a dit qu'ils l'avaient laissée sur place. On nous a ensuite attachés les uns aux autres par les mains, par groupes de cinq. Nous avons marché pendant une demi-heure environ [...] ils nous ont fait asseoir par terre pendant cinq minutes. J'ai entendu un soldat qui ordonnait de nous faire avancer par groupes de 20 en quatre rangées. Un char nous précédait et un autre fermait la marche, j'ai reconnu le bruit. Il était tard. Ils nous ont rassemblés et nous ont fait asseoir en rangs. J'ai essayé d'ôter mon bandeau avec ma jambe ; j'avais peur d'être écrasé par un char [...] ils nous ont frappés sur le corps et la poitrine à coups de crosse de fusil [...] ils nous ont ensuite fait asseoir, la tête entre les genoux et les mains dans le dos. Ils nous ont rassemblés sur un vaste terrain à côté de la forêt de Bir al Saadeh, tout près de l'avant-poste de Jénine. Nous étions en sous-vêtements et il faisait froid. Quand nous avons réclamé des couvertures, ils nous ont battus et ils ne nous ont pas donné d'eau. Nous sommes restés là de minuit à 10 heures du matin environ.
“Puis ils nous ont emmenés à Salem dans un autocar ou une sorte de camion avec des sièges. Quand nous sommes arrivés à destination, ils nous ont fait descendre un par un et nous ont demandé notre nom et notre carte d'identité. Ils ont recueilli des informations : noms et renseignements personnels. Un soldat a demandé qui parlait l'hébreu, j'ai levé la main. Ils ont enlevé mon bandeau et m'ont donné un bidon contenant environ quatre litres d'eau chaude que je devais distribuer à ceux qui avaient soif. Nous étions une trentaine d'hommes. Comme je parlais l'hébreu, on m'a demandé de dire aux soldats qu'il y avait des blessés; ils m'ont répondu qu'ils s'en occuperaient plus tard. Il n'y avait pas assez d'eau pour tout le monde. Un soldat m'a demandé de dire aux autres : "Vous, les combattants, vous ne méritez pas de vivre, vous devriez mourir." J'ai répondu : "Nous sommes venus nous rendre, nous sommes des gens ordinaires." Il faisait chaud et certains d'entre nous ont essayé de s'allonger, mais les soldats nous ont obligés à mettre notre tête entre nos genoux. Il y avait un homme de soixante-huit ans qui ne pouvait pas se mettre dans cette position, les soldats l'ont frappé à coups de pied et de crosse de fusil. Nous sommes restés ainsi de 10 heures du matin jusqu'à la nuit, sans interruption. Je n'ai été autorisé à changer de position qu'au moment où j'ai distribué l'eau. Nous sommes restés à Salem du mardi soir au mercredi soir. Il y avait dans notre groupe un diabétique qui n'a reçu aucune assistance médicale pendant toute cette période. J'ai été relâché dans une station-service ; j'avais toujours les yeux bandés mais ils m'avaient attaché les mains par-devant. Quand je suis descendu de l'autocar, ils m'ont dit de ne pas retourner à Jénine ni dans le camp.”

Muhammad et Husni Ahmad Amer

Les frères Muhammad et Husni Ahmad Amer ont été arrêtés par les FDI le dimanche 7 avril. Selon Muhammad Amer, Husni, qui avait été contraint de participer à une opération des FDI, a été roué de coups puis, le même jour, emmené du centre de détention de Salem dans une ambulance. Lorsqu'il s'est entretenu avec les délégués d'Amnesty International, il cherchait des informations sur le sort de son frère ; il a appris deux mois plus tard que celui-ci était mort.

Muhammad Amer a fait le récit suivant :

“Le matin du 7 avril, j'étais chez ma mère dans le quartier du camp appelé Jurrat al Dahab. C'était un dimanche et il était environ huit heures. J'étais avec mon fils, un autre de mes frères et ma mère. J'ai entendu frapper à la porte. Quand nous avons ouvert, nous avons vu mon frère Husni avec les FDI, qui nous ont ordonné de sortir. Nous sommes allés sur le balcon. Vingt à 25 soldats sont entrés dans la maison ; ils y sont restés environ cinq minutes. Ils ont arrêté mon fils Amir et ont laissé ma mère et mon autre frère Maher qui est handicapé. Ils m'ont emmené avec mon frère Husni jusqu'à sa maison qui est tout près.
“Nous sommes entrés dans la maison de Husni puis nous sommes descendus au sous-sol. Les soldats ont vu de nombreux dessins sur les murs du sous-sol et un officier nous a dit : "Ce sont des plans pour guider les combattants." Nous avons tous deux répondu que ce n'étaient que des dessins d'enfants. Quand mon frère a dit qu'il s'agissait de dessins de ses enfants, ils lui ont attaché les mains dans le dos avec des lanières en plastique et l'ont fait asseoir. Ils ne m'ont pas touché, j'étais debout à côté de mon frère.
“Ils se sont mis à le frapper à l'épaule et aux fesses avec une sorte de matraque. Les coups ont continué pendant une demi-heure environ. Le soldat ne cessait de répéter : "Avoue que ce sont les plans des militants". Mon frère a hurlé pendant un moment puis son visage est devenu presque blanc. Il leur répétait que c'étaient les dessins de ses enfants et il a dit : "Je peux faire venir mes enfants et ils vous le diront."
“Mon frère a commencé à dire qu’il avait mal au ventre et il a demandé de l'eau aux soldats. Ils ont refusé de lui en donner. Ils l'ont battu quatre ou cinq fois et, entre les coups, ils lui posaient des questions sur les dessins.
“Quand ils ont eu fini de battre mon frère, ils m'ont dit : "D'accord, maintenant c'est ton tour." Je leur ai dit en hébreu que j'étais malade et que j'avais des troubles cardiaques. Ils m'ont laissé pendant cinq minutes puis ils sont revenus et ils m'ont dit : "C'est bon, tu peux aller dans l'autre pièce." C'était juste à côté de la pièce dans laquelle j'étais avec mon frère. Dans l'autre pièce, ils m'ont fait asseoir par terre. La porte était restée ouverte et je voyais mon frère. Je suis resté environ une demi-heure dans cette pièce, puis ils nous ont emmenés à l'extérieur. Mon frère prenait appui sur moi. Les FDI nous ont emmenés jusqu'à l'entrée du camp ; nous avons marché 200 à 250 mètres. Dans le camp, ils nous ont bandé les yeux et nous ont attaché les mains avec des lanières en plastique. Ils nous ont fait asseoir. Nous sommes restés là une heure ou deux, je ne sais pas au juste.
“Mon frère se plaignait sans arrêt d'avoir mal. Ils nous ont d'abord emmenés à Bir Saadeh. Mon frère hurlait de douleur, il répétait qu'il était blessé. Quand nous sommes arrivés à Bir Saadeh, ils nous ont séparés. Quand j'ai demandé à aller aux toilettes, un soldat m'a emmené et il m'a laissé ôter mon bandeau. Quand je suis revenu, j'ai changé de place et je me suis assis sous un arbre. On m'a autorisé à ne pas remettre le bandeau. J'entendais mon frère qui réclamait de l'eau et se plaignait d'avoir mal au ventre. Peu de temps après,
le soldat m'a dit de remettre le bandeau. Quand je l'avais enlevé, j'avais vu mon frère au pied de la colline. Il ne lui ont pas donné d'eau ni de soins médicaux. Nous sommes restés là pendant environ six heures.
“Puis ils nous ont fait monter dans un véhicule blindé de transport de troupes pour nous emmener au centre de détention de Salem. Nous avons compris que nous étions à Salem en entendant l'appel à la prière. On nous a ordonné de nous asseoir sur le sol caillouteux. Ils m'ont emmené pour m'interroger et m'ont posé quelques questions. Ils m'ont demandé si je voulais travailler pour eux et ils ont dit que si j'acceptais je serais autorisé à travailler en Israël. J'ai refusé. Ils m'ont interrogé pendant dix à quinze minutes puis ils m'ont photographié et ils ont gardé la photographie. Je les ai entendus se dire l'un à l'autre en hébreu : "Tu peux le relâcher." Ils m'ont remis les menottes et le bandeau.
“Après l'interrogatoire, je suis retourné m'asseoir sur les cailloux. Ils m'ont mis à côté de mon frère et le soldat m'a donné sa carte d'identité. Il gémissait bruyamment et semblait avoir du mal à respirer. Les autres détenus se sont mis à crier qu'il était en train de mourir. J'ai entendu les soldats qui essayaient de lui donner des soins médicaux, puis l'un d'entre eux a demandé une ambulance. Je voyais un peu à travers le bas de mon bandeau et je les ai vus emmener mon frère. Il était à peu près 19 h 30. Je suis resté là toute la nuit et j'ai été libéré le lendemain matin. Je n'ai pas revu mon frère.”

La famille de Husni Amer et des organisations locales de défense des droits humains, dont l'organisation israélienne HaMoked (Centre pour la défense de l'individu)., se sont régulièrement enquises de son sort. Les FDI ont répondu qu'elles n'avaient aucune trace de sa détention ni de son hospitalisation. Le 1er juin, soit près de deux mois après l'arrestation de cet homme, le Bureau de coordination de district (centre de coordination entre Israël et l'Autorité palestinienne) a informé la famille de Husni Amer que son corps se trouvait au centre de médecine légale d'Abu Kabir. Le 6 juin, la Haute Cour de justice israélienne, statuant sur une requête introduite par la famille de cet homme, a empêché tout nouvel examen du corps. Le 13 juin, Muhammad Amir a été convoqué à Abu Kabir pour identifier le corps de son frère. La famille avait réclamé un examen médico-légal indépendant pour établir les causes de la mort.

L'accès aux services de base

Les habitants de la ville de Jénine et du camp de réfugiés ont exprimé aux délégués d'Amnesty International l’inquiétude croissante qu’ils éprouvaient en voyant diminuer les stocks de nourriture et d'eau. Les représentants de l'organisation présents dans la ville du 15 au 17 avril ont été témoins de la détresse des familles qui venaient de passer quinze jours enfermées dans les maisons, la plupart du temps sans eau ni électricité.

L'électricité, coupée dans la ville le 3 avril 2002, a été rétablie presque partout dans les quatre à dix jours qui ont suivi. Toutefois, selon l'UNRWA, l'électricité n'a été partiellement rétablie que le 25 avril dans la partie basse du camp. Dans un entretien avec les délégués d'Amnesty International, le responsable du service de l'électricité pour la municipalité de Jénine a fourni un registre détaillé des coupures ainsi qu'un rapport sur l'évaluation des dommages rédigé par des ingénieurs. Selon lui, plusieurs transformateurs principaux avaient été pris pour cible et les équipes de réparateurs avaient essuyé des tirs des FDI quand elles avaient tenté de réparer les câbles endommagés.

La fourniture d'eau a également été suspendue par les FDI et, de surcroît, un grand nombre de réservoirs situés sur le toit des maisons ont été endommagés par les tirs des FDI ; la fourniture d'eau n'a été rétablie dans certains endroits qu'au bout de vingt jours. Le directeur du service des eaux de la ville de Jénine a déclaré aux délégués d'Amnesty International que les pompes étaient hors d'état de fonctionner dans une station de pompage desservant la ville de Jénine et les villages situés à l'Ouest. Les dégâts occasionnés au réseau étaient importants et “les canalisations principales à la sortie des réservoirs ou des stations de pompage [avaient] été sectionnées volontairement par des bulldozers ou indirectement par le passage fréquent des chars. Sept des 11 pompes à propulsion [qui permettent à l'eau d'arriver dans la partie haute de la ville] [avaient] été touchées ou détruites par des tirs de mitrailleuse ou d'obus de char. Les dégâts occasionnés au réseau à l'intérieur du camp [étaient] irréparables.” Le 5 avril, les FDI ont occupé une station de pompage et renvoyé le technicien pendant quatre jours. Les habitants du camp et ceux de la partie haute de la ville ont été privés d'eau, dans certains cas, pendant trois semaines. Selon les rapports de l'UNRWA, la fourniture d'eau au camp n'a été rétablie que le 28 avril.

Le responsable de la Direction de la planification et de la politique des FDI a soutenu aux délégués d'Amnesty International qu’il n’existait pas de politique de coupure de l'eau et de l'électricité, en ajoutant que les Palestiniens utilisaient les canalisations pour fabriquer des bombes. Toutefois, entre mars et mai 2002, les représentants de l'organisation, qui ont examiné des conduites d'eau et des transformateurs endommagés dans nombre de villes palestiniennes et de camps de réfugiés, ont conclu que les dégâts occasionnés aux câbles électriques et aux canalisations d'eau étaient délibérés et systématiques.

Le couvre-feu prolongé empêchait les habitants de Jénine ou du camp de réfugiés de se procurer de l'eau par d'autres moyens, hormis pendant les périodes de levée du couvre-feu. Les associations d'aide humanitaire ont été dans l'impossibilité de fournir de l'eau, de la nourriture ou des médicaments jusqu'au 17 avril. La plupart des familles qui avaient déjà connu des incursions et des périodes de couvre-feu avaient constitué des réserves de nourriture, stockant dans les maisons du riz, des lentilles et des haricots ainsi que de l'eau dans des bouteilles ou des seaux. Il n'était pas possible de se procurer du lait, de l'eau ni de la nourriture fraîche. Les hôpitaux ont signalé, dans le camp, six cas d'enfants tombés malades après avoir bu de l'eau souillée. Les hôpitaux avaient leurs propres générateurs, mais le fonctionnement des services était affecté par la pénurie d'eau et de nourriture ; les malades et le personnel de l'hôpital de Jénine se sont nourris essentiellement de biscuits pendant plusieurs jours.

Les entraves apportées à l’aide médicale et humanitaire

Les services d'assistance médicale n’ont pas eu la possibilité de pénétrer dans le camp de réfugiés de Jénine pendant près de onze jours, du 4 avril à midi au 15 avril 2002. Par ailleurs, les FDI prenaient les ambulances pour cible(11) ou tiraient des coups de semonce autour d'elles. Les ambulanciers étaient harcelés ou arrêtés. Pendant ce temps, des cadavres restaient des jours durant dans les rues du camp ou dans des maisons. Les blessés attendaient des heures avant de recevoir des soins ou étaient soignés chez eux. Plusieurs personnes seraient mortes dans des circonstances donnant à penser que leur décès résulte, directement ou indirectement, de l'absence de soins médicaux. De nombreux témoignages évoquent des familles demandant désespérément et vainement des secours au téléphone, et contraintes de rester seules avec un proche à l'agonie ou mort. Il ressort de nombreux cas de Palestiniens tués par les FDI qu’il était difficile, voire impossible, d'obtenir une assistance médicale ou une ambulance pour évacuer les morts ; trois de ces cas, ceux d'Atiya Abu Irmaila, de Nayef Qasem Abd al Jaber et d'Amid Azmi Abu Hassan Fayed, sont exposés plus loin. Dans deux cas sur lesquels s'est penchée Amnesty International, le retard dans l'accès aux soins médicaux aura des conséquences à long terme pour les blessés.

Selon le personnel médical, les ambulances ont pu circuler pendant les trente premières heures de l'incursion, soit de l'aube du 3 avril au 4 avril à midi. Pendant cette période, elles ont transporté cinq cadavres et environ 45 blessés à l'hôpital de Jénine. Parmi les premières victimes palestiniennes figurait Fadwa Fathi Abdallah Jamal, une infirmière de vingt-sept ans qui été abattue par des soldats dans la rue, le 3 avril au petit matin ; elle se rendait dans un centre de santé du camp de réfugiés, vêtue de son uniforme et accompagnée de sa sœur, également infirmière.

Les FDI ont imposé un blocus médical à partir du 4 avril 2002 à midi et ont empêché les ambulances de pénétrer dans le camp. L'hôpital de Jénine était encerclé par des chars et le bâtiment qui lui faisait face servait de base aux FDI. Toutes les personnes, visiteurs, personnel et malades, qui se trouvaient dans l'hôpital le 4 avril à midi ont été contraintes d’y rester : on comptait environ 300 personnes, dont 100 membres du personnel médical et 105 patients, qui ont dû se contenter pendant plusieurs jours de biscuits, de chocolat et d'eau. Le 4 avril, le CICR a été empêché de livrer de l'oxygène à l'hôpital, dont les stocks s'épuisaient; la livraison a été autorisée le lendemain. Le CICR a également fourni des médicaments, du sang et de la nourriture. Le 5 avril, l'hôpital avait reçu six cadavres, nombre porté à sept quand un blessé est mort le lendemain, alors que sa morgue ne peut en accueillir qu'un seul. La direction a demandé aux FDI l'autorisation d'enterrer les corps dans le petit jardin derrière l'hôpital, ce qui lui a été accordé le 6 avril.

“Le poste du Croissant-rouge palestinien a accueilli près de 200 réfugiés [qui avaient fui le camp de Jénine], des femmes et des enfants pour la plupart. Nous n'avions pas de nourriture, pas d'eau, pas de matelas pour qu’ils puissent dormir. Vu cette situation difficile, vers le 9 ou 10 avril, certaines des personnes hébergées chez nous ont décidé de tenter de se rendre à Jénine. Ils devaient franchir le poste de contrôle en quittant nos locaux ; j'ai donc envoyé une ambulance avec eux. Quand ils sont arrivés au poste de contrôle, une deuxième ambulance est venue les rejoindre de l'autre côté. Le 10 avril, les FDI ont arrêté quatre ambulanciers, deux dans chaque véhicule. Ils ont été détenus deux jours dans le centre de détention de Salem puis relâchés dans un village voisin ; on leur a dit de ne pas retourner à Jénine pendant trois jours.”
Ibrahim Dababneh, responsable du Croissant-rouge palestinien à Jénine.

Le 6 avril, les ambulances ne pouvaient toujours pas pénétrer dans le camp. Le 7 avril, des jeeps Landcruiser du CICR, qui devaient ravitailler l'hôpital de Jénine, ont été bloquées ; le matériel a toutefois été transféré dans des ambulances locales pour être livré à l'hôpital. Le 8 avril, les négociations continues entre le CICR, le Bureau de coordination du district et l'armée ont semblé avoir débouché sur un accord. Le Croissant-rouge a tenté d'envoyer trois équipes avec le CICR dans le camp de réfugiés pour récupérer les blessés. Les ambulances ont été longuement fouillées et les chauffeurs ont été contraints de s'allonger par terre. Vers dix-sept heures, les FDI ont accepté de laisser passer trois personnes ; le personnel de l'hôpital devait les examiner sans poser de questions. Les blessés ont été amenés à l'hôpital les yeux bandés. Après les avoir examinés, le docteur Abu Ghali, directeur de l'hôpital, a dit qu'ils avaient besoin de recevoir des soins en toute urgence. Les FDI n'ont toutefois autorisé l'admission que d'un seul patient.

“Toute cette opération et les négociations avec les FDI et le CICR se sont prolongées de huit heures du matin à vingt-trois heures ; au bout du compte, à la fin de la journée, un seul blessé a été admis à l'hôpital” a souligné le docteur Abu Ghali.

“À ce moment-là, nous avons essayé de trouver d'autres moyens d'entrer dans le camp, mais malheureusement toutes les routes étaient barrées ou rendues impraticables. Nous en avons conclu que les FDI avaient totalement bouclé le camp. Les FDI avaient érigé un poste de contrôle militaire au carrefour de la route qui mène à l'hôpital de Jénine, ce qui nous gênait aussi pour entrer dans la ville et pour en sortir. Chaque fois que nous passions, les FDI nous faisaient ôter notre chemise et fouillaient les véhicules. Cela prenait souvent beaucoup de temps et, dans un certain nombre de cas, quand nous avons fini par arriver à l'endroit où nous avions été appelés, le blessé avait été évacué ou était mort après avoir trop attendu.”
Ibrahim Dababneh, responsable du Croissant-rouge palestinien à Jénine

Du 9 au 14 avril, la situation est restée au point mort : à l'extérieur du camp de Jénine, au fil des jours, on a compté jusqu'à cinq ambulances du CICR, plusieurs médecins, six ambulances du Croissant-rouge qui attendaient en vain d'être autorisés par les FDI à pénétrer dans le camp pour évacuer les morts et les blessés.

Dans la soirée du 11 avril, un délégué du CICR et le docteur Abu Ghali, directeur de l'hôpital, étaient dans le bureau de ce dernier à l'étage supérieur de l'hôpital quand deux balles ont traversé la fenêtre pour terminer leur course dans le plafond. Ils ont téléphoné au commandant des FDI qui aurait présenté des excuses en expliquant qu’un tireur d’élite avait commis une erreur.

Le 14 avril, trois jours après la fin des combats, le camp de réfugiés de Jénine restait coupé du monde extérieur. Neuf jours s'étaient écoulés depuis l'évacuation du dernier cadavre du camp. Parmi les blessés, seuls ceux qui étaient arrivés péniblement à sortir et à se déplacer par leurs propres moyens avaient été hospitalisés.

Un certain nombre de requêtes avaient été introduites devant la Haute Cour de justice israélienne. Le 8 avril, la Cour a statué sur une requête qui dénonçait le comportement de l’armée israélienne, affirmant qu’elle avait “empêché les malades et les blessés de Jénine et de Naplouse de recevoir des soins médicaux, imposé des restrictions qui interdisaient au personnel médical et aux moyens de transport d'accéder à la zone et rendu impossible l'inhumation des morts dans des conditions honorables”. Cette haute juridiction a conclu :

“Bien qu'il ne soit pas possible d’examiner les événements spécifiques évoqués dans la requête, qui paraissent a priori cruels, nous devons insister sur le fait que nos forces combattantes sont tenues d'appliquer les règles humanitaires relatives au traitement des blessés dans les hôpitaux et aux morts. L'utilisation répréhensible d'équipes médicales ainsi que d'hôpitaux et d'ambulances oblige les FDI à réagir de manière à empêcher ces activités ; cela n'autorise toutefois pas une violation de grande ampleur des règles humanitaires. Telle est également la position déclarée de l'État. Cette attitude est non seulement exigée par le droit international sur lequel se fondent les requérants, mais aussi par les valeurs de l'État d'Israël en tant qu'État juif et démocratique(12).”

La Haute Cour de justice a examiné, le 14 avril, trois requêtes dont l'