Document - What it takes to make society safer Op-ed by Javier Zúñiga and Leela Ramdeen

Comment rendre la société plus sûre

AMNESTY INTERNATIONAL

BILLET D'OPINION

Index AI : ACT 50/012/2012

AILRC-FR

30 novembre 2012

Comment rendre la société plus sûre

Par Javier Zúñiga, conseiller spécial, Amnesty International, et Leela Ramdeen, membre du comité de pilotage du réseau Greater Caribbean for Life

Aujourd'hui, plus de 1 500 villes dans le monde illuminent des bâtiments publics symboliques pour commémorer la première décision d'abolition de la peine de mort, prise par le grand-duché de Toscane, qui fait partie de l'Italie actuelle, le 30 novembre 1786. La lumière qui caractérise l'initiative des Villes pour la vie a une signification emblématique qui va largement au-delà des rassemblements militants éclairés par des bougies. C'est la lumière de l'espoir ; puisse-t-elle atteindre des régions où les appels à l'abolition se heurtent encore à une forte contestation.

Parmi ces régions figurent les Caraïbes, où la criminalité violente projette une ombre de plus en plus pesante sur la sécurité des citoyens. Selon une étude menée par l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime, le nombre d'homicides commis dans cette région n'a cessé de s'accroître depuis 1995, et dans plus de deux tiers de ces meurtres des armes à feu sont utilisées. La plupart des activités criminelles y sont attribuées à des gangs ou au grand banditisme. Elles touchent surtout des populations des quartiers centraux des villes, atteintes par le dénuement et l'exclusion, connaissant un taux de chômage élevé, ayant souvent des difficultés à se raccorder à l'eau et à l'électricité, et ne bénéficiant pas d'un logement avec garantie de maintien dans les lieux. Le risque d'être enrôlé dans un gang est particulièrement fort pour les jeunes gens.

Dans toute la région, les autorités ont réagi à la criminalité en faisant beaucoup trop appel à la répression et au châtiment, et en ne se montrant guère désireuses d'adopter des stratégies globales de prévention du crime visant des buts à long terme. Les taux d'élucidation et de condamnation, particulièrement en ce qui concerne les cas de meurtre, sont restés bas. Les mesures de lutte énergique contre la criminalité n'ont pour l'instant pas réellement abouti à une amélioration significative de la sécurité publique. À mesure que la criminalité augmentait, les citoyens faisaient de moins en moins confiance aux institutions pour rendre la société plus sûre.

Et c'est dans ce climat de peur que l'on entend souvent des voix qui s'élèvent en faveur d'une reprise des exécutions. Tandis que les pays d'Amérique centrale et du Sud sont pour la plupart abolitionnistes, le Venezuela étant le premier État moderne à avoir supprimé la peine de mort en 1863, la plupart des îles des Caraïbes ont conservé ce châtiment. Cependant, dans la pratique, les déclarations des gouvernements des Caraïbes en faveur de la peine de mort semblent une mesure populiste destinée à plaire à l'électorat. En raison des irrégularités de procédure et des défaillances structurelles du système judiciaire, des condamnations à mort ont fréquemment été annulées. Les exécutions sont rares, la dernière en date ayant été signalée à Saint-Kitts-et-Nevis en 2008, les quartiers des condamnés à mort sont déserts à Antigua-et-Barbuda, Belize, Cuba et la Dominique, et quatre pays au moins n'ont pas prononcé de sentence capitale depuis 2005.

Le soutien à la peine de mort n'en reste pas moins vigoureux, et certains efforts visant à se soustraire aux normes régionales en matière de peine capitale pour faciliter les exécutions ont mis les Caraïbes en contradiction avec les 140 pays du monde qui ont aboli la peine de mort dans la législation ou en pratique, et les ont écartées de l'évolution suivie par les Amériques elles-mêmes.

Les déclarations favorables à la peine de mort, lorsqu'elles émanent de parents et de proches de victimes de crimes de sang, constituent l'expression d'une souffrance et sont donc quelque peu compréhensibles, mais nous ne pouvons qu'être déconcertés lorsque des responsables politiques proclament leur soutien à ce châtiment. La peine capitale n'exerce pas d'effet dissuasif particulier sur les criminels. Elle ne constitue pas une solution. Elle vise à fournir un palliatif rapide aux inquiétudes relatives à la sécurité publique.

Ces considérations n'émanent pas uniquement d'experts éloignés du réel. Nous avons perçu clairement un sentiment comparable dans les paroles de femmes dont le fils, le mari, le gendre était tombé, victime d'un crime de sang. La même réflexion nous a été adressée par des travailleurs sociaux, des représentants de l'administration pénitentiaire et d'autres personnes engagées dans la lutte contre la criminalité. Et c'est aussi ce que nous a dit un détenu d'une prison de sécurité maximale, qui a passé des années en détention avant de découvrir qu'il existait d'autres choix que le crime, parce qu'il a bénéficié derrière les barreaux de la possibilité d'améliorer sa qualification. Tous nos interlocuteurs nous ont parlé de solutions et de chances à long terme, de la nécessité d'empêcher les enfants de s'engager dans un parcours violent, des investissements qui doivent profiter aux populations. Il faut s'en prendre aux causes profondes de la criminalité et rompre l'engrenage de la violence.

Ces dernières années, des voix se sont élevées dans les Caraïbes pour dénoncer la peine de mort et encourager la recherche de solutions différentes, s'inscrivant dans la durée, afin de sortir de la criminalité, mais elles sont restées isolées dans le concert de réactions passionnelles que suscitent souvent les meurtres odieux. Le réseau Greater Caribbean for Life est né pour relier ces voix, pour fournir un lieu d'échange à ceux et celles qui veulent donner un point de vue différent sur la réalité de la peine de mort dans les pays de la Grande Caraïbe.

Et c'est avec la volonté de créer cet espace très nécessaire pour engager un dialogue différent sur la question de la peine de mort et de la criminalité, en insistant sur la réalité de la peine capitale et sa dimension en termes de droits humains, qu'Amnesty International publie le 30 novembre un rapport sur la peine de mort dans les Caraïbes anglophones [LIEN]. Ce document met en avant des préoccupations essentielles sur le recours à la peine de mort dans la région, depuis les procès iniques jusqu'à l'application de la peine capitale à des personnes atteintes d'un handicap mental, et il se fait l'écho des inquiétudes des parties intéressées dans la région. Notre espoir : faire briller la flamme d'une bougie dans l'obscurité.