Chassés ou rejetés – Des Roms parlent de leur vie

 

LES HISTOIRES PERSONNELLES

Roma of Romanian origin in Via Centocelle camp, in Rome, Italy, 23 September 2009.

MARÍA DUMITRU ET MARIUS ALEXANDRU, ITALIE

María Dumitru et Marius Alexandru sont un couple de Roms de 28 ans. Ils sont originaires de Roumanie et ont trois enfants en bas âge. Depuis leur arrivée en Italie en 2004, ils ont été expulsés de force de leur logement à cinq reprises, sans qu’aucune solution de relogement ne leur ait jamais été proposée.

Le 11 novembre 2009, ils ont subi leur dernière expulsion forcée ; ils vivaient alors dans un camp établi sans autorisation près de Via Centocelle à Rome. Ils sont actuellement installés dans un squat non loin de là.

« Nous sommes d’abord allés dans le camp de Ponticelli, à Naples, a expliqué María. Mais au bout d’un moment la police nous en a chassés. Ils m’ont dit que s’ils me revoyaient dans le coin, ils m’enlèveraient mes enfants et les placeraient dans un orphelinat. »

Ils ont connu des expériences similaires à Caivano (à Naples) et dans un camp près de la via Cristoforo Colombo (à Rome). « La police a tout détruit », se souvient Marius. Au début de l’année 2008, sa famille s’est installée dans le camp de Via Centocelle. Elle en a été expulsée en avril de la même année, mais elle y est retournée immédiatement. Marius a ajouté : « Maintenant [à la suite de la dernière expulsion], on va devoir dormir dans la rue. Que pouvons-nous faire ? Nous sommes passés par sept campements différents en cinq ans. C’est difficile, très difficile. »

Avant la dernière expulsion, María avait parlé de leur vie de la façon suivante : « J’ai un peu honte car mon mari fouille dans les poubelles pour récupérer du fer et du cuivre qu’il va ensuite vendre, et ça nous fait un peu d’argent pour acheter de la nourriture. Il récupère aussi des vêtements dans les ordures car nous n’avons pas d’argent pour en acheter dans un magasin. C’est seulement grâce à lui que nous avons quelque chose à manger. S’il n’était pas là, nous serions à la rue […] Nous devons aussi payer l’école. Quand l’instituteur nous demande d’acheter des livres d’exercices, des stylos […] nous en avons pour quelque chose comme 5 euros.

« Nous avons eu des enfants tôt, mais je ne veux pas que mes enfants fassent pareil. Je veux qu’ils aillent à l’école et qu’ils puissent trouver un travail. Je voudrais qu’ils aient tous une meilleure vie que celle que j’ai eue. » 

 


LES HABITANTS DE LA RUE PRIMAVERII, ROUMANIE

En 2004, plus de 100 Roms ont été expulsés de force par les autorités municipales d’un immeuble situé dans le centre-ville de Miercurea-Ciuc, la capitale du district de Harghita, dans le centre du pays. La plupart ont été relogés par les autorités à la périphérie de la ville, au bout de la rue Primaverii, derrière une station d’épuration. Certains ont décidé de s’installer près d’une décharge à quelques kilomètres de là plutôt que d’habiter à côté de la station d’épuration. 

Les autorités ont commencé à parler avec les habitants de l’évacuation du bâtiment en 2001, arguant qu’elles devaient les déplacer pour garantir leur sécurité. Elles n’ont cependant pas mené de véritable processus de consultation des habitants. Les autorités ont acheté en 2001 huit préfabriqués métalliques mobiles, prêts à l’emploi, qu’elles ont installés à côté de la station d’épuration. En 2003, le conseil municipal a approuvé la démolition de l’immeuble. Selon les familles, les autorités leur ont donné l’assurance que ces préfabriqués étaient une solution temporaire et que des logements décents seraient mis à leur disposition ultérieurement.

Entre 2001 et 2004, les habitants de la rue Pictor Nagy Imre n’ont pas eu la possibilité de contester la décision d’expulsion ni de participer au processus décisionnel et d’influer ainsi sur leur avenir. Les autorités n’ont pas non plus tenté d’examiner les autres solutions qui auraient pu être envisagées à la place de l’expulsion. 

Sandor, l’un de ces habitants, a raconté à Amnesty International : « Ils sont arrivés et ont dit que nous devions déménager le lendemain. Ils nous ont donné 24 heures pour déménager. Ils nous ont dit que si on ne partait pas, ils reviendraient avec des engins de démolition et raseraient [l’immeuble] de toute façon. »

Plus de cinq années ont passé et les familles expulsées vivent toujours dans des conditions d’extrême précarité ; leur droit à un logement décent n’est pas respecté en termes de sécurité d’occupation, de mise à disposition de services, de matériaux, d’équipements et d’infrastructures, de localisation et d’habitabilité. Un autre habitant, Tibor, a expliqué ce que cela implique de n’avoir pas de logement convenable : « Nous avons besoin d’une maison où nous pouvons nous laver le matin. Nous sommes si sales qu’on ne nous laisse entrer nulle part, on nous dit qu’on sent mauvais. Nous voulons qu’on nous permette d’entrer. En hiver nous devons nous laver à l’eau froide. »

Ces personnes continuent d’être exclues et rejetées à la périphérie d’une ville qui est pourtant la leur. 

 


SMILJANA, BELVIL, SERBIE
« Je suis née à Belgrade, mais […] j’ai vécu à Niš pendant 30 ans jusqu’à ma rupture avec mon mari, et ensuite je suis retournée à Belgrade chez ma mère. Mais elle avait 78 ans et elle ne pouvait pas s’occuper de nous tous, alors nous avons loué un appartement. J’ai gagné un peu d’argent en vendant des choses au marché, mais ce n’était pas suffisant pour payer l’électricité, alors nous avons eu une amende de 4 500 euros parce qu’on n’avait pas payé les factures d’électricité ; j’ai dû vendre ma part de l’appartement de ma mère pour pouvoir payer cette amende, et nous nous sommes installés à Belvil il y a trois ans [...] J’ai payé 200 euros pour la maison […] Ma fille m’a conseillé de venir ici, et mon beau-fils m’a dit que c’était un bon endroit parce qu’on pouvait vendre des choses, mais le marché non officiel à Buvliak a été fermé et maintenant c’est difficile d’acheter de la nourriture.
« Ils ne nous disent pas ce qu’ils préparent. Nous avons peur qu’ils arrivent un matin et qu’ils détruisent la maison. Peut-être qu’ils nous donneront sept jours comme cela a été le cas dans d’autres secteurs de la localité [le bloc 67] : ils ont collé des affichettes pour prévenir de la date-limite, mais ensuite ils sont arrivés à quatre heures du matin. Cela pourrait nous arriver à nous aussi. Ils viendront avec la police.
Nous pouvons voir la route, et nous savons qu’ils arriveront par là. »

Les grands programmes de construction à Belgrade exposent des centaines de familles roms à la menace d’une expulsion forcée, lors de laquelle elles seront contraintes à quitter leur domicile sans avoir été consultées ni prévenues comme il se doit et sans qu’une solution de relogement adaptée leur soit proposée.
Les expulsions forcées peuvent entraîner la perte des moyens de subsistance, la dégradation de biens et l’impossibilité d’accéder aux services de santé et à l’éducation. En procédant à ces opérations, les autorités serbes manquent à leurs obligations découlant du droit international, notamment à l’obligation de garantir le droit à un logement convenable.
Le 31 août 2009, des familles roms habitant sous le pont Gazela ont été encerclées par des policiers tandis que des camions et des bulldozers arrivaient. Les autorités ont empêché les journalistes de s’approcher des lieux.
En moins de trois heures, quelque 114 familles ont été transportées en bus vers six sites en banlieue de Belgrade et relogées dans des conteneurs en métal. Soixante-quatre autres familles ont été conduites dans le sud de la Serbie. Peu d’entre elles ont eu le temps de sauver leurs effets personnels avant l’arrivée des bulldozers.

 

 

VĔRA, 37, ET SA FILLE MARGITA, 9, RÉPUBLIQUE TCHÈQUE

Vĕra est rom. Cette mère de 37 ans est en train d’achever un cycle universitaire. Elle est mariée à un homme qui n’est pas rom et avec qui elle a eu deux filles, âgées de 9 ans et 21 mois. Vĕra a travaillé comme assistante pédagogique dans une école (l’école P) puis elle partie en congé maternité.

La fille aînée de Vĕra, Margita, a été scolarisée à l’école N en première année, mais elle a eu du mal à faire face à la charge de travail demandée aux élèves. Elle était la seule élève rom dans sa classe à l’école N et les autres enfants se moquaient souvent d’elle ; elle ne s’est pratiquement pas fait d’amis. « Les enfants avaient pris l’habitude de l’appeler "la gitane" », a indiqué Vĕra à Amnesty International.

Quand Margita est entrée en deuxième année, le centre de conseil psychopédagogique a trouvé qu’elle avait des difficultés d’apprentissage et a recommandé son transfert dans une autre école élémentaire ordinaire où elle pourrait bénéficier d’une plus grande attention et d’un meilleur soutien. Vĕra a décidé de changer sa fille d’établissement et de l’inscrire dans l’école P, qui est réservée aux enfants roms mais qui dispense un enseignement ordinaire.

Vĕra reconnaît que la ségrégation dans le système scolaire est un problème, et aussi que Margita regrette d’être à moitié rom car les Roms sont stigmatisés dans la société tchèque. « J’espère que Margita acceptera un jour ses origines roms et qu’elle comprendra que les Roms sont des gens normaux, qu’ils sont comme les autres. » Vĕra insiste sur la discrimination exercée contre les Roms en République tchèque : « Je la ressens partout. Je suis infirmière mais j’ai eu du mal à trouver du travail dans mon créneau alors j’ai commencé à travailler comme assistante [pédagogique]. J’ai décidé de faire des études pour aider les autres Roms dans la même situation […] Je souhaiterais qu’il y ait davantage d’étudiants roms à l’université. Je voudrais qu’ils n’aient pas peur. Moi aussi j’avais peur d’aller faire des études. C’est difficile ; il faut travailler très dur. Mais ça en vaut la peine. »

 


FRANTIŠEK, 11, PUBLIQUE TCHÈQUE

Quand il a eu six ans František a commencé sa scolarité à l’école N, et il n’a pas eu de problèmes jusqu’en quatrième année.

Mais en février 2008, du fait de son comportement décrit comme perturbateur, son instituteur et le conseiller pédagogique de l’école ont proposé que František soit examiné par le centre de conseil psychopédagogique, qui a à son tour recommandé le transfert de cet enfant dans l’école I pour une période d’observation de quatre mois.

Vers la fin de cette période, le directeur de l’école a déclaré à la mère de František, Renata, que ce dernier avait un comportement « totalement différent » de celui décrit par l’école N et qu’il était « un gentil garçon […] désireux d’apprendre ». Il a donc recommandé sa réintégration dans l’école N dans la mesure où « il n’avait rien à faire dans une école [élémentaire d’apprentissage spécialisé] » et où ses connaissances étaient « supérieures à celles de ses camarades ».

Selon Renata, qui est assistante sociale dans une ONG basée à Ostrava, le niveau de l’enseignement délivré dans l’école élémentaire spécialisée était inférieur à celui de l’école élémentaire ordinaire, mais František avait été soulagé de se retrouver dans l’école I car « les instituteurs y [étaient] très gentils et […] lui faisaient beaucoup de compliments [et] leur attitude envers les enfants était complètement différente de celle des instituteurs de l’école N […] Si bien que les enfants étaient toujours heureux d’aller à l’école. »

František est retourné dans l’école N en juin 2008 mais en raison des quatre mois passés dans l’école spécialisée, où le programme d’études était allégé, il n’a pas réussi les examens écrits de fin d’année et a dû redoubler. Durant l’année scolaire 2008/2009 František s’est donc à nouveau retrouvé en quatrième année d’école élémentaire et il a subi le rejet de ses camarades de classe qui considéraient qu’il avait été envoyé dans une école pour élèves atteints d’un « léger handicap mental ». Au cours des six premiers mois de l’année, la situation s’est dégradée car les instituteurs se sont régulièrement plaints du comportement de František et ont affirmé qu’ils n’arrivaient pas à le maîtriser. De plus, Renata a dit à Amnesty International que František était systématiquement exclu des activités et sorties pédagogiques telles que la visite du planétarium, le spectacle de marionnettes, la journée de la musique ou encore des compétitions sportives car les instituteurs estimaient qu’ « il ne s’[intéressait] pas à ce genre de chose ».

František a fini par être démotivé : il « ne [voulait] pas apprendre, il ne [voulait] pas se préparer pour aller à l’école, et il demandait à retourner à l’école I » contre l’avis du centre de conseil psychopédagogique.

En mars 2009, ne supportant plus la situation dans l’école N, et après consultation du centre de conseil psychopédagogique, Renata a décidé d’envoyer František dans une autre école principalement fréquentée par des enfants Roms et située près de son lieu de travail.

 


SALTANA AHMETOVICH (NINO)

Saltana Ahmetovich (Nino) est rom et il âgé de 30 ans. Il est né en Italie et a passé toute sa vie dans des camps. Ses parents, originaires du Monténégro, sont arrivés en Italie en 1969 et ont vécu à Milan, Naples puis Rome, où la plupart des membres de la famille se sont installés en 1979. Nino vit depuis 1996 dans une caravane à La Monachina, un camp « toléré » installé dans l’ouest de la ville.  Nino se souvient de son emménagement dans le camp de La Monachina en 1996 : « Nous habitions à Battistini [un camp situé à proximité] mais nous risquions d’être brûlés vifs ; des gens jetaient des cocktails Molotov sur nous parce qu’ils ne voulaient pas que nous restions là car nous étions près d’un secteur résidentiel. La police et les pompiers sont arrivés et nous ont dit de rejoindre nos proches à La Monachina. Avant nous avions habité dans plusieurs camps à Milan et à Naples […] La police venait nous chasser parce que nous occupions des terrains publics et nous étions déplacés dans un autre camp. »

« Aujourd’hui je vis dans une caravane […] mais quand nous sommes arrivés à La Monachina nous n’avions rien […] Avec mon beau-frère et un ami nous avons construit une maison pour ma mère, ma sœur et ma nièce […] Tous les trois ans il nous faut la démolir et la reconstruire parce qu’elle pourrit. » 

Nino a eu toute une variété d’emplois, mais il lui est très difficile de trouver un poste permanent.

Il est inquiet au sujet de sa situation actuelle. « Mon premier travail c’était dans une église, où je faisais le ménage […] Et puis j’ai quitté cet emploi et j’ai commencé à m’occuper d’une personne âgée. Mais cette personne dont je m’occupais a fini par mourir […] Ensuite j’ai vendu des plantes [et du] métal. Entre septembre 2008 et novembre 2009 j’ai entretenu un parc pas loin d’ici. J’ai obtenu ce poste par le biais d’un programme d’aide à l’emploi soutenu par le gouvernement. C’est terminé. Maintenant je vends du métal mais je ne gagne pas assez d’argent. Comment vais-je faire pour survivre ? Que vais-je faire ?»

« Je n’ai pas fait de demande de logement social, cela ne servirait à rien.  Si je dis  "Je m‘appelle Saltana Ahmetovic et j’habite à La Monachina", la municipalité ne me donnera jamais de logement.  J’ai demandé l’électricité et je ne l’ai jamais eue […] alors imaginez pour un logement !»

 


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