Asie-Pacifique

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Los derechos humanos región a región

Aung San Suu Kyi, grande figure du mouvement pro-démocratique au Myanmar qui avait été placée en résidence surveillée, s’adresse à ses partisans après sa libération à Yangon (Myanmar), le 13 novembre

© AP/PA


« Je suis innocent et je vais le prouver. Je vais sortir et je reprendrai mes activités en faveur des droits humains et du droit à la santé des adivasis dans le Chhattisgarh, quelles que soient les menaces auxquelles moi-même et d’autres militants des droits humains sommes confrontés. »

Le docteur Binayak Sen, s’adressant à Amnesty International le 24 février 2010

Dans une région où vivent près des deux tiers de la population mondiale et qui s’étend sur un tiers de la surface de la planète, quelques défenseurs des droits humains, comme Binayak Sen, ont occupé la une de l’actualité et influé sur des événements nationaux et géopolitiques parce qu’ils ont eu le courage de dire la vérité aux dirigeants. Les événements qui se sont déroulés en 2010 ont mis en lumière le rôle fondamental des personnes courageuses qui revendiquent plus de dignité et de respect ; mais ils ont aussi souligné le lourd tribut payé par ces défenseurs des droits humains ainsi que la nécessité persistante de leur apporter un soutien au niveau mondial.

Cinquante ans après la naissance d’Amnesty International, créée pour défendre les droits des personnes détenues du simple fait de leurs opinions, des gouvernements de la région Asie-Pacifique avaient toujours pour habitude de répondre à leurs détracteurs par l’intimidation, l’emprisonnement, les mauvais traitements, voire la mort. La répression exercée par les États frappait sans distinction ceux qui réclamaient des droits civils et politiques et ceux dont les revendications étaient liées à des violations des droits économiques, sociaux et culturels.

L’année a cependant apporté quelques bonnes nouvelles. À la mi-novembre le monde s’est réjoui avec la population du Myanmar lorsqu’Aung San Suu Kyi a été libérée à l’expiration de sa peine. Elle avait été soumise durant 15 des 21 dernières années à une forme ou une autre de détention.

Elle a eu le triste privilège, pendant de nombreuses années, d’être la seule personne vivante ayant reçu le prix Nobel de la paix alors qu’elle se trouvait en détention. En décembre, cet honneur a cependant été étendu à Liu Xiaobo, un écrivain et dissident qui purgeait une peine d’emprisonnement en Chine pour son rôle dans la rédaction de la Charte 08, un manifeste pour un gouvernement plus à l’écoute et plus ouvert.

Les autorités chinoises ont réagi en tentant, sans succès, de faire pression sur la Norvège pour qu’elle annule cette distinction, puis en cherchant, par l’intimidation ou la cajolerie, à dissuader plusieurs gouvernements d’assister à la remise du prix. La cérémonie s’est finalement déroulée en présence de nombreuses personnes, mais Liu Xiaobo est resté emprisonné tandis que son épouse, Liu Xia, était placée en résidence surveillée et que d’autres membres de sa famille et militants étaient empêchés de se rendre à Oslo pour recevoir le prix ou participer aux festivités. Liu Xiaobo était le premier lauréat du prix Nobel de la paix, depuis 1936, à ne pas pouvoir recevoir en mains propres cette distinction ; cette année-là en effet, le gouvernement nazi de l’Allemagne avait empêché Carl von Ossietzky de se rendre à la cérémonie. Le choix de Liu Xiaobo par le Comité Nobel et la réaction de colère des autorités chinoises ont mis en évidence la persistance, et même l’intensification, au cours des trois dernières années, des mesures prises pour réduire au silence les détracteurs du gouvernement.

L’année s’est terminée avec la condamnation à la réclusion à perpétuité prononcée contre Binayak Sen par un tribunal local en Inde. Ce prisonnier d’opinion est un médecin et militant qui avait dénoncé la responsabilité du gouvernement indien et des groupes armés maoïstes dans l’escalade de la violence dans le centre de l’Inde. Son procès, qui était motivé par des considérations politiques, a été entaché par des irrégularités graves en matière de procédure et d’administration de la preuve, et il a été sévèrement critiqué par des observateurs en Inde comme à l’étranger. Un tribunal de l’État du Chhattisgarh a condamné Binayak Sen à la détention à perpétuité pour sédition, en vertu de la loi problématique dont l’administration coloniale britannique s’était servie contre le mahatma Gandhi.

Aung San Suu Kyi, Lui Xiaobo et Binayak Sen, symboles de la résistance contre l’injustice et l’indignité, souffrent eux aussi profondément des privations liées à la détention. Ils sont au centre de l’attention internationale, ce qui leur est peut-être favorable, mais les autorités leur ont infligé des mauvais traitements et ont soumis leur famille et leurs proches à des menaces et des manœuvres de harcèlement. De ce point de vue, leur sort n’est pas différent de celui de milliers de militants et de défenseurs des droits humains qui sont persécutés par leur gouvernement dans la région Asie-Pacifique mais qui ne figurent pas à la une de l’actualité et ne retiennent pas l’attention des responsables politiques.

Liberté d’expression

Un rapide tour d’horizon des événements de l’année suffit à montrer que dans toute la région Asie-Pacifique de nombreux journalistes et militants ont mis leur vie et leur bien-être en péril pour exiger des gouvernements, entre autres acteurs puissants, qu’ils remplissent leurs obligations concernant le respect de la dignité et des droits de tous. Beaucoup de ceux qui ont osé exercer leur droit d’exprimer librement leurs opinions ont subi des violations de leurs droits civils et politiques. Paradoxalement, ce sont souvent ces atteintes aux droits civils et politiques qui ont fait la une de l’actualité plutôt que les causes plus compliquées – des violations des droits économiques, sociaux et culturels, fréquemment – à l’origine des revendications et des critiques.

Quels que soient les motifs de la dissidence, la plupart des gouvernements de la région partageaient la volonté de neutraliser ceux qui les critiquaient, nonobstant les différences politiques, religieuses, ethniques et culturelles. La « sécurité nationale » ou le maintien de l’harmonie et de la stabilité étaient aussi régulièrement invoqués dans la région pour justifier les tentatives de réduire au silence les dissidents.

Le gouvernement de Corée du Nord, assailli par de graves problèmes économiques et des tensions politiques accrues avec ses voisins, a continué de soumettre à des restrictions draconiennes tous les moyens de communication à l’intérieur du pays. Vitit Muntarbhorn, rapporteur spécial de l’ONU sur la situation des droits de l’homme en République populaire démocratique de Corée, a fermement condamné à la fin de son mandat le manque exceptionnel de respect du pays pour quasiment toute la gamme des droits humains internationalement reconnus. Il n’existait même pas un semblant de liberté d’expression ou de société civile organisée, et le gouvernement réprimait sévèrement ceux qui tentaient ne serait-ce que de recevoir des informations de sources non autorisées, par exemple par la radio à ondes courtes.

Peu de gouvernements cherchaient à maintenir un tel niveau de contrôle sur les opinions reçues ou exprimées par leurs citoyens. Même au Myanmar le régime s’est efforcé d’améliorer sa mauvaise image, à l’intérieur du pays et à l’étranger, en organisant des élections législatives en novembre et en remplaçant à la tête du pays les militaires en uniforme par des dirigeants civils – bien qu’il s’agisse souvent des mêmes personnes. Tenues sans que les électeurs aient eu la possibilité de débattre de l’avenir du pays, et alors que beaucoup de candidats susceptibles de critiquer le gouvernement, si ce n’est la plupart d’entre eux, ont été empêchés de participer au scrutin, ces élections étaient très contestables de l’avis d’un grand nombre d’observateurs.

Le gouvernement du Myanmar a eu beau tenter d’apaiser certaines des critiques virulentes exprimées à son égard au niveau international et régional en libérant Aung San Suu Kyi une semaine seulement après les élections législatives, le maintien en détention de milliers de prisonniers, bien souvent dans des conditions effroyables, a fait échec à tout simulacre de concessions. On sait depuis longtemps que les autorités ont incarcéré quelque 2200 militants politiques, beaucoup d’entre eux pour avoir soutenu la cause défendue par Aung San Suu Kyi et son parti, la Ligne nationale pour la démocratie (NLD). Mais les recherches effectuées au cours de l’année 2010 par Amnesty International ont en outre révélé à quel point les autorités militaires du Myanmar surveillaient et réprimaient les dissidents appartenant aux nombreuses minorités ethniques. De longue date écartées du pouvoir, ces dernières étaient soumises au travail forcé et leurs terres étaient confisquées.

Dans la plupart des autres pays de la région, les autorités ont tenté de contrôler la critique alors même que les formes d’expression anciennes et nouvelles se propageaient. Ainsi, au Viêt-Nam, une douzaine de militants ont été condamnés, à l’issue de procès entachés d’irrégularités, simplement parce qu’ils avaient critiqué, sans recourir à la violence, la politique gouvernementale. La plupart des personnes condamnées avaient été accusées en vertu de lois relatives à la « sécurité nationale » mal définies et rédigées en termes vagues.

Le gouvernement chinois continuait d’exercer une intense pression sur certaines minorités ethniques, en particulier les Tibétains et les Ouïghours, une population majoritairement musulmane vivant dans la région du Xinjiang, riche en ressources naturelles. Plus d’un an après les émeutes violentes survenues au Xinjiang, il continuait de persécuter les militants ouïghours et de réduire au silence ceux qui le critiquaient. Il justifiait ses pratiques répressives en invoquant la menace du « séparatisme » et d’autres vagues menaces à la sécurité nationale, dénuées de fondement.

Quelle que soit leur appartenance ethnique, les personnes qui critiquaient directement les autorités chinoises étaient la cible d’une brutale répression. Le gouvernement chinois n’a même pas atteint les objectifs qu’il avait fixés dans son plan d’action de deux ans pour les droits humains qui a pris fin en 2010. Les voix qui réclamaient un gouvernement plus représentatif continuaient d’être étouffées alors même qu’on assistait à une progression constante du débat public dans les médias traditionnels, comme les journaux, et au développement des réseaux sociaux sur Internet. Le gouvernement chinois a montré qu’il était extrêmement sensible aux critiques exprimées publiquement par les médias et la société civile, mais qu’il avait en même temps très peur et ne voulait pas faire confiance aux citoyens et les laisser jouer un rôle plus important dans la conduite de leurs propres affaires.

En Thaïlande, un pays qui se prévaut d’un environnement médiatique plus ouvert que chez la plupart de ses voisins d’Asie du Sud-Est, la liberté d’expression a été soumise à d’importantes restrictions dans un contexte de troubles politiques graves et de violences dans les rues. Alors que Bangkok était le théâtre de mouvements de protestation de grande ampleur et parfois violents, le gouvernement a proclamé l’état d’urgence et pris des mesures répressives contre des milliers de sites Internet. Des dizaines de milliers de sites ont été fermés au motif qu’ils menaçaient la sécurité nationale et avaient, d’une manière ou d’une autre, insulté la monarchie et violé les lois sévères relatives aux crimes de lèse-majesté.

Forte depuis bien longtemps d’une presse dynamique et d’un système juridique solide, l’Inde se targue d’être la plus grande démocratie au monde. Pourtant, le gouvernement s’est appuyé sur des allégations infondées et indéfendables de menaces à la sécurité nationale pour engager des poursuites contre Binayak Sen et contre des centaines d’autres personnes détenues dans l’État de Jammu-et-Cachemire, en proie à de graves troubles. Face à la forte recrudescence des mouvements de protestation contre la brutalité avec laquelle le gouvernement indien dirigeait cet État, les autorités ont arrêté des dizaines de suspects dont beaucoup ont été placés en détention administrative, sans que soient respectées les garanties d’une procédure régulière.

Les citoyens de plusieurs autres pays d’Asie du Sud ont eux aussi subi d’importantes restrictions à leur liberté d’expression. Au Sri Lanka, les restrictions frappant les journalistes et la société civile ont persisté après la réélection du président Mahinda Rajapakse en janvier. Les journalistes et les militants qui s’opposaient à son gouvernement ont affirmé être la cible de manœuvres d’intimidation et de menaces, des déclarations qui ont été confirmées par plusieurs cas de harcèlement, de détention et d’enlèvement de journalistes par des forces considérées comme liées au gouvernement. Les journalistes afghans ont eux aussi été la cible d’un harcèlement croissant et d’agressions imputables tant à des agents de l’État qu’à des acteurs non étatiques, tout particulièrement durant les élections législatives, largement discréditées. Des journalistes ont toutefois courageusement continué à travailler au moins dans les régions contrôlées par le gouvernement, malgré le harcèlement et les détentions arbitraires dont ils étaient victimes. Malheureusement, les talibans et d’autres groupes antigouvernementaux empêchaient tout débat critique dans des zones de plus en plus étendues du pays.

Dans certains cas les gouvernements n’intervenaient pas directement pour restreindre la liberté d’expression, mais ne faisaient pratiquement rien pour protéger les journalistes et l’espace de débat public. Plus d’un an après le massacre de 33 journalistes aux Philippines, la procédure ouverte contre les responsables présumés traînait en longueur et les témoins se plaignaient d’être menacés et intimidés. Dix-neuf attaques meurtrières ont été menées au cours de l’année au Pakistan contre des employés des médias, dans la plupart des cas sans que les auteurs ne soient clairement identifiés ; des accusations ont notamment été portées contre les talibans pakistanais, des groupes religieux radicaux et de mystérieux services de renseignement du gouvernement. Les autorités ne se mobilisaient guère pour protéger les journalistes et traduire leurs agresseurs en justice. Malgré ces attaques, de nombreux journalistes pakistanais ont déployé beaucoup d’efforts pour rendre compte des nombreux maux assaillant leur pays.

Le Pakistan a de nouveau connu une année cataclysmique avec, en juillet et en août, des inondations sans précédent qui ont touché près d’un cinquième du pays et frappé quelque 20 millions de personnes. Cette catastrophe a aggravé la détresse de millions de Pakistanais déjà affectés par les violences liées au conflit, les déplacements de population et l’extrême pauvreté. Dans le nord-ouest du pays, les militaires violaient souvent les lois de la guerre et les droits humains. Ils arrêtaient des civils de manière arbitraire et exécutaient sommairement des insurgés présumés. Les talibans pakistanais et d’autres groupes insurgés ont eux aussi infligé des châtiments cruels à la population et pris pour cible des civils et des biens civils, notamment des écoles. Ils ont également perpétré dans les grandes villes des attentats-suicides qui ont tué ou blessé des centaines de civils. Au Baloutchistan, les corps criblés de balles de très nombreux militants baloutches disparus ont été retrouvés dans toute la province. Les proches des victimes et les militants imputaient aux forces de sécurité pakistanaises ces opérations "kill and dump" (« tuer et se débarrasser des corps »). Ces atrocités ont aggravé le climat de terreur et renforcé les doléances des Baloutches quant à la mauvaise gestion de leur province et à leur marginalisation. Les informations en provenance de ces zones de conflit étaient rares et incomplètes, et elles ne donnaient qu’une faible idée des souffrances considérables de la population de cette province.

De même, en Inde, les restrictions imposées par le gouvernement et l’insécurité généralisée limitaient la couverture par les médias – et par conséquent la compréhension – de la crise de plus en plus grave résultant des insurrections armées maoïstes dans le centre et le nord-est du pays. Le Premier ministre Manmohan Singh a déclaré que ce mouvement insurrectionnel représentait la plus grande menace qui soit pour la sécurité intérieure de l’Inde. La conjonction de facteurs comme la pauvreté, la discrimination ethnique et de caste, le dogme religieux et la cupidité des entreprises a créé les conditions d’une situation explosive. Opposant les forces de sécurité et les formations paramilitaires qui leur sont liées à des groupes armés opérant le plus souvent sans discrimination, la crise fait de nombreuses victimes parmi la population civile.

Atteintes aux droits humains imputables aux entreprises

Il a fallu l’action de militants comme Binayak Sen pour attirer l’attention sur les difficultés auxquelles le centre de l’Inde, et plus particulièrement l’État du Chhattisgarh, est confronté. Les militants insistent depuis longtemps sur le fait que le conflit dans cette partie du pays a été exacerbé par la politique gouvernementale, qui a aggravé la pauvreté dans la région, et par l’inaction des autorités face aux agissements illicites des entreprises après la tragédie causée par la fuite de gaz dans l’usine d’Union Carbide en 1984 à Bhopal et, plus récemment, face aux projets de développement économique élaborés sans consultation suffisante des habitants de la région.

Initiative positive, le gouvernement indien a refusé son aval au projet de grande ampleur de création d’une mine de bauxite par la société Vedanta Resources, dont le siège se trouve au Royaume-Uni, et la compagnie minière d’État Orissa Mining Corporation. Une commission administrative avait conclu que les entreprises concernées avaient agi sans avoir obtenu au préalable le consentement libre et éclairé des populations adivasis (aborigènes) de la région, pour qui la zone d’exploitation minière avait une extrême importance religieuse. Cette décision sans précédent en Inde a suscité l’espoir que le gouvernement s’intéresse davantage aux adivasis ainsi qu’aux autres groupes en butte à une pauvreté et une marginalisation institutionnalisées.

Le rejet du projet de la société Vedanta a été l’aboutissement d’une campagne de grande ampleur menée par les adivasis en étroite collaboration avec des organisations internationales, dont Amnesty International, et comprenant des pressions économiques et une action de relations publiques au niveau international. À Londres, où les actionnaires de Vedanta se réunissaient en juillet 2010, des militants ont fait appel au droit international, aux sciences économiques et à des avocats renommés, et ils se sont même peints en bleu en référence au récent film de science-fiction à succès Avatar dont l’intrigue, centrée sur le combat entre une population autochtone et des entreprises intruses, pouvait dans une certaine mesure évoquer la situation en Orissa.

Accès aux soins médicaux et mortalité maternelle

Dans d’autres régions, la campagne pour la défense de la dignité et des droits des populations pauvres et marginalisées restait semée d’embûches. En Indonésie, des groupes locaux qui luttent contre le taux anormalement élevé de mortalité maternelle ont récemment intensifié leurs efforts pour obtenir un renversement de la tendance, grâce à une réforme des lois discriminatoires et une modification des comportements au sein de la société. Alors que l’on enregistrait en Indonésie des milliers de décès pourtant évitables dus aux suites d’une grossesse ou d’un accouchement, il s’est avéré difficile de recueillir un soutien suffisant de la population, et par conséquent l’attention et la détermination du gouvernement, pour s’attaquer à ce problème.

Le gouvernement indonésien s’est toutefois engagé à améliorer les conditions de vie de la population, en particulier celles des femmes et des jeunes filles. Il est apparu qu’il était beaucoup plus difficile de lutter pour les droits des citoyens dans les pays où le gouvernement négligeait, dans une plus ou moins grande mesure, ses obligations.

En Corée du Nord, des millions de personnes souffraient de pénurie alimentaire et n’avaient pas accès aux médicaments et aux soins médicaux. La mauvaise gestion des affaires publiques, patente, et la sécheresse ont provoqué des pénuries extrêmes qui ont dans de nombreux cas contraint la population à compléter sa nourriture avec des plantes non comestibles et à se passer des soins médicaux les plus élémentaires. En dépit de cette situation, le gouvernement de Corée du Nord a restreint la distribution de l’aide internationale.

Le taux de mortalité maternelle en Afghanistan restait l’un des plus élevés au monde : une femme sur huit mourait de complications liées à la grossesse. Les deux facteurs qui empêchaient une amélioration de la situation étaient le mariage précoce, souvent avant l’âge de 15 ans, et la non-prise en charge médicale tant que les complications n’étaient pas graves.

Peu de pays connaissent des situations aussi tragiques que la Corée du Nord et l’Afghanistan. Cependant, les droits humains internationalement reconnus sont également violés de manière intentionnelle dans des pays beaucoup plus riches, tels que la Malaisie, où le gouvernement est passé outre à l’interdiction internationale de la torture en continuant d’autoriser la bastonnade. Ce châtiment était infligé dans le pays à des milliers de personnes détenues pour des atteintes présumées à la législation sur l’immigration et des infractions pénales mineures. Selon les statistiques gouvernementales, au cours de la décennie écoulée, des dizaines de milliers de personnes ont été soumises à la bastonnade, qui provoque d’intenses douleurs et laisse des cicatrices permanentes. En février, trois femmes se sont vu infliger des coups de canne pour avoir semble-t-il violé la charia (droit musulman). C’était la première fois que des femmes étaient soumises à ce châtiment. Le gouvernement malaisien a même recruté des médecins pour qu’ils participent à l’application de cette peine en veillant à ce que les victimes y soient préparées, ce qui constitue une violation flagrante de l’éthique médicale et de l’obligation des médecins d’empêcher tout dommage corporel aux personnes dont ils s’occupent.

Malheureusement, au lieu d’agir sans attendre pour mettre un terme à cette pratique honteuse, le gouvernement malaisien a tenté d’étouffer le débat public, allant même jusqu’à censurer des exemplaires de l’hebdomadaire international Time qui mentionnait l’« épidémie » de bastonnade en Malaisie.

Justice internationale

L’attention des médias et la pression de l’opinion publique ne sont que l’un des éléments nécessaires permettant d’amener nos dirigeants à réagir positivement et rendre compte de leurs actes en matière de respect des droits humains internationalement reconnus. Les restrictions que les gouvernements imposent aux activités de surveillance de la situation de ces droits montrent à quel point il est important de témoigner et d’exposer la vérité. Mais quand il n’existe pas de mécanisme permettant d’assurer la transition entre l’acte de témoignage et l’acte de justice, les puissants échappent beaucoup trop souvent aux conséquences de leurs agissements. Cette année encore, dans la région Asie-Pacifique, la balance de la justice a résolument penché en faveur des auteurs d’atteintes aux droits humains.

Le gouvernement sri-lankais a tout mis en œuvre au cours de l’année pour éviter d’avoir à rendre des comptes pour les crimes de guerre et les violations des droits humains ayant marqué le conflit prolongé qui s’est terminé par l’écrasement militaire des Tigres libérateurs de l’Eelam tamoul (LTTE), un groupe armé lui-même responsable de nombreuses atteintes à ces droits ; cette victoire a été obtenue au prix de milliers de civils tués, blessés et emprisonnés. Bien qu’il se soit engagé auprès des Nations unies à rendre justice, le gouvernement a mis en place une Commission enseignements et réconciliation dont le mandat ne mentionnait pas l’obligation de rendre des comptes. Cette commission semblait destinée à rejoindre les autres organismes spéciaux inutiles qui ont été créés au cours des deux dernières décennies pour mettre un terme à l’impunité au Sri Lanka mais qui n’ont jamais pu permettre que justice soit vraiment rendue. L’espoir de voir respectée l’obligation de rendre des comptes reposait sur la désignation d’un groupe consultatif d’experts chargés d’aider le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, à évaluer la nécessité d’un mécanisme international de responsabilisation.

Les mécanismes internationaux existants ont enregistré en 2010 des résultats mitigés. Au Cambodge, Kaing Guek Eav, alias Douch, le tristement célèbre directeur d’un camp de prisonniers des Khmers rouges, a été condamné en juillet à 35 années d’emprisonnement pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Il s’agissait de la première condamnation de ce type prononcée par les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, la juridiction soutenue par les Nations unies et chargée de juger les Khmers rouges. Quatre autres dirigeants des Khmers rouges étaient maintenus en détention dans l’attente de leur procès, ce qui constituait une avancée modeste, mais réellement significative dans la quête de responsabilisation pour les massacres commis au Cambodge. Le chef de l’État cambodgien, Hun Sen, a publiquement demandé aux Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens de limiter leurs activités à ces cinq personnes.

De la même manière, le président du Timor-Leste, José Ramos-Horta, a affirmé en mars devant le Conseil des droits de l’homme [ONU] que « dans les efforts déployés pour rétablir la paix entre des communautés longtemps ennemies, il faut souvent se résoudre à des compromis en matière de justice ». Cette déclaration a battu en brèche les recommandations émises en 2005 par la Commission d’accueil, de recherche de la vérité et de réconciliation mise en place au Timor-Leste, ainsi que par les victimes, les organisations nationales de défense des droits humains et les juristes experts de l’ONU.

Jusqu’à présent, dans la région Asie-Pacifique le principe de justice internationale a été plus souvent bafoué que véritablement mis en œuvre. Malgré tout, en 2010, l’idée que les puissants, et même les chefs d’État, pouvaient et devaient être soumis à la justice n’était plus considérée comme extravagante, ainsi que l’ont démontré les efforts que les gouvernements, les entreprises et les groupes armés ont déployés pour exprimer leur attachement à la notion de justice tout en s’efforçant soigneusement d’échapper à toute responsabilité juridique.

Le cœur du combat

Certains militants de la région Asie-Pacifique, comme Aung San Suu Kyi, Liu Xiaobo et Binayak Sen, se sont retrouvés au centre de l’attention internationale, et chacun d’eux a utilisé sa célébrité pour militer en faveur d’un meilleur respect des droits des personnes dans la région – ce qui leur a valu de subir des châtiments injustes. La contribution la plus importante apportée par ces défenseurs des droits humains ne tient pas à leur statut emblématique mais plutôt au fait qu’en exposant ce qu’ils ont subi, on décrit ce que subissent aussi des centaines d’autres militants et critiques tout aussi courageux, mais beaucoup moins connus. Il est essentiel de continuer d’accorder une attention prioritaire aux violations qu’ils subissent car, ainsi que le montrent le cas de Douch et d’autres procès internationaux ayant abouti, il suffit d’une affaire, d’un ensemble de faits individuels, pour obtenir une condamnation pour des violations du droit international relatif aux droits humains. C’est pourquoi en 2010, comme les années précédentes, l’action des défenseurs individuels des droits humains est restée au centre du combat pour ces droits dans le monde entier, même lorsque ces militants dénonçaient des violations massives et systématiques commises dans une région où vit près des deux tiers de la population mondiale et qui s’étend sur un tiers de la surface du globe.

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