Document - Bosnia-Herzegovina: Rana u dusi - a wound to the soul

AMNESTY INTERNATIONALÉFAI

Index AI : EUR 63/03/93


DOCUMENT EXTERNE

Londres, janvier 1993













BOSNIE-HERZÉGOVINE


« Une blessure de l'âme... »


(« Rana u dusi », AH)



Introduction


Engagements et initiatives de la communauté internationale

n'empêchant guère les exactions de se poursuivre en Bosnie-Herzégovine

Les initiatives prises au niveau international entre août et octobre 1992 sont restées sans effet sur l'ampleur et la nature des violations des droits de l'homme commises en grande majorité par les forces serbes de Bosnie à l'encontre de civils musulmans dans le nord-ouest de la Bosnie-Herzégovine lors de l'expulsion de ceux-ci par la force. Telle est la conclusion des recherches menées par Amnesty International en Bosnie-Herzégovine en novembre 1992. L'indignation de la communauté interna­tionale semble avoir eu quelques conséquences positives sur les conditions de dé­tention et avoir entraîné une diminution du nombre des prisonniers. On a toutefois constaté dans des villes et villages, entre septembre et novembre 1992, une forte re­crudescence des exactions perpétrées en dehors des centres de détention et tout par­ticulièrement des homicides délibérés et arbitraires de civils. Alors que des viola­tions continuaient d'être commises, toutes les parties au conflit, notamment les diri­geants serbes, se sont engagés publiquement devant la communauté internationale à faire respecter par leurs forces les droits de l'homme et les principes du droit hu­manitaire. Le 27 août 1992, à la conférence de Londres, les représentants des par­ties au conflit en Bosnie-Herzégovine, notamment Radovan Karadzic, dirigeant des Serbes de Bosnie, Mate Boban, dirigeant des Croates de Bosnie et Alija Izetbegovic, président de la république de Bosnie-Herzégovine, ont signé un pro­gramme d'action sur les questions humanitaires. Ils se sont notamment engagés à respecter les droits de l'homme et les normes du droit humanitaire, à contrôler les « éléments indisciplinés » et à mettre un terme à « toutes les pratiques comportant le déplacement forcé [de populations], toutes les formes de harcèlement, d'humiliation ou d'intimidation [...] et tous les agissements liés à la purification ethnique ». Ces engagements ont été publiquement approuvés le 11 septembre par Dobrica Cosic et Milan Panic, respectivement président et premier ministre de la République fédérale de Yougoslavie, qui ont publié un communiqué commun dans lequel ils déclaraient « condamner de manière absolue toutes les pratiques liées à la purification ethnique et prendre l'engagement de s'efforcer d'annuler ce qui avait déjà été fait. » (cf. communiqué commun de Belgrade du 11 septembre 1992, document des Nations unies A/46/971-S/24553, en présence du co-président du comité d'organisation de la conférence internationale sur l'ex-Yougoslavie). Le 19 octobre, un communiqué commun émanant du président Cosic et du président Izetbegovic de Bosnie-Herzégovine, a réitéré « la ferme conviction que tous les auteurs d'actes criminels perpétrés dans le cadre du conflit armé en Bosnie-Herzégovine devaient être sanc­tionnés conformément aux dispositions légales existantes ». (cf. communiqué commun du 19 octobre 1992, document des Nations unies A/47/571-S/24702).

C'est au cours de cette réunion qu'a été instaurée la conférence internationale sur l'ex-Yougoslavie réunissant les États-Unis et la Communauté européenne, et qui siège en permanence à Genève.


Les expulsions par la force et la poursuite des violations des droits de l'homme

Le présent document traite essentiellement des violations des droits de l'homme commises entre juin et septembre 1992 dans une région précise de la Bosnie-Herzégovine. Amnesty International estime que cet exemple illustre la pratique systématique des homicides délibérés et arbitraires, de la détention arbitraire, de la torture et des mauvais traitements y compris les viols, ainsi que les nombreux in­cendies de mosquées et de maisons de Musulmans et le transfert forcé de propriété. Ces agissements sont le reflet d'une politique qui vise à terroriser les survivants non serbes à un point tel qu'ils n'ont d'autre alternative que de fuir ou d'accepter de se joindre aux convois qui quittent le territoire contrôlé par les Serbes. L'Organisation n'a pas pour ambition de couvrir, dans ce rapport, l'ensemble des violations des droits fondamentaux perpétrées en Bosnie-Herzégovine pendant cette période où des exactions ont également été commises par les forces croates de Bosnie et par les troupes gouvernementales bosniaques.

La principale partie du présent document décrit les événements qui se sont déroulés entre avril et novembre 1992 dans la ville bosniaque de Bosanski Petrovac aux mains des Serbes et aux alentours de celle-ci. Bien que l'ampleur et la chronologie des exactions aient varié d'une région à l'autre, Amnesty International considère que les faits qui se sont produits à Bosanski Petrovac sont largement représentatifs des violations flagrantes et systématiques perpétrées en Bosnie-Herzégovine lors de l'expulsion par la force de milliers de Musulmans. Les témoignages reproduits ci-après mettent en lumière le fait que bon nombre des pratiques exposées dans le rap­port de l'Organisation intitulé Bosnie-Herzégovine. Flagrantes atteintes aux droits fondamentaux de l'homme (index AI : EUR 63/01/92, octobre 1992) restent mon­naie courante. Amnesty International avait fait, à la fin de ce rapport, 10 recom­mandations aux parties au conflit. Il est tragique de constater que toutes restent va­lables.

Les auteurs de ces exactions sont souvent inconnus, notamment pour les homicides commis en l'absence de témoins directs. On ignore même le plus souvent s'il s'agit de membres de l'armée, de forces paramilitaires ou policières ou encore de per­sonnes liées aux autorités civiles. Des éléments indiquent que les autorités militaires et policières locales serbes ont commencé à enquêter sur certains cas d'homicide ; l'étendue de ces investigations, leur objectif et leur résultat sont toutefois objet de controverse. Des victimes ont parfois rapporté que des Serbes, dont certains fonc­tionnaires de l'administration locale serbe, avaient tenté de protéger les non-Serbes contre les violations ou de prendre des mesures administratives après les faits.

Toutefois, dans de nombreux cas, des témoins oculaires ont vu des soldats serbes en uniforme ou des membres connus de l'administration civile serbe en train de commettre des homicides délibérés et arbitraires ou de se livrer à d'autres exactions. Ils ont parfois pu identifier les signes distinctifs sur les uniformes mais, dans bien des cas, les victimes ou les témoins étaient trop terrorisés ou perturbés pour fournir une description précise des uniformes. Des corps ont parfois été retrouvés dans des circonstances qui mettent en cause des soldats et/ou les autorités civiles serbes.

Nonobstant les difficultés dans des cas individuels, le tableau d'ensemble des vio­lations est dépourvu d'ambiguïté et les responsabilités sont claires. Les faits décrits dans le présent document se sont produits dans des régions du nord-ouest de la Bosnie-Herzégovine contrôlées par les autorités civiles et les forces militaires serbes de Bosnie. Bon nombre de fonctionnaires affirmaient agir au nom de la « ré­publique serbe de Bosnie-Herzégovine », auto-proclamée et désormais connue sous le nom de « république serbe » ou de « république de Srpska ».

Les autorités serbes ont parfois ordonné les violations. Dans d'autres cas, elles n'ont pas protégé les non-Serbes des violences commises par leurs subordonnés ou par des irréguliers. Les membres des forces régulières et irrégulières serbes sa­vaient qu'ils pouvaient agir en toute impunité en raison de la politique visant à vider la région des non-Serbes, et plus particulièrement des Musulmans, en ayant recours à toutes les méthodes jugées nécessaires. Il est également arrivé que les autorités ne protègent pas la population contre les attaques de membres de forces paramilitaires ou d'autres groupes irréguliers. Des investigations ont parfois été entamées par les autorités serbes de Bosnie mais aucune enquête exhaustive ne semble avoir été me­née à bien. Les dirigeants serbes de Bosnie-Herzégovine sont responsables de ces violations systématiques des droits de l'homme commises sur leur ordre ou avec leur encouragement et/ou leur assentiment. Amnesty International considère que les dirigeants de Serbie qui ont apporté un soutien politique et matériel aux respon­sables serbes de Bosnie engagés dans une telle politique ou qui n'ont pas exercé sur eux une influence suffisante pour les inciter à l'abandonner, portent également une part de responsabilité.

Le présent document décrit les exactions commises par les forces serbes de Bosnie dans une région précise. L'Organisation continue d'enquêter sur les violations des droits fondamentaux perpétrées par le gouvernement bosniaque et les forces croates en Bosnie-Herzégovine. Les affrontements entre les forces gouvernementales bos­niaques et le Hrvatsko Vijece Obrane (HVO, Conseil croate de défense) se sont ac­compagnés de violations des droits de l'homme (cf., pour des détails sur le HVO, le rapport d'Amnesty International intitulé Bosnie-Herzégovine. Flagrantes atteintes aux droits fondamentaux de l'homme , p. 11). Selon des interviews réalisées par l'Organisation, les forces du HVO ont placé des Musulmans en détention arbitraire pendant et après un accrochage qui a eu lieu à la fin d'octobre 1992 dans la ville de Prozor. Un adolescent musulman de quatorze ans arrêté par des membres de la police militaire du HVO, a été retenu pendant quatre jours au siège de cette organisation. Il aurait été remis en liberté à condition que son père et d'autres personnes remettent leurs armes. Au moins six civils musulmans et un Serbe ont trouvé la mort au cours des affrontements qui se sont déroulés à Prozor. Amnesty International enquête sur des informations selon lesquelles certains d'entre eux ont été délibérément ou arbitrai­rement tués.

Un groupe de plusieurs centaines de Serbes, essentiellement des femmes, des en­fants ou des hommes trop âgés pour porter les armes, ont été retenus au moins jus­qu'au début de décembre 1992 à Rascani non loin de Tomislavgrad. Le HVO gar­dait l'entrée du village, et il leur aurait été interdit d'en sortir. Bon nombre d'entre eux étaient originaires de cette localité mais certains habitants d'autres villages étaient venus s'y réfugier. D'autres personnes auraient été amenées à Rascani contre leur gré. Les villageois avaient fait savoir aux responsables du HVO qu'ils souhaitaient quitter la région pour se rendre en zone contrôlée par les Serbes. Ce souhait a été de nouveau formulé aux représentants d'Amnesty International. Les hauts responsables du HVO auraient accepté de libérer les villageois à la suite d'in­terventions d'organisations internationales. Ceux-ci n'ont toutefois pas été relâchés, apparemment parce que les responsables locaux du HVO voulaient qu'ils restent dans la région à titre de garantie contre de nouveaux bombardements des forces serbes.

Le HVO et le gouvernement bosniaque devraient, eux aussi, prendre des mesures pour empêcher les forces placées sous leur contrôle de se livrer à des exactions. Les violations commises par l'une des parties au conflit ne peuvent en aucun cas justi­fier celles commises par une autre.


Bosanski Petrovac

Lors du recensement de 1991, la ville de Bosanski Petrovac, située au nord-ouest de la Bosnie-Herzégovine à une cinquantaine de kilomètres au sud-est de Bihac, avait une population de 15 000 habitants environ. La majorité d'entre eux se défi­nissaient comme étant de nationalité serbe, 20 p. 100 environ comme Musulmans et un petit nombre comme croates ou se réclamant d'autres nationalités. À la fin de septembre 1992, la plupart des Musulmans avaient quitté la ville. Les conditions de leur départ sont décrites ci-après.

Les premiers troubles ont éclaté à Bosanski Petrovac en avril 1992, peu après que l'indépendance de la Bosnie-Herzégovine eut été reconnue au niveau international. Les Musulmans de la ville, notamment les membres éminents de la communauté, auraient alors commencé à perdre leurs emplois. En mai, les autorités serbes ont exigé la remise de toutes les armes même celles qui étaient détenues avec un permis. Cette mesure a été appliquée au cours de visites de militaires et de policiers au do­micile des Musulmans. Vers le mois de mai, des barrages routiers ont été érigés autour de la ville. Dans un premier temps, la plupart des gens passaient librement mais on a appris en juin que des Musulmans avaient été retenus à ces barrages et empêchés de sortir de la ville ; il s'agissait dans la plupart des cas d'hommes en âge de porter les armes ou qui quittaient apparemment la ville en emportant une grande partie de leurs biens. Il serait devenu difficile pour les Musulmans d'acheter de la nourriture et d'autres produits dans les magasins tenus par des Serbes.

Une fusillade survenue dans les premiers mois suivant l'imposition du couvre-feu illustre parfaitement les attaques lancées apparemment au hasard et qui ont rapide­ment fait régner la terreur au sein de la communauté musulmane. Un témoin ocu­laire a raconté qu'un soir, vers vingt-trois heures, deux ou trois soldats serbes étaient passés devant une maison à l'intérieur de laquelle des lampes étaient allu­mées. Ils avaient tiré à l'arme automatique en direction de la maison, blessant une femme, Semsa Bajric, au bras et à la poitrine et sa fille de sept ans, Sanela, au ventre. Les hommes musulmans ont notamment affirmé qu'ils avaient de plus en plus peur et évitaient de marcher dans les rues de Bosanski Petrovac, même pen­dant la journée.

AH, un Musulman d'âge moyen, a tenu son journal tout au long des événements qui se sont déroulés à Bosanski Petrovac au cours de l'année. Il a noté la montée de l'angoisse et de la crainte à mesure que lui-même et les membres de sa communauté assistaient aux homicides délibérés et arbitraires de civils, à l'incendie des maisons et à l'emprisonnement arbitraire des hommes, jusqu'à ce que tous les habitants mu­sulmans soient contraints de fuir à la fin de septembre. La plus grande partie de son récit a été corroborée par les entretiens qu'Amnesty International a eus avec d'autres réfugiés en provenance de Bosanski Petrovac. Cet homme écrivait en juillet :

« Une grande peur s'est emparée des Musulmans, l'anxiété face à ce qui va se pas­ser. La terreur, la peur. » (extrait du journal d'AH, 15 au 20 juillet 1992).

Les hommes en âge de porter les armes ont été réquisitionnés par les autorités serbes pour effectuer des travaux forcés. Cela signifiait le plus souvent le travail dans les champs, le creusement de fossés ou la construction de clôtures autour des bâtiments militaires. Le 24 juillet 1992, un groupe de 55 Musulmans ont été emme­nés par la police militaire serbe sur la ligne de front à Grabez non loin de Bihac. On leur avait dit de se munir de haches pour dégager des arbres et des broussailles dans une zone minée. Un commandant serbe aurait toutefois refusé de les laisser faire ce travail. Ces hommes ont dû débroussailler un autre endroit avant d'être ramenés à Bosanski Petrovac le jour même.

À la fin de juin 1992, quelque 50 à 70 civils de Bosanski Petrovac ont été arbitrai­rement détenus dans un baraquement servant à loger des ouvriers, non loin de la fo­rêt, à Kozile, à une vingtaine de kilomètres de Bosanski Petrovac. Un nombre indé­terminé de personnes ont également été détenues pendant de courtes périodes dans une ou plusieurs prisons ou dans des centres de détention improvisés à Bosanski Petrovac. De nombreux Musulmans ont été transférés à Kozile après avoir été déte­nus plusieurs jours dans le poste de police de Bosanski Petrovac. La plupart des hommes retenus à Kozile ont été libérés le 21 août, ils devaient toutefois se présen­ter à la police matin et soir. Ces détentions sont exposées plus en détail ci-après.

La destruction à l'explosif de deux mosquées de Bosanski Petrovac au début de juillet a particulièrement touché un grand nombre de Musulmans. Les incendies de maisons appartenant à des Musulmans ont commencé en juillet. AH a conclu sa re­lation de ces faits dans son journal, à la date du 7 juillet, par ces mots : « Une bles­sure de l'âme (Rana u dusi en serbo-croate) ».

Le premier homicide délibéré ou arbitraire d'un civil dans la ville s'est produit au début de juin, date à laquelle Muhamed Terzic, trente et un ans, aurait été abattu d'une balle dans le dos devant le café Alpina. Vers la mi-septembre, quelque 14 civils musulmans avaient été tués lors d'incidents séparés. Vers le 8 août 1992, Sefko Balic, cinquante-quatre ans, son épouse Balic, cinquante et un ans, et leurs deux enfants Zahid, vingt-neuf ans et Admira, vingt-trois ans, ont été tués à leur domicile. Des Musulmans qui ont trouvé les corps le lendemain ont affirmé que la maison avait été saccagée et apparemment pillée. Les quatre cadavres présentaient des blessures par balles. Des membres de la police locale se serait rendus sur les lieux ainsi que des policiers de Banja Luka, mais on ignore les conclusions d'une éventuelle enquête.

AH indique dans son journal que le lendemain du meurtre de la famille Balic, les dirigeants de la communauté musulmane ont commencé à négocier avec les respon­sables serbes en vue de permettre aux Musulmans de quitter la ville en sécurité. Les autorités municipales n'auraient accepté de laisser partir les Musulmans que s'ils si­gnaient des documents par lesquels ils transféraient leurs biens aux autorités ou à des Serbes, y compris à ceux qui avaient fui les combats se déroulant dans la région de Bihac. À la fin d'août, de nombreux Musulmans étaient terrorisés au point de ne

plus dormir chez eux, ils allaient passer la nuit chez des parents ou des amis ou en d'autres endroits. Les autorités serbes ont organisé le départ du premier convoi de quelque 300 Musulmans dans quatre autocars le 12 septembre. Un deuxième convoi de huit autocars, parti le 13 septembre, a dû rebrousser chemin le jour même pour des motifs non élucidés.

« Cette nation — les Musulmans de [Bosanski] Petrovacest pour la première fois confrontée à la purification ethnique organisée. Les responsables officiels du SDS [Srpska Demokratska Stranka, Parti démocrate serbe] sont officiellement op­posés à la purification ethnique mais [...] ils soutiennent de toutes leurs forces le départ des Musulmans. Un groupe de citoyens sans affiliation politique tente sans relâche d'établir le dialogue avec les responsables du SDS en ville, essentiellement pour protéger les Musulmans du génocide et de la colère serbe qui se manifeste ces jours-ci par les homicides, l'incendie et la destruction des maisons, les tirs [au ha­sard] dans les quartiers où vivent les Musulmans, la destruction à l'explosif et le pillage des biens des Musulmans. » (journal de AH, 10 septembre 1992).

Au début de septembre 1992, une femme musulmane originaire de Bosanski Petrovac a été violée dans un village voisin dans lequel elle séjournait chez sa mère. Un groupe de Serbes en uniforme de camouflage l'ont vue alors qu'elle se trouvait dans un champ avec son mari et plusieurs autres Musulmans. Trois d'entre eux l'ont emmenée dans une maison toute proche où deux l'ont violée tandis que le troisième la menaçait. Ils l'ont ensuite relâchée. Cette femme croyait que les trois hommes avaient également violé deux jeunes filles, ayant entre quatorze et seize ans, qui se trouvaient avec elle et son mari au moment de leur enlèvement. Ce der­nier avait été emmené avec un autre homme dans la forêt voisine où ils avaient été retenus pendant plusieurs heures, enchaînés, frappés et brûlés avec des cigarettes. (cf. pour de plus amples détails sur ce cas, le rapport d'Amnesty International inti­tulé Bosnie-Herzégovine. Viols et sévices sexuels pratiquées par les forces armées, index AI : EUR 63/01/93, p. 6)

Le 22 septembre est décrit dans le journal de AH comme « un dimanche noir pour les Musulmans ». Cette date marque le début d'une période de quatre jours pendant laquelle une trentaine de civils musulmans ont été délibérément et arbitrairement tués à Bosanski Petrovac. La tuerie a cessé quand plus de 2 000 Musulmans ont quitté la ville dans un convoi organisé par les autorités serbes. On ignore la raison de la recrudescence des homicides bien que de nombreuses sources indiquent qu'ils ont suivi l'annonce de la mort de 17 soldats serbes sur le front près de Bihac, ce qui avait rendu furieux les militaires serbes qui rentraient à Bosanski Petrovac.

Le 21 ou le 22 septembre, Omer Bolic, quatre-vingt-deux ans, et sa petite-fille Fatima Bolic âgée de vingt-trois ans, auraient été abattus dans la rue sans raison ap­parente par deux soldats serbes avec lesquels ils s'étaient entretenus brièvement. Plusieurs témoins oculaires ont affirmé avoir vu deux voitures, dont une Golf Volkswagen, à bord desquelles se trouvaient des soldats et qui circulaient en ville en tirant au hasard avec des armes automatiques. Un témoin a raconté les cir­constances dans lesquelles il a assisté au meurtre d'un homme, alors qu'il se trou­vait vers midi dans un verger avec sept autres Musulmans :

« Un garçon est arrivé en courant et nous a dit que trois soldats se dirigeaient vers nous et qu'ils tuaient des gens. Alors nous avons couru dans le sens opposé sur un kilomètre environ. Des femmes et des enfants venaient vers nous en disant que la Golf arrivait. Nous nous sommes cachés derrière des maisons. Un homme [Salih Ibrasimovic, un électricien de cinquante-sept ans], était devant sa maison en train de faire boire une vache. La Golf dans laquelle se trouvaient deux hommes en uni­forme, s'est approchée. Elle s'est arrêtée, quelqu'un a baissé la vitre et deux coups de feu ont été tirés avec un Zastava [un fusil de fabrication serbe] et [ils l'ont tué]. La voiture est repartie. »

Il est arrivé que les cadavres ne soient pas inhumés pendant plusieurs jours car les gens avaient peur des tirs. Certains ont été enterrés dans les vergers ou les jardins plutôt que dans les cimetières considérés comme des endroits dangereux. Dzafer Bakrac, un homme de quarante-neuf ans, aurait été tué pendant qu'il essayait d'en­terrer Rasim Kavaz, une autre victime. Pendant quatre jours, d'autres maisons ap­partenant à des Musulmans ont été incendiées et pillées et des gens ont été dépouil­lés de leurs biens. Presque toute la ville était privée d'eau, de téléphone ou d'élec­tricité. Des hommes musulmans qui se sentaient particulièrement en danger, pas­saient la nuit hors de leur domicile, entre autres dans des vergers. Les femmes dormaient dans les caves.

« La nuit qui s'annonce est incertaine, on l'attend avec crainte et une vive inquié­tude. Les Musulmans sont complètement terrifiés, conscients d'être encerclés et li­vrés à la merci de ceux que personne ne peut calmer [...] Le moment est idéal pour les homicides, les pillages, les mauvais traitements, les viols et les incendies, etc. Tout est si terrible : les pays raisonnables regardent vers l'avenir et œuvrent pour les générations futures tandis que des esprits et des forces sombres, plus sombres que le fascisme, règnent autour de nous. Combien de haine y a-t-il entre ces nations qui étaient tout récemment des voisins et des amis ? Les esprits sombres se réjouis­sent car ils ont obtenu ce qu'ils voulaient — anéantir la confiance entre nations et nationalités [...] Le monde réagit presque à l'allure d'un escargot, il examine lente­ment la situation, estime et juge, etc, lentement ce qui se passe en Bosnie-Herzégovine. » (journal de AH, 21 septembre 1992).

Dans la matinée du 24 septembre, une voiture de police munie d'un haut-parleur au­rait circulé dans la ville pour annoncer que les Musulmans devaient se rassembler dans un motel afin de quitter Bosanski Petrovac. Ceux-ci ont rapidement réuni leurs affaires personnelles. Un convoi de 12 autocars et d'au moins sept ou huit camions a été organisé par les autorités serbes pour emmener plus de 2 000 Musulmans vers le sud en direction de la ligne de front de Travnik. Les places dans le convoi étaient payantes, un siège dans un autocar coûtait presque deux fois le prix d'une place dans un camion. Seule une minorité de Musulmans sont restés à Bosanski Petrovac ; il s'agissait soit de femmes mariées à des Serbes et de leurs enfants soit de vieillards incapables de se déplacer.

« La journée commence avec l'annonce du départ des Musulmans. Les gens sont joyeux et contents d'échapper à cet enfer. La journée et la nuit se passent dans un calme relatif mais il y a beaucoup de tirs et de fusées de feux d'artifice. » (journal de AH, 24 septembre 1992).

Le convoi dont les chauffeurs étaient serbes et qui était escorté par des soldats serbes, a été la cible de tirs peu après la sortie de la ville à Zdeni Dol ; la sécurité avait pourtant été garantie pour la sortie du territoire contrôlé par les Serbes. Au moins neuf Musulmans ont été blessés et trois sont morts sur le coup ou peu de temps après. Deux des blessés seraient morts par la suite. La plus jeune survivante était une fillette de six ans touchée dans le dos. Lorsque le convoi s'est arrêté à Kljuc et que des soldats serbes ont demandé aux musulmans de désigner les morts et les blessés, la mère de l'enfant a eu tellement peur d'être séparée d'elle qu'elle n'a rien dit. Un homme de cinquante et un ans, touché près de la hanche, a quitté le convoi à Kljuc. Il a été transféré, de même que deux autres personnes, à l'hôpital de Banja Luka, localité aux mains des Serbes, où il est resté vingt et un jours. Cet homme a indiqué qu'un jeune garçon était mort avant d'être emmené dans une am­bulance. Vaseva Hujic, une femme de quarante-neuf ans, a été blessée à la cuisse gauche par une balle qui n'a pas été extraite. Une autre femme, Seida Hadzic, cin­quante-cinq ans, a échappé de peu à une blessure, des balles ayant traversé le sac à dos sur lequel elle était assise. Le convoi aurait été à deux autres reprises la cible de tirs.

Les Musulmans ont atteint la même nuit une position serbe située sur la ligne de front en un lieu appelé Smet dans la montagne de Vlasic. Les passagers du convoi, dont certains avaient été blessés par balles pendant le voyage, ont traversé les lignes serbes à pied dans la nuit puis ont pris une route escarpée qui les a menés aux posi­tions musulmanes et croates, ils ont enfin rejoint Travnik où ils étaient relativement en sécurité.

« Des milliers de Musulmans quittent leurs maisons, abandonnant leurs foyers an­cestraux, fuyant terrorisés. Ce flot d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards, les yeux remplis de larmes, paralysés de peur, est parti dans l'inconnu en direction de Travnik. » (journal de AH, 25 septembre 1992)

Des habitants de Bosanski Petrovac ont affirmé que des coups de feu avaient été ti­rés pour les effrayer. Ils ont également fait état de vols et d'agressions semblables aux scènes décrites ci-après par les réfugiés d'autres villes dans la partie du présent document qui concerne les événements qui se sont déroulés dans la montagne de Vlasic.


L'emprisonnement et les mauvais traitements infligés aux civils hommes détenus dans des camps à Kozile et à Kamenica

Nous avons évoqué plus haut la détention arbitraire de 50 à 70 civils, musulmans originaires de Bosanski Petrovac pour la plupart, dans des baraquements destinés aux ouvriers forestiers à Kozile. Un grand nombre de prisonniers ont été interrogés au camps, alors qu'ils l'avaient déjà été au poste de police de Bosanski Petrovac. Les questions étaient, semble-t-il, celles posées habituellement et concernaient la résistance présumée contre les Serbes.

Outre les détenus civils, 22 soldats capturés par les forces serbes après la chute de Kulen Vakuf auraient été emprisonnés à Kozile. La plupart des civils ont été déte­nus pendant plus de deux mois puis relâchés le 21 août 1992. Mais 10 à 20 d'entre eux avaient été transférés le 6 août dans un autre centre de détention à Kamenica, et n'ont été libérés que le 3 novembre.

Les prisonniers de Kozile étaient détenus dans six pièces d'une superficie moyenne de trois mètres sur quatre et qui accueillaient chacune de 10 à 20 personnes. Presque toute la lumière du jour était cachée par des panneaux de bois cloués sur les fenêtres. Les prisonniers recevaient trois repas par jour, d'une qualité égale à celle des repas de leurs gardiens mais inférieurs en quantité. Au moins un des repas était composé d'un peu de légumes cuits et de pâtes ou de riz. Quelques prisonniers dis­posaient de lits, d'autres dormaient sur des morceaux de caoutchouc mousse de quelques centimètres d'épaisseur. La plupart avaient des couvertures distribuées par les autorités ou apportées par les prisonniers. Une fois, un médecin ou une infir­mière est venu et a laissé des médicaments pour les détenus souffrant de diarrhée.

Les prisonniers craignaient plus que tout les passages à tabac réguliers qui leur étaient surtout infligés la nuit, le plus souvent quand les soldats avaient apparem­ment trop bu. Un ancien prisonnier a fait le récit suivant : « Le plus terrible, c'était d'attendre l'appel de son nom. La porte d'entrée avait une vieille serrure fixée avec un clou. Toutes les fois que nous entendions le bruit terrible de cette serrure, nous savions que quelqu'un allait être appelé et chacun avait peur que ce soit lui. » Le prisonnier désigné était emmené dans un autre bâtiment, une quinzaine de mètres plus loin, d'où les autres prisonniers entendaient ses hurlements de douleur. Un ou plusieurs gardiens le frappaient à coups de poing, de pied et de bâton. La victime était ramenée dans la cellule entre une demi-heure et deux heures plus tard, le plus souvent couverte d'ecchymoses. Certains prisonniers n'ont apparemment été frap­pés qu'une fois, voire jamais, tandis que d'autres – particulièrement les Musulmans considérés comme riches ou instruits – auraient été violemment battus au moins sept ou huit fois. Un prisonnier a été contraint au moins une fois de frapper un de ses codétenus avec un bâton. Après avoir reçu des coups, certaines des victimes étaient placées à l'isolement pendant une durée pouvant aller d'une heure à plu­sieurs jours.

Un décorateur musulman âgé de vingt-trois ans, arrêté le 30 juin 1992, a été em­mené à Kozile après avoir passé deux jours au poste de police de Bosanski Petrovac. Une nuit, aux alentours de minuit, un autre Musulman détenu dans sa cellule, HK, âgé de trente-cinq ans environ, a été emmené à l'extérieur et battu pen­dant une demi-heure. Douze chiens de garde se sont mis à aboyer pendant que cet homme était frappé. Selon les termes de ce décorateur, « c'était comme si la forêt pleurait ». HK a dû ensuite rentrer dans la cellule à quatre pattes et en aboyant comme un chien. Le décorateur poursuit :

« Quand il est entré dans la pièce, nous ne savions pas s'il était mort ou vivant. C'était comme s'il avait perdu connaissance [...] il n'avait pas conscience de ce qui l'entourait. »

Ses vêtements trempés indiquaient qu'il avait été plongé dans le réservoir d'eau à l'extérieur. Alors que les autres prisonniers le déshabillaient, HK a été rappelé et, un quart d'heure plus tard, il a dû une nouvelle fois rentrer dans la pièce à quatre pattes.

« Nous l'avons déshabillé une seconde fois ne lui laissant que son caleçon [...] et l'avons enveloppé dans des couvertures. Il s'est mis à trembler. Nous avons dû rester assis à ses côtés toute la nuit et le mettre sur le seau qui servait de toilettes. Il devait aller aux toilettes à cause de la peur et de l'eau. Puis il a perdu connaissance [...] Nous lui avons mis des compresses sur le dos toute la nuit. »

Le représentant d'Amnesty International a demandé si les prisonniers avaient vu les blessures de HK le lendemain et le décorateur a répondu :

« Oui, puisqu'il dormait dans la même pièce que nous. Il était déshabillé et on pou­vait donc tout voir. Il avait le dos noir et couvert de bleus. On n'aurait pas pu trou­ver un endroit non contusionné pour y enfoncer une aiguille. »

HK avait été battu ou frappé à coups de pied sur tout le corps sauf la tête. Trois jours plus tard, il a pu remarcher avec l'aide de ses codétenus mais il a eu besoin d'être soutenu pour se déplacer pendant au moins deux autres jours.

ZR, un autre prisonnier âgé de trente-cinq ans environ, a été frappé à la tête. Un détenu qui l'a vu deux jours plus tard a fait le témoignage suivant :

« C'était comme s'il avait été piqué partout par des abeilles. On ne voyait plus le blanc de ses yeux, ils étaient injectés de sang [...] il avait des bleus sur les joues. Ses lèvres étaient fortement enflées. »

Le 6 août 1992, 10 à 20 détenus civils ont été transférés de Kozile à Kamenica, un centre de détention également installé dans des baraquements de chantier et situé à une quinzaine de kilomètres de Drinic. Les civils qui étaient restés à Kozile ont été libérés le 21 août. Le camp de Kamenica aurait abrité quelque 70 détenus, musul­mans pour la plupart, mais on y trouvait également des Croates et des Serbes. Ces derniers étaient apparemment des déserteurs qui avaient fui le front ou des soldats qui avaient commis des vols. Les Musulmans et les Croates étaient détenus dans une pièce d'environ 10 mètres sur 15. Les conditions de vie étaient meilleures qu'à Kozile ; la nourriture s'était améliorée et un médecin est venu trois ou quatre fois sur une période de trois mois. Les prisonniers dormaient sur une mince bâche et chacun d'entre eux avait une couverture. Ils étaient occupés dans le camp à construire des clôtures, à peindre ou à nettoyer les abords.

Il semble toutefois que les détenus de Kamenica ont commencé à subir des mauvais traitements après que la population civile de Bosanski Petrovac eut négocié son dé­part le 24 septembre. Un Musulman de vingt-trois ans a été torturé à la fin de sep­tembre, trois jours après une visite du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Le responsable des gardiens l'a appelé pour l'interroger et lui a demandé ce qu'il avait dit à la délégation du CICR. Le jeune homme a répondu qu'il avait simplement remis un message destiné à un parent et que l'entretien avait été inter­rompu car on l'avait appelé pour aller travailler, il n'avait donc pas eu le temps de dire autre chose au représentant du CICR. Un autre gardien l'a alors frappé dans le dos à coups de matraque avant que le responsable ne le renvoie dans la cellule. Il a été intercepté en chemin par un groupe de six prisonniers serbes qui l'ont frappé à coups de matraque pendant plusieurs minutes avant que l'un des gardiens qui avait été témoin des faits n'intervienne. Un quart d'heure plus tard, ce jeune homme a de nouveau été rappelé hors de sa cellule. Il a fait le récit suivant :

« Ils m'ont emmené de l'autre côté de l'école [...] Il y avait huit de leurs gardes [serbes] et des prisonniers. L'un d'entre eux m'a fait avancer en me pointant un fusil dans le dos. J'y suis allé et ils ont commencé à me frapper. Cela a duré trente-cinq à quarante minutes. Ils me disaient : « Ne crie pas ou ce sera pire pour toi. » Ils m'ont aussi interrogé : « Est-ce que tu as dit [au CICR] que Bosanski Petrovac avait été évacuée par la force ? »

Ce jeune homme a été frappé aux épaules, aux bras, dans le dos, aux jambes et à l'aine avec des matraques ordinaires de la police. L'un de ses tortionnaires s'est toutefois servi d'un objet qui ressemblait à une batte de baseball ou à une matraque antiémeute et, selon ses dires, « quand elle me touchait, c'était comm

e si une dé­charge électrique me traversait le corps ». Il a décrit dans les termes suivants la douleur qu'il a ressentie et son retour dans sa cellule :

« J'ai d'abord senti tous les coups mais quand je suis entré dans la pièce où nous dormions, je voulais simplement m'étendre. Je ne sentais pas la douleur mais je ne pouvais pas lever les bras puisque je ne les sentais pas [...] Je n'ai pas réussi à dormir cette nuit-là. Au bout d'une heure ou deux, j'ai senti la douleur. Je ne pou­vais pas me lever, bouger ou me retourner, je ne pouvais rien faire. Le matin, après l'aube, ils [ses codétenus] m'ont enlevé les vêtements du haut. Une fois déshabillé, mes bras semblaient [...] avoir été gonflés avec une pompe pour pneus de voiture. »

Ce jeune homme a affirmé qu'il n'avait pas pu se mettre debout pendant quatre ou cinq jours et qu'il avait ressenti de vives douleurs pendant un mois. À la fin de no­vembre, il se plaignait toujours de douleurs à l'aine et au bras droit.

PZ, un Croate, était également détenu à Kamenica. Il s'agissait apparemment d'un berger arrêté alors qu'il faisait paître son troupeau non loin de Kupres. Un autre prisonnier a déclaré que cet homme avait été régulièrement battu, et qu'il avait vu un jour des gardiens serbes le frapper sauvagement en essayant de le contraindre à lire un article de presse qui, selon eux, mentionnait le nom de son frère combattant avec les forces croates et faisait état de la capture de soldats serbes par son unité. Quatre gardiens l'ont frappé à coups de poing jusqu'à ce qu'il tombe puis lui ont donné des coups de pied dans le dos et aux reins. D'autres Croates auraient été amenés au camp en même temps que cet homme mais ils ont rapidement été transférés ; les autres prisonniers ignoraient tout de leur sort.

Le 3 novembre 1992, le CICR a organisé la libération des 61 prisonniers qui étaient toujours détenus à Kamenica. Ils ont été emmenés à Karlovac en Croatie.

Aucun des anciens prisonniers de Kozile et de Kamenica avec lesquels se sont en­tretenus les délégués de l'Organisation n'avait eu connaissance des motifs de son incarcération ni de sa durée. Certains détenus ont été interrogés à propos de leurs activités au cours des mois précédents, on leur a demandé s'ils possédaient des armes, s'ils connaissaient les organisateurs du Stranka Demokratska Akcija (SDA, Parti d'action démocratique), le plus important parti politique soutenu par les Musulmans de Bosnie-Herzégovine. Des informations leur ont été demandées sur des proches soupçonnés de combattre au sein des forces gouvernementales bos­niaques. Toutefois, comme dans bien des cas similaires d'emprisonnement, la re­cherche des informations ne semble pas avoir été le motif primordial de l'incarcéra­tion de ces hommes dont la plupart étaient en âge de porter les armes.


Les violences dont ont été victimes les réfugiés

franchissant les lignes de front – la montagne de Vlasic

Depuis l'été 1992, la montagne de Vlasic au nord de la ville de Travnik au centre de la Bosnie a servi de point de passage à des milliers de réfugiés, musulmans pour la plupart, qui ont fui le territoire contrôlé par les Serbes au nord-ouest de la Bosnie ou en ont été expulsés. De nombreux prisonniers incarcérés ou retenus en otages ont également été échangés à cet endroit.

La plupart du temps, les gens étaient emmenés en camion ou en autocar jusqu'à un col dans la montagne. Ils devaient ensuite marcher dans le no man's land jusqu'aux lignes des forces gouvernementales bosniaques et du HVO. Bon nombre des per­sonnes qui ont traversé la ligne de front entre septembre et novembre ont fait des récits circonstanciés décrivant les menaces, les vols et les violences que leur ont fait subir des Serbes en uniforme alors qu'ils descendaient de la montagne. Ceux qui arrivaient le jour n'étaient pas toujours autorisés à se mettre en route avant la tom­bée de la nuit. Les vols et les mauvais traitements se sont produits au moins une fois au point d'arrivée des autocars mais les personnes avec lesquelles se sont en­tretenus les représentants d'Amnesty International ont indiqué que des petits grou­pes de soldats serbes les avaient interceptées à intervalles réguliers alors qu'elles marchaient le long de la route.

De nombreuses personnes, dont des femmes, ont affirmé avoir été soumises à des fouilles à corps ou dépouillées d'une partie de leurs vêtements qui ne leur ont par­fois pas été restitués. Le comportement des soldats serbes tel qu'il a été décrit par ces témoins semble indiquer que leur principal souci était de voler les gens plutôt que de les humilier. Les personnes qui n'ont pas été agressées ni humiliées sem­blaient terrifiées par cette expérience. Des autocars ont parfois été interceptés avant d'arriver à Vlasic et les passagers ont été contraints de remettre tous leurs objets de valeur. Ceux qui n'avaient rien à donner une fois arrivés à Vlasic étaient souvent battus plus que les autres.

Parmi les personnes qu'ont rencontrées les représentants de l'Organisation figure SC, un Musulman de dix-neuf ans originaire du village de Fajtovci non loin de Sanski Most. Le groupe dont il faisait partie a commencé à descendre la montagne le 10 octobre 1992 après 21 h 30. 10 à 15 Serbes en uniforme sont sortis des bois et l'un d'entre eux a obligé SC à lui donner 200 deutsch marks sous la menace de son arme, après quoi il l'a laissé repartir. Peu après, quatre autres Serbes l'ont en­touré et lui ont demandé de l'argent. L'un d'entre eux avait posé un couteau sur le cou de SC, celui-ci a essayé de leur montrer qu'il n'avait plus rien mais l'un des soldats l'a frappé au ventre et un autre à la poitrine. L'homme qui tenait le couteau lui en a donné un coup au bras gauche et les soldats ont pris ses sacs. Les compa­gnons de SC ont également été menacés par des Serbes en uniforme.

AH, une adolescente originaire du village de Vecici à proximité de Kotor Varos, a affirmé qu'elle avait été presque entièrement déshabillée, frappée notamment à coups de poing à son arrivée à Vlasic au début de novembre 1992. Ses vêtements lui ont été rendus après avoir été soigneusement fouillés. BH, un homme de cin­quante-neuf ans originaire du même village, a été frappé notamment à coups de poing le 4 novembre alors qu'il descendait de la montagne, par deux groupes de deux ou trois soldats serbes qui cherchaient des objets de valeur. Un troisième groupe l'a fait déshabiller, ne lui laissant que ses sous-vêtements, c'est dans cette tenue qu'il a rejoint les lignes musulmanes et croates, ses vêtements ne lui ayant pas été restitués.

Quelques-unes des personnes interviewées ont affirmé avoir vu des corps sur la route mais il n'a pas été possible d'obtenir confirmation de cette information ni de connaître les circonstances de la mort de ces personnes. Ceux qui ont franchi la ligne de front pendant la journée ont indiqué que la route était jonchée d'objets per­sonnels.

La version originale en langue anglaise de ce document a été éditée par Amnesty International, Secrétariat international, 1 Easton Street, Londres WC1X 8DJ, Royaume-Uni, sous le titre Bosnia-Herzegovina. Rana u dusi – A wound to the soul. Seule la version anglaise fait foi.

La version française a été traduite et diffusée aux sections francophones et au Secrétariat interna­tio­nal par LES ÉDITIONS FRANCOPHONES D'AMNESTY INTERNATIONAL - ÉFAI -février 1993.

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