Document - ‘Nowhere to Go’: Forced Evictions in Haiti´s Camps for Displaced People [Cases document]

Haïti. « Nulle part où aller. » Expulsions forcées dans les camps pour personnes déplacées d’Haïti. Études de cas

AMNESTY INTERNATIONAL ÉTUDES DE CAS AILRC-FR Sous embargo jusqu'au 23 avril 2013 à 16 h 00 TU Index AI : AMR 36/011/2013

« Nulle part où aller. » Expulsions forcées dans les camps pour personnes déplacées d'Haïti

Fanm Koperativ, Port-au-Prince

Le 22 janvier 2013, des policiers ont recouru à la violence pour expulser 84 familles du camp Fanm Koperativ, à Port-au-Prince. Selon des informations recueillies par Amnesty International, certaines familles n'avaient pas été notifiées de l'expulsion et ont été chassées de leurs tentes par des policiers accompagnés d'un groupe d'hommes armés de machettes et de marteaux. Quelques jours avant l'expulsion, les habitants avaient organisé une conférence de presse afin de dénoncer l'inaction des autorités face à leur situation. Ils pensent que les autorités ont pu procéder à l'expulsion en représailles.

Suze Mondésir, membre du comité du camp, a raconté leur calvaire : « Vers 10 heures du matin, des policiers sont arrivés au camp avec des hommes armés de machettes et de couteaux. Ils nous ont insultés et ont commencé à démolir nos tentes. Les hommes nous bousculaient et les policiers agitaient leurs pistolets devant nous pour nous dissuader de réagir. »

Les femmes ont été particulièrement affectées par cette expulsion car elles ont non seulement perdu leur logement et leurs effets personnels, mais également leurs petits commerces. Cléane Étienne, une résidente du camp Fanm Koperatif, a déclaré : « Ils ont renversé d'un coup de pied le pot de café que je m'apprêtais à vendre. C'était mon gagne-pain. Maintenant il me faut de l'argent pour recommencer. » Une autre femme a expliqué : « Non seulement nous avons perdu nos affaires, mais nous avons aussi dû acheter du bois et des bâches pour reconstruire des abris, parce que nous n'avons nulle part où aller. »

Stade Sylvio Cator, Port-au-Prince

Début juillet 2011, le conseil municipal de Port-au-Prince a annoncé l'expulsion, le 15 juillet, de plus de 500 familles vivant dans un camp de fortune situé sur le parking du stade Sylvio Cator, dans le centre de Port-au-Prince. Nombre de ces familles avaient déjà été expulsées de force du terrain du stade en mars 2010 par les autorités, sans décision de justice ni information préalables et sans que des solutions de relogement leur aient été proposées.

Environ 514 familles ont reconstruit leurs abris sur le parking, situé devant le stade. Le 12 juillet 2011, l'ancien maire de Port-au-Prince s'est rendu au stade Sylvio Cator pour prévenir les occupants qu'ils devaient quitter les lieux avant le 15 juillet. Il s'agissait du premier avertissement d'expulsion imminente. Aucun préavis écrit ni ordonnance judiciaire ne leur a été présenté, ce qu'exige pourtant le droit haïtien.

Sous la pression des habitants du camp et d'organisations haïtiennes et internationales de défense des droits humains, les autorités municipales ont cherché un site pour reloger les familles. Elles ont déniché un terrain à moins de deux kilomètres, dans la cour d'une ancienne station de radio abandonnée et partiellement démolie. Seules 40 familles ont pu construire de nouveaux abris de fortune sur le petit terrain clos, qui était sujet aux inondations. Les familles n'ont reçu aucune autre aide en matière de relogement, de reconstruction d'abris ou d'équipements. Lorsqu'Amnesty International s'est rendue sur le site de réinstallation en septembre 2011, elle a constaté que le nouveau terrain était trop petit pour les familles qui s'y étaient installées.

Camp Mozayik, Delmas

Le 4 mai 2012, 126 familles installées dans le camp Mozayik, dans la municipalité de Delmas, ont été chassées de force par des agents municipaux accompagnés de membres armés de la Brigade de Contrôle des Rues de la mairie de Delmas, la BRICOR, et d'agents de la Police nationale d'Haïti.

Le terrain sur lequel les personnes déplacées ont construit leurs abris de fortune au lendemain du séisme a été affecté à un projet de développement commercial. Les propriétaires présumés n'ont pas intenté de procédure juridique afin d'obtenir un arrêté d'expulsion auprès du tribunal, contrairement à ce qu'exige le droit national. Ils ont préféré reprendre possession de leur terrain en faisant intervenir les autorités municipales et des personnes privées.

Début septembre 2011, des représentants des autorités municipales se sont rendus au camp Mozayik et ont peint à l'aérosol la mention « à démolir » sur certains abris. Auparavant, certains habitants du camp avaient été menacés verbalement d'expulsion. Quelques mois plus tard, le 4 mai 2012 vers 16 heures, sans avertissement préalable ni arrêté d'expulsion, une équipe de démolition de la municipalité de Delmas, accompagnée par des agents armés de la BRICOR, a entrepris de détruire les abris à coups de marteaux et de machettes. L'ancien maire de Delmas lui-même a supervisé l'opération. Bon nombre d'abris ont été détruits avant que leurs occupants n'aient eu le temps de récupérer leurs affaires. D'anciens habitants du camp Mozayik ont raconté à Amnesty International que tout ce qui n'avait pas été cassé ou mis en pièces lors de la démolition avait été volé par des membres d'une bande qui accompagnaient les équipes de démolition et qui les avaient déjà menacés. Aucune solution de relogement ni aucune indemnité ne leur a été proposée. Les 126 familles se sont retrouvées à la rue.

Place Jérémie, Carrefour Feuilles

Le 21 décembre 2011, les habitants du camp ont été réveillés au milieu de la nuit par un groupe d'une dizaine d'hommes armés de couteaux, de battes de baseball et de machettes, accompagnés par des policiers qui sont arrivés dans trois véhicules de police. Les hommes ont tenté de remettre une enveloppe contenant de l'argent aux habitants, avant d'entamer la démolition. Les familles ont littéralement été jetées hors de chez elles et n'ont pas eu le temps de rassembler leurs affaires. Certains habitants, dont des enfants, dormaient encore quand les bâches se sont effondrées sur eux. En seulement quatre heures, toutes les familles étaient à la rue, les mains vides.

Environ 130 familles (464 personnes) avaient construit des abris de fortune place Jérémie, une petite place du quartier de Carrefour Feuilles. Depuis le mois d'août 2011, les habitants étaient victimes de menaces, et d'actes de violence et d'intimidation de la part des gens qui vivaient près du camp. De l'argent leur avait été offert pour qu'ils quittent les lieux. Toutefois, ils n'ont pas été informés du motif de leur expulsion, et aucune solution de relogement ne leur a été proposée. L'expulsion a été menée sans ordonnance judiciaire et sans qu'aucune mesure de protection ne soit offerte aux personnes concernées. Certaines familles qui sont restées dans le secteur de la place Jérémie après l'expulsion continuent de faire l'objet de menaces, notamment d'incendie.

Le 21 décembre 2011, Marie (son prénom a été changé) et son enfant ont été expulsés de force et de manière violente du camp de la place Jérémie, de même que des dizaines d'autres familles : « Vers trois heures du matin, ils sont arrivés et ont commencé à frapper aux portes. Ensuite, ils ont détruit mon abri à coups de lames de rasoir et de couteaux […] Ils m'ont poussée dehors et ont commencé à tout casser. Je n'ai pas eu le temps de prendre quoi que ce soit avec moi ; je suis partie avec les habits que j'avais sur le dos, c'est tout. Le lendemain, ils ont fait venir une machine et toute la place a été déblayée. » Une autre femme, qui habitait elle aussi dans le camp Jérémie, a livré un récit semblable à Amnesty International : « Ils sont entrés avec des bâtons et des couteaux, ils m'ont poussée dehors avec mon bébé et ils ont commencé à tout détruire… J'ai tout perdu, même les habits de mon bébé. »

Virgiela a elle aussi été expulsée de force de la place Jérémie. « Ils n'ont rien laissé. Quand je suis retournée au camp, tout avait été détruit. J'étais à l'hôpital avec ma fille, qui était malade. Je n'ai rien retrouvé, même pas un papier… comme les certificats de naissance, le mien et ceux de mes enfants. Ils ont pris la boîte dans laquelle je gardais le peu d'argent que j'avais économisé. Ils ont tout pris. Après la destruction du camp, je suis partie à Jacmel avec ma fille, mais elle est morte 10 jours plus tard. J'y suis restée jusqu'au mois de mars. Quand je suis revenue à Port-au-Prince, je suis allée chez ma sœur. Je vis chez elle maintenant, mais son mari ne veut pas de moi dans la maison, alors je dors sous le balcon, par terre. Je ne vais pas bien du tout. »

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