Deux bandes de trafiquants de drogue sont depuis des années en rivalité dans les quartiers de Vigário Geral et de Parada de Lucas, dans le nord de Rio de Janeiro. Une nouvelle flambée de violence a eu lieu en octobre 2004. Le 2 octobre, des membres de la bande contrôlant Parada de Lucas ont investi Vigário Geral. Terrorisés, une bonne partie des habitants ont pris la fuite. Lors d’une précédente incursion, en 2002, les agresseurs avaient en effet tué huit membres de la bande rivale, qui règne sur Vigário Geral. Aucun habitant n’a été blessé. Plusieurs ont toutefois été menacés et un certain nombre de domiciles ont été saccagés. Les personnes restées sur place se sont terrées chez elles.
Dans les jours qui ont suivi, les autorités de l’État ont informé la presse qu’elles avaient repris le contrôle du quartier et que le calme y régnait de nouveau. Or, selon les informations dont dispose Amnesty International, la police militaire de Rio de Janeiro se serait contentée de faire de brèves apparitions dans la favela, pour donner l’impression qu’elle faisait quelque chose.
Nombre des habitants qui avaient fui n’ont eu d’autre choix que de se réfugier dans une crèche de la favela de Jardim América. Certains ont pu être hébergés par des proches. Beaucoup d’élèves n’ont pas pu se rendre à l’école. De nombreux chefs de familles ont perdu leur travail.
Le 6 octobre, Amnesty International a publiquement demandé aux autorités d’intervenir, afin de protéger la population. Des éléments du BOPE ont alors été envoyés à Vigário Geral et ont repris le quartier pour que ses habitants puissent revenir s’y installer.
Vigário Geral est aujourd’hui surveillé par des patrouilles de la police militaire. Aucun affrontement entre factions rivales n’a été signalé récemment. Toutefois, si l’on en croit un article paru dans la presse, les trafiquants de drogue de Parada de Lucas interdisent désormais aux habitants de se rendre dans le quartier voisin, où se trouve le seul dispensaire du secteur(59).
Le 28 août 2005, à cinq heures du matin, des membres de la police militaire de São Paulo ont investi la favela de Jardim Elba, à Sapopemba, dans l’est de São Paulo. Selon divers témoignages, les policiers sont arrivés en hélicoptère, en voiture et à cheval. Cette opération a été publiquement dénoncée par des représentants du mouvement associatif de Sapopemba : «Il y avait beaucoup de policiers, beaucoup de voitures. On avait l’impression d’être en guerre. La police a envahi notre favela de part en part. Les hommes qui sont arrivés à pied marchaient comme des patrouilles de l’armée, d’autres sont descendus des hélicoptères par des cordes, occupant toute la favela. Les rues ont été barrées, la police militaire à cheval bloquant tous les accès piétonniers(60).»
Selon des informations parues dans la presse, les autorités ont ensuite expliqué aux dirigeants associatifs que l’opération, baptisée Saturation, visait à lutter contre le trafic de drogue et à resserrer les liens entre la police et la population. Un communiqué de presse publié sur le site Internet du secrétariat d’État à la Sécurité publique de São Paulo indiquait que la police avait interrogé 4797 personnes, fouillé 474 voitures et 401 motos, et perquisitionné dans 210 entreprises. Dans ce même communiqué, il était également précisé que les pouvoirs publics avaient proposé à la population de bénéficier de soins dentaires, dans le cadre de cette opération.
Amnesty International a cependant été informée par diverses associations de Sapopemba que de nombreux actes de discrimination et autres atteintes aux droits humains avaient été commis au cours de l’intervention de la police : violations de domiciles, fouilles abusives et brutales sur des femmes, confiscation ou destruction de nourriture, etc.
Amnesty International a également appris qu’une fillette de cinq ans avait eu la jambe brisée par un membre de la police militaire, qui lui aurait marché dessus. Une opération similaire a eu lieu à Tamarutaca, une favela de la ville de Diadema. Des défenseurs des droits humains de Sapopemba ont fait part à Amnesty International de leur inquiétude face aux méthodes abusives et discriminatoires employées par la police dans les quartiers déshérités, méthodes qui ne répondent pas aux besoins de la population.
Les recherches menées par Amnesty International ont permis d’établir que plusieurs autres États avaient lancé des opérations de police de ce genre sous le même nom de code, Saturation. Il s’agit notamment des États de Maranhão, du Paraná, de Ceará et du Rio Grande do Norte. Le professeur Luís Eduardo Soares, ancien secrétaire national à la Sécurité publique et coauteur du Plan national de sécurité publique du gouvernement fédéral, a récemment confié à Amnesty International que ce type d’action policière : «[reprend] la vieille pratique des invasions sporadiques, qui ne produisent rien d’autre que des tragédies et beaucoup de gros titres pour les médias, satisfaisant la demande de maintien autoritaire de l’ordre que la diffusion d’un climat de peur tend à susciter dans l’opinion publique. Cette procédure n’a aucune efficacité notable. Elle est en fait contreproductive, dans la mesure où elle accroît la dangerosité et élargit le fossé entre la favela et la "cité protégée". Comme l’ont montré les expériences violentes et discriminatoires que nous connaissons bien, ces [opérations] s’accompagnent de fouilles brutales et ethniquement [discriminatoires], reproduisent les mécanismes d’inégalité sociale et augmentent l’insécurité pour les pauvres(61).» |