Document - ISRAËL-LIBAN. Des attaques disproportionnées : les civils, premières victimes de la guerre (RÉSUMÉ)

ISRAËL-LIBAN. Des attaques disproportionnées : les civils, premières victimes de la guerre (RÉSUMÉ)

ISRAËL-LIBAN

Des attaques disproportionnées :
les civils, premières victimes de la guerre




AMNESTY INTERNATIONAL
Document public
Index AI : MDE 02/033/2006
ÉFAI
21 novembre 2006


SOMMAIRE
Avant-propos
Introduction
Chapitre I – Le droit international tel qu'il s'applique au conflit
    Le droit international humanitaire
    Le droit international relatif aux droits humains
    Le droit international pénal
Chapitre II – Les attaques israéliennes et leurs justifications
Chapitre III – Les civils sous les bombes
    Pris au piège
    Tués chez eux
    Frappés en pleine fuite
    Véhicules médicaux et convois humanitaires
    La destruction d'habitations
Chapitre IV – Les conséquences du conflit sur les civils
    Le blocus
    Un désastre économique
    L'accès aux soins de santé
    L'accès à l'éducation
    Les effets meurtriers et durables des bombes à sous-munitions
Chapitre V – Les boucliers humains
Chapitre VI – Conclusions et recommandations

Avant-propos

Dès le début de la guerre entre le Hezbollah et Israël, en juillet 2006, Amnesty International a demandé aux deux parties de respecter leurs obligations en matière de droit international humanitaire (les lois de la guerre), notamment celles relatives à la protection des civils. Ce même mois, l'organisation publiait un document intitulé Israël et Liban. Israël et le Hezbollah doivent épargner les civils - Obligations découlant du droit international humanitaire pour les parties au conflit en Israël et au Liban, rappelant aux belligérants leurs obligations légales(1).
Une délégation d'Amnesty International s'est rendue en Israël et au Liban pendant les combats afin d'enquêter sur de graves violations des droits humains commises par les deux camps. Lorsque le conflit s'est aggravé et que les infractions au droit international humanitaire se sont multipliées, Amnesty International s'est associée à l'appel au cessez-le-feu lancé par le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, et par d'autres dirigeants mondiaux. Les membres de l'organisation ont continué à réclamer, en particulier, la protection des civils.
À l'issue des combats, une délégation d'Amnesty International s'est de nouveau rendue dans les deux pays pour effectuer d'autres recherches et s'entretenir avec de hauts responsables, ce qui a donné lieu à la publication de deux documents traitant de certains aspects particuliers du conflit. En août est paru le document Israël - Liban. Destructions délibérées ou «dommages collatéraux» ? Les attaques israéliennes contre les infrastructures civiles(2), dans lequel l'organisation concluait que les forces israéliennes avaient mené des attaques aveugles et disproportionnées, dans le cadre d'une stratégie semblant destinée à punir les Libanais et leur gouvernement de ne pas s'être opposés au Hezbollah, tout autant qu'à réduire la capacité militaire de ce dernier.
Au mois de septembre, Amnesty International publiait Israël - Liban. En ligne de mire : les attaques du Hezbollah sur le nord d'Israël(3). Ce rapport concluait que les bombardements du Hezbollah constituaient d'une part des attaques directes contre des civils, et d'autre part des attaques aveugles. Ces opérations violaient également un autre principe du droit international humanitaire : l'interdiction d'exercer des représailles sur une population civile, quelles que soient les atteintes aux droits humains commises par l'ennemi.
Le présent rapport aborde un certain nombre d'autres aspects des actions militaires israéliennes au Liban et de leurs conséquences, et enquête sur les allégations selon lesquelles les combattants du Hezbollah auraient utilisé des civils comme boucliers humains. Il rappelle certaines normes du droit international humanitaire, pénal et relatif aux droits humains s'appliquant à ce conflit. Il analyse le déroulement des attaques israéliennes ainsi qu'un grand nombre de cas spécifiques au cours desquels des civils ont été tués au Liban. Il met en lumière les autres conséquences de ces attaques sur la vie de la population, notamment les problèmes occasionnés par la pluie de bombes à sous-munitions que les forces israéliennes ont larguée sur le sud du Liban dans les derniers jours de la guerre. Le dernier chapitre résume les conclusions d'Amnesty International quant à la conduite d'Israël et du Hezbollah, et présente des recommandations aux parties au conflit ainsi qu'à la communauté internationale.
Le rapport se fonde sur des recherches de terrain effectuées au Liban et en Israël en juillet, août et septembre 2006, et en particulier sur des entretiens avec des victimes, une réunion avec un officier supérieur de l'armée israélienne en septembre 2006, des discussions avec des représentants des autorités militaires et gouvernementales des deux pays, ainsi qu'avec de hauts responsables du Hezbollah. Les auteurs ont également obtenu des informations auprès d'organisations non gouvernementales et utilisé les déclarations officielles et des informations données par les médias. En septembre et en octobre, Amnesty International a cherché à obtenir des autorités israéliennes, sans résultat, des informations précises sur les attaques des forces israéliennes abordées dans ce rapport.
Ainsi qu'elle l'a fait pour d'autres conflits, Amnesty International a examiné la conduite adoptée par chacune des parties en présence à la lumière des normes du droit international, qui sont contraignantes pour tous les acteurs du conflit. Les deux adversaires se sont rendus coupables de graves violations du droit international, notamment de crimes de guerre. Ceux-ci sont traités en tant que tels, le rapport cherchant à établir les responsabilités, analyser les réparations à accorder et prévenir d'éventuelles futures atteintes aux droits humains.


Introduction
«J'ai perdu tous mes enfants, ma mère, mes sœurs.
Ma femme est très grièvement blessée [...]
Comment annonce-t-on à une mère qu'elle a perdu tous ses enfants ?»

Ces paroles sont celles qu'Ahmad Badran a prononcées devant les délégués d'Amnesty International au village de Ghazieh (sud du Liban), après avoir vu les corps de huit membres de sa famille extraits d'un tas de décombres. Le 7 août, un missile israélien est tombé sur sa maison, tuant ses quatre enfants, sa mère, ses deux sœurs et sa nièce, et blessant très grièvement sa femme.

La guerre de trente-quatre jours qui a détruit sa famille, ainsi que tant d'autres familles au Liban et en Israël, a commencé le 12 juillet, après que l'aile militaire du Hezbollah (connue sous le nom d'Al Muqawama al Islamiyya, ou Résistance islamique) eut pénétré en Israël pour attaquer une patrouille israélienne, tuant huit soldats israéliens et en capturant deux autres. Presque immédiatement, une confrontation militaire de grande ampleur a opposé les forces israéliennes aux combattants du Hezbollah.

Dès les premières vingt-quatre heures du conflit, les attaques israéliennes ont tué au moins 38 civils dans leurs maisons, dont nombre d'enfants : 12 membres de la famille Bzea qui prenaient leur petit-déjeuner au village de Zibqin ; neuf membres de la famille Zein à Baflay et 12 personnes de la famille Akash au village de Dweir.

Quant aux roquettes du Hezbollah, elles ont tué une femme de quarante ans qui se trouvait chez elle à Nahariya, dans le nord d'Israël, ainsi qu'une autre personne civile dans la ville de Safed.

L'ampleur des attaques et le grand nombre de civils tués en vingt-quatre heures ont suscité des inquiétudes au niveau international. Lors d'une conférence de presse le 14 juillet à Tel Aviv, le général de corps d'armée Dan Halutz, chef d'état-major des Forces de défense d'Israël (FDI), a fait le serment de continuer l'offensive. Il a déclaré qu'Israël voulait envoyer un message clair «à Beyrouth et sa grande banlieue et à l'ensemble du Liban. Ils ont avalé un cancer, et ils doivent le vomir, parce que s'ils ne le font pas, le pays paiera un prix très élevé.»(4)

Dans les jours qui ont suivi, les raids aériens israéliens se sont intensifiés et le nombre de victimes civiles a continué d'augmenter. Parmi les 500000 habitants du sud du Liban, un grand nombre a rapidement compris qu'il était trop dangereux de rester, et a fui vers le nord. Cependant, plus de 120000 personnes ont été prises au piège et ont dû subir les bombardements des FDI à Tyr et dans d'autres villes ou villages(5). Certains étaient trop pauvres, trop malades ou trop vieux pour fuir. Beaucoup savaient qu'il était déjà trop dangereux de se déplacer pour se mettre en sécurité. Dès les premiers jours de la guerre, les forces israéliennes avaient bombardé les routes, les ponts, les aéroports, les stations-service et d'autres éléments d'infrastructure, et ensuite les bombardements ont continué, rendant tout déplacement pour le moins hasardeux, voire impossible. Des civils ont été tués lorsque les véhicules où ils s'étaient entassés ont été touchés par les frappes israéliennes, alors qu'ils obtempéraient aux ordres israéliens de quitter leurs villages.

Au moment du cessez-le-feu, le 14 août, 1191 personnes – dont des centaines d'enfants – avaient été tuées et plus de 4400 avaient été blessées(6).

La mort et la destruction n'ont pas touché que le sud du Liban, loin de là. Les frappes israéliennes se sont concentrées sur le sud, où des dizaines de milliers de maisons ont été endommagées ou détruites, mais elles ont également pris pour cible Beyrouth et la plaine de la Békaa, notamment la ville de Baalbek(7). À Dahiyeh, quartier à majorité chiite du sud de Beyrouth, où se trouvait le quartier général du Hezbollah, près de 250 immeubles, abritant au moins 4000 appartements, ont été détruits. À Baalbek et dans la plaine de la Békaa, l'une des principales régions agricoles du Liban, des dizaines de personnes ont été tuées et près de 400 maisons ont été détruites. Des domaines agricoles, des usines et autres éléments de l'infrastructure ainsi que des vergers ont été gravement endommagés.

Selon les chiffres officiels israéliens, pendant la guerre, l'aviation israélienne a attaqué près de 7000 cibles dans tout le Liban, et la marine a effectué 2 500 bombardements sur des zones côtières(8). Cependant, les autorités israéliennes n'ont pas donné de chiffre global concernant leurs frappes contre le Liban, notamment les tirs de barrage prolongés contre des villages de la région méridionale. D'après les repérages au sol effectués par le Centre de coordination de l'action contre les mines des Nations unies (UNMACC), les FDI ont utilisé, pour leurs frappes aériennes et terrestres au cours des premières semaines de la guerre, jusqu'à 3000 bombes, roquettes et obus d'artillerie chaque jour. Ce chiffre quotidien a même atteint 6000 vers la fin de la guerre(9). Les forces israéliennes ont également utilisé des bombes à sous-munitions et des munitions au phosphore blanc dans des zones civiles. Des sous-munitions qui n'ont pas explosé, au nombre d'environ un million, jonchent actuellement le sol du sud du Liban et continuent de blesser et de tuer des civils. Elles constituent également un obstacle au retour des habitants déplacés, à la livraison de l'aide humanitaire et aux efforts de reconstruction(10).

Les bombardements intensifs ont provoqué le déplacement de près d'un million de personnes au Liban, soit presque un quart de la population. Environ 500000 réfugiés se sont retrouvés à Beyrouth. Selon les estimations, environ 200000 Libanais seraient toujours déplacés(11).

Les combattants du Hezbollah auraient tiré 4000 roquettes sur le nord d'Israël, dont certaines contenaient des roulements à billes destinés à infliger un maximum de blessures aux personnes, ainsi, semble-t-il, que des roquettes contenant des sous-munitions. Ces attaques ont tué 43 civils, contraint 300000 habitants du nord d'Israël à fuir, et endommagé un grand nombre de bâtiments(12).

En ce qui concerne les combattants, 117 soldats des FDI ont été tués, selon les autorités israéliennes. Israël affirme avoir identifié 500 combattants du Hezbollah tués, même s'il n'a pas dévoilé leurs noms. Le Hezbollah fait état de 74 morts dans ses rangs. Un plus petit nombre de membres d'autres groupes ayant combattu l'armée israélienne ont également été tués(13). Même si l'armée libanaise n'a pas pris part au conflit, pas plus que les Forces de sécurité intérieure du Liban, quatre membres de ces unités et une quarantaine de soldats libanais ont trouvé la mort dans les frappes israéliennes.

Ce sont cependant les civils qui ont payé le plus lourd tribut dans ce conflit, non seulement parce qu'ils ont été tués ou mutilés, mais également parce qu'ils ont été déplacés, que leurs maisons ont été détruites ou qu'ils ont subi des traumatismes psychologiques. Ils subissent également les effets à long terme de cette guerre sur l'économie et l'environnement.

Les hostilités ont pris fin le 14 août au matin, à la suite de la résolution 1701 adoptée le 11 août par le Conseil de sécurité des Nations unies qui définissait les conditions d'un cessez-le-feu et étendait le rôle de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL). Le 17 août, l'armée libanaise s'est déployée dans le sud du Liban. Les 7 et 8 septembre, Israël a levé les blocus aérien et maritime imposés au pays depuis le début de la guerre. Le 1er octobre, l'armée de terre israélienne annonçait avoir achevé son retrait total du Liban, même si, début novembre, elle était toujours présente dans la partie libanaise du village frontalier de Ghajar.

Le Hezbollah maintient toujours en otage les deux soldats israéliens capturés le 12 juillet(14). Selon les informations disponibles, ils seraient toujours en vie, mais le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) n'a pas été autorisé à les voir. L'armée israélienne a capturé 20 ressortissants libanais, peut-être plus, au cours du conflit et maintient toujours en détention au moins trois d'entre eux qui seraient inculpés en Israël pour différents faits, dont l'appartenance au Hezbollah(15). Le CICR a pu leur rendre visite. Les FDI ont ramené en Israël les corps d'au moins 13 combattants du Hezbollah. D'après des sources militaires israéliennes citées dans les médias israéliens, ces dépouilles «pourraient être utilisées dans les négociations pour le retour de[s] deux soldats enlevés(16).»

Pendant et après le conflit, les deux parties ont cherché à justifier leur recours à la force et leurs modes de combat. Le 12 juillet, lorsque le Hezbollah a lancé son opération Vraie promesse, son objectif déclaré était d'obtenir la libération d'un certain nombre de prisonniers arabes et notamment libanais retenus en Israël, en échange de soldats israéliens capturés. C'est ce qu'avait «promis» le secrétaire général de l'organisation, Hasan Nasrallah. Après la guerre, celui-ci a déclaré que s'il avait su qu'Israël répondrait aussi violemment, il n'aurait pas ordonné le raid du 12 juillet(17).

Cependant, le Hezbollah se considère toujours comme un défenseur du Liban, et des Arabes et des musulmans en général, combattant l'agression de longue date menée par Israël et ses alliés, en particulier les États-Unis. Il affirme notamment que sa guerre contre Israël n'a pas pris fin en 2000 avec le retrait de l'État hébreu du Liban. Pour le Hezbollah, ce retrait est incomplet. Suivi en cela par le gouvernement libanais, le Hezbollah affirme que la zone frontière dite des fermes de Chebaa est un territoire libanais, même si pour les Nations unies il s'agit d'un territoire syrien occupé par Israël. Le Hezbollah et le gouvernement du Liban objectent également contre les fréquents survols du Liban par l'armée de l'air israélienne, et exigent toujours d'Israël la communication de tous les emplacements des champs de mines abandonnés à l'issue de la précédente occupation du sud du Liban.

Le Premier ministre israélien, Ehoud Olmert, a déclaré que l'attaque du Hezbollah le 12 juillet constituait un «acte de guerre» et, en lançant l'opération Changement de direction, il a promis au Liban une «riposte très douloureuse et de grande ampleur(18)». Israël affirme toujours que l'attaque du Hezbollah n'avait pas été provoquée, puisque son armée s'est retirée du Liban en 2000 et que la ligne de démarcation qui sépare Israël de l'État libanais a été reconnue par les Nations unies. Des responsables israéliens considèrent également que le Hezbollah fait partie d'une alliance anti-Israël plus large englobant l'organisation palestinienne Hamas (Mouvement de la résistance islamique) ainsi que la Syrie et l'Iran. Ils sont particulièrement préoccupés par les liens étroits unissant le Hezbollah et l'Iran, dont le président a fait plusieurs déclarations publiques menaçantes pour l'État israélien. Ce dernier voit donc la campagne militaire contre le Liban comme une mesure d'autodéfense.

Le gouvernement libanais a déclaré n'avoir pas été informé au préalable de l'attaque du Hezbollah. Il ne l'a pas cautionnée, et a cherché à mettre en place un cessez-le-feu dès le début du conflit. Le dirigeant du Hezbollah a indiqué qu'il avait ordonné l'opération du 12 juillet afin de prendre des soldats israéliens en otage, et que le gouvernement libanais n'avait pas été consulté. Les relations qu'entretiennent l'État libanais et le Hezbollah sont complexes. Sur le plan politique, à l'époque du conflit le Hezbollah était représenté en tant que parti à la fois au Parlement libanais et dans le gouvernement du Premier ministre Fouad Siniora. Sur le plan social, il fournit des services conséquents aux Libanais, notamment dans les domaines de la santé et de l'éducation, et il est particulièrement actif auprès de la population musulmane chiite, traditionnellement marginalisée. Sa branche armée a mené les combats contre les troupes israéliennes au Liban jusqu'à leur retrait du pays en 2000, et il entretient ses moyens militaires en dépit de la résolution 1559 du Conseil de sécurité, votée en septembre 2004 et demandant que toutes les milices au Liban «soient dissoutes et désarmées».

Amnesty International ne prend pas position sur les questions idéologiques et politiques générales qui sous-tendent les hostilités entre le Hezbollah et Israël, pas plus que sur le statut du Hezbollah à l'intérieur du Liban. Elle n'a pas condamné le Hezbollah pour avoir mené une offensive militaire contre Israël le 12 juillet, pas plus qu'elle n'a condamné Israël pour avoir lancé une campagne militaire contre le Hezbollah au Liban. Cependant, dès le début de la guerre, Amnesty International a adressé un appel aux deux belligérants pour qu'ils respectent le droit international humanitaire. Ces règles s'appliquent aux agresseurs comme aux agressés, et aux groupes armés organisés (le Hezbollah, par exemple) comme aux États.

Depuis la fin du conflit, en Israël comme au Liban, un débat public a lieu sur la manière dont la guerre a été menée. En Israël, des enquêtes officielles ont été ouvertes sur divers aspects de la préparation du pays en vue de la guerre, et sur la riposte aux attaques du Hezbollah, mais aucune n'a pour objet de déterminer si la conduite des hostilités a été conforme aux obligations d'Israël au regard des lois de la guerre. À la connaissance d'Amnesty International, aucune enquête officielle n'est menée par le gouvernement libanais ni par le Hezbollah.

Ce conflit a brisé la vie d'innombrables personnes et provoqué des destructions massives au Liban et en Israël. Il faudra de nombreuses années pour en surmonter les effets, et si les deux camps avaient respecté les lois de la guerre, ce désastre humanitaire aurait pu être en grande partie évité. Dès lors, Amnesty International s'est penchée sur le comportement adopté par les adversaires à la lumière de leurs obligations internationales. Ce travail a pour but de faire en sorte que les auteurs présumés de crimes aient à répondre de leurs actes, que les victimes aient accès à la justice et que des violations similaires ne se reproduisent plus.

La guerre provoque inévitablement des situations tragiques, et lorsque l'on porte atteinte à une vie humaine ou qu'on la brise du fait d'une violation des lois de la guerre, il est nécessaire que les responsables soient tenus de rendre compte de leurs actes et que les victimes puissent obtenir réparation.

Chapitre I

Le droit international tel qu'il s'applique au conflit

Le cadre juridique présenté ci-après expose les règles et les principes fondamentaux à prendre en compte dans le cadre du conflit entre Israël et le Hezbollah. Dans certains cas, Amnesty International a établi l'existence de violations manifestes de ces règles et de ces principes perpétrées par l'une ou l'autre des parties en présence. Afin d'évaluer de manière plus complète la façon dont se comportent les camps en présence et l'ampleur de ces violations, il convient de procéder à une enquête internationale exhaustive, conformément aux recommandations énoncées à la fin de ce rapport.

Plusieurs dispositifs du droit international sont applicables à ce conflit. Le droit international humanitaire, également appelé les lois de la guerre, s'impose à toutes les parties à un conflit armé, y compris aux groupes armés. Le droit international relatif aux droits humains demeure quant à lui applicable aux situations de conflit et lie les États. En vertu du droit international pénal, les individus s'exposent à la responsabilité pénale pour certaines violations, notamment les crimes de guerre. Par ailleurs, la législation relative à la responsabilité de l'État établit un cadre permettant de traiter la question des réparations pour les victimes des violations.


Le droit international humanitaire

Le droit international humanitaire énonce des règles et des principes visant à protéger tous ceux qui ne participent pas aux hostilités, en particulier les civils mais aussi certains combattants (notamment les personnes blessées ou capturées). Il présente des normes de comportement respectant les principes d'humanité et limite le choix des moyens et méthodes de guerre utilisables dans la conduite des opérations armées. Son but est avant tout d'atténuer, dans toute la mesure du possible, les souffrances humaines en temps de guerre.

Les quatre Conventions de Genève de 1949 et leurs deux protocoles additionnels de 1977 constituent les principaux instruments du droit international humanitaire. Israël est partie aux Conventions de Genève de 1949 mais n'est pas partie au Protocole I relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux. Le Liban est partie aux Conventions de Genève ainsi qu'au Protocole I.

Le Hezbollah a accepté certaines des règles fondamentales du droit international humanitaire, notamment en signant un accord de cessez-le-feu avec Israël en avril 1996. Cet accord visait à épargner la vie des personnes civiles tout en autorisant la poursuite des hostilités dans le sud du Liban(19). À la suite du récent conflit avec Israël, le Hezbollah a réaffirmé qu'il s'estimait lié par cet accord.

Les dispositions fondamentales du Protocole I, y compris les règles citées ci-dessous, sont considérées comme des éléments du droit international coutumier et sont donc contraignantes pour toutes les parties au conflit, sans exception(20). Les violations graves des Conventions de Genève et du Protocole I peuvent être assimilées à des crimes de guerre. Les définitions officiellement reconnues de ces crimes de droit international coutumier sont énoncées dans le Statut de Rome de la Cour pénale internationale (CPI).


L'interdiction des attaques directes contre des civils ou des biens de caractère civil : le principe de distinction

L'article 48 du Protocole I définit la règle fondamentale à appliquer en matière de protection des civils : le principe de distinction. Il s'agit d'un des fondements du droit international humanitaire.
    «En vue d'assurer le respect et la protection de la population civile et des biens de caractère civil, les Parties au conflit doivent en tout temps faire la distinction entre la population civile et les combattants ainsi qu'entre les biens de caractère civil et les objectifs militaires et, par conséquent, ne diriger leurs opérations que contre des objectifs militaires.»

Selon le Statut de Rome, le fait de diriger intentionnellement des attaques contre la population civile en tant que telle ou contre des civils qui ne participent pas directement aux hostilités constitue un crime de guerre(21). Aux termes de l'article 51-3 du Protocole I, les civils bénéficient d'une protection «sauf s['ils] participent directement aux hostilités et pendant la durée de cette participation».

L'article 52-1 du Protocole I énonce : «Les biens de caractère civil sont tous les biens qui ne sont pas des objectifs militaires».

L'article 52-2 définit les objectifs militaires comme : «[les] biens qui, par leur nature, leur emplacement, leur destination ou leur utilisation apportent une contribution effective à l'action militaire et dont la destruction totale ou partielle, la capture ou la neutralisation offre en l'occurrence un avantage militaire précis».

Les biens ne répondant pas à ces critères sont des biens de caractère civil. En cas de doute sur le statut d'une cible, le bien concerné «est présumé ne pas être utilisé en vue d'apporter une contribution effective à l'action militaire» (art. 52-3(22)). Le fait de diriger intentionnellement des attaques contre des biens de caractère civil constitue un crime de guerre.

La notion d'avantage militaire ne doit pas être interprétée dans un sens trop large, qui rendrait la règle sans effet. Justifier en vertu de cette disposition des attaques visant à affaiblir l'économie d'un État ou à démoraliser sa population civile de façon à amoindrir la capacité de combat de l'adversaire dénaturerait la notion juridique d'avantage militaire, porterait atteinte aux principes fondamentaux du droit international humanitaire et représenterait un grave danger pour les civils.


L'interdiction des attaques sans discrimination ou disproportionnées

L'article 51-4 du Protocole I interdit les attaques sans discrimination, qui s'entendent comme celles «propres à frapper indistinctement des objectifs militaires et des personnes civiles ou des biens de caractère civil».

Les attaques disproportionnées, qui constituent une forme d'attaques sans discrimination, sont celles «dont on peut attendre qu'elle[s] cause[nt] incidemment des pertes en vies humaines dans la population civile, des blessures aux personnes civiles, des dommages aux biens de caractère civil, ou une combinaison de ces pertes et dommages, qui seraient excessifs par rapport à l'avantage militaire concret et direct attendu» (art. 51-5).

Le fait de lancer intentionnellement une attaque disproportionnée est un crime de guerre(23). Procéder à une attaque sans discrimination entraînant des blessures pour des civils ou mettant fin à la vie de civils ou endommageant des biens de caractère civil constitue également un crime de guerre(24).

En outre, les pertes, blessures et dommages accidentels ne devraient en aucun cas atteindre des proportions importantes(25). La destruction et l'appropriation de biens, non justifiées par des nécessités militaires et exécutées sur une grande échelle de façon illicite et arbitraire sont un crime de guerre(26).


Les précautions dans l'attaque

L'article 57 exige que toutes les parties conduisent leurs opérations en veillant constamment à «épargner la population civile, les personnes civiles et les biens de caractère civil». L'article 57-2 prévoit que ceux qui préparent une attaque doivent :
    «i) faire tout ce qui est pratiquement possible pour vérifier que les objectifs à attaquer ne sont ni des personnes civiles, ni des biens de caractère civil, et ne bénéficient pas d'une protection spéciale, mais qu'ils sont des objectifs militaires au sens du paragraphe 2 de l'article 52, et que les dispositions du présent Protocole n'en interdisent pas l'attaque ;
    «ii) prendre toutes les précautions pratiquement possibles quant au choix des moyens et méthodes d'attaque en vue d'éviter et, en tout cas, de réduire au minimum les pertes en vies humaines dans la population civile, les blessures aux personnes civiles et les dommages aux biens de caractère civil qui pourraient être causés incidemment ;
    «iii) s'abstenir de lancer une attaque dont on peut attendre qu'elle cause incidemment des pertes en vies humaines dans la population civile, des blessures aux personnes civiles, des dommages aux biens de caractère civil, ou une combinaison de ces pertes et dommages, qui seraient excessifs par rapport à l'avantage militaire concret et direct attendu ;
    «b) une attaque doit être annulée ou interrompue lorsqu'il apparaît que son objectif n'est pas militaire ou qu'il bénéficie d'une protection spéciale ou que l'on peut attendre qu'elle cause incidemment des pertes en vies humaines dans la population civile, des blessures aux personnes civiles, des dommages aux biens de caractère civil, ou une combinaison de ces pertes et dommages, qui seraient excessifs par rapport à l'avantage militaire concret et direct attendu ;
    «c) dans le cas d'attaques pouvant affecter la population civile, un avertissement doit être donné en temps utile et par des moyens efficaces, à moins que les circonstances ne le permettent pas.»

Les précautions dans la défense

Les parties en guerre sont également dans l'obligation de prendre toutes les précautions possibles pour protéger les civils et les biens de caractère civil qu'ils contrôlent contre les effets des attaques de l'adversaire. Le Protocole I enjoint à toutes les parties d'éviter de placer des objectifs militaires à l'intérieur ou à proximité des zones fortement peuplées (art. 58-b).

Par ailleurs, le Protocole I interdit expressément l'utilisation de tactiques telles que le recours à des boucliers humains afin d'éviter une attaque contre des objectifs militaires. L'article 51-7 est ainsi formulé : «La présence ou les mouvements de la population civile ou de personnes civiles ne doivent pas être utilisés pour mettre certains points ou certaines zones à l'abri d'opérations militaires, notamment pour tenter de mettre des objectifs militaires à l'abri d'attaques ou de couvrir, favoriser ou gêner des opérations militaires. Les Parties au conflit ne doivent pas diriger les mouvements de la population civile ou des personnes civiles pour tenter de mettre des objectifs militaires à l'abri des attaques ou de couvrir des opérations militaires.»

Recourir de manière intentionnelle à des boucliers humains afin d'éviter une attaque contre un objectif militaire constitue un crime de guerre(27).

Toutefois, le Protocole indique clairement que, si l'un des camps en présence recourt à des boucliers humains, une telle violation «ne dispense [pas] les Parties au conflit de leurs obligations juridiques à l'égard de la population civile et des personnes civiles».

En outre, l'article 50-3 du Protocole I précise : «La présence au sein de la population civile de personnes isolées ne répondant pas à la définition de personne civile ne prive pas cette population de sa qualité.»

Comme l'a énoncé le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) dans son Commentaire faisant autorité du Protocole I : «Dans les conditions du temps de guerre, il est inévitable que des individus appartenant à la catégorie des combattants se trouvent mêlés à la population civile, par exemple des permissionnaires qui viennent visiter leur famille. Mais, pourvu qu'il ne s'agisse pas d'unités constituées et relativement nombreuses, cela ne change en rien le caractère civil d'une population.»


L'interdiction des représailles et des châtiments collectifs

En vertu des articles 51-6 et 52-1, les attaques menées en représailles contre la population civile, les civils ou les biens de caractère civil sont expressément interdites par le droit international humanitaire, et l'on considère assez généralement que le droit international coutumier les prohibe. Le fait qu'un des camps ait violé les lois de la guerre ne permet pas non plus au camp adverse de commettre des actes illégaux, qu'il cherche à forcer la partie contrevenante à respecter ses obligations ou qu'il agisse par représailles.

D'après l'article 33 de la Quatrième Convention de Genève : «Aucune personne protégée ne peut être punie pour une infraction qu'elle n'a pas commise personnellement. Les peines collectives, de même que toute mesure d'intimidation ou de terrorisme, sont interdites.»


La protection de l'environnement

En vertu de l'article 55 du Protocole I, les parties à un conflit doivent veiller à protéger l'environnement naturel «contre des dommages étendus, durables et graves». Les méthodes ou moyens de guerre conçus pour causer, ou dont on peut attendre qu'ils causent, de tels dommages à l'environnement naturel sont interdits.

L'article 8-2-b-iv du Statut de Rome de la Cour pénale internationale (CPI) prévoit que les actions suivantes constituent un crime de guerre : «Le fait de diriger intentionnellement une attaque en sachant qu'elle causera incidemment des pertes en vies humaines dans la population civile, des blessures aux personnes civiles, des dommages aux biens de caractère civil ou des dommages étendus, durables et graves à l'environnement naturel qui seraient manifestement excessifs par rapport à l'ensemble de l'avantage militaire concret et direct attendu.»

La survie de la population et l'aide humanitaire

Il est interdit d'attaquer, de détruire, d'enlever ou de mettre hors d'usage des biens indispensables à la survie de la population civile (Protocole I, article 54-2). Les parties au conflit doivent autoriser et faciliter le passage rapide et sans encombre des secours de caractère humanitaire et impartial (Protocole I, article 70). Elles doivent respecter et protéger le personnel médical et ses moyens de transport (Protocole I, articles 15 et 21).


Les armes

Le droit international humanitaire, outre les armes non discriminantes par définition, interdit également d'utiliser les armes qui sont de nature à infliger des blessures superflues ou des souffrances inutiles. Le Commentaire du CICR sur les Protocoles additionnels présente les «projectiles tirés à grande distance et qui ne peuvent pas être dirigés avec précision sur l'objectif» comme des exemples d'armes non discriminantes.

Parmi les autres armes utilisées au cours de ce conflit lors d'attaques menées sans discrimination figuraient des armes à sous-munitions. Les bombes ou obus à sous-munitions (bombes en grappe) éparpillent un très grand nombre de petites bombes ou sous-munitions sur une étendue de territoire importante, d'environ un demi-hectare ou un hectare. Ces armes peuvent être larguées par des avions ou tirées par des lance-roquettes ou d'autres pièces d'artillerie. Selon le type de sous-munition utilisé, une proportion de petites bombes qui représente entre cinq et 20 p. cent du total n'explose pas. Ces petites bombes subsistent sur le terrain, vestiges explosifs de la guerre, et constituent pour les civils un danger similaire à celui des mines terrestres antipersonnel. Le recours à de telles armes dans des zones où se trouve une concentration de civils viole l'interdiction des attaques sans discrimination, étant donné l'étendue importante couverte par les nombreuses petites bombes éparpillées et le danger qui en résulte pour tous ceux qui entrent en contact avec ces petites bombes, parmi lesquels des civils.

Du phosphore blanc a également été utilisé par l'armée israélienne au cours de ce conflit ; des civils auraient été présents dans les zones concernées. Le phosphore blanc est employé dans les grenades et les obus afin d'identifier les cibles, de créer des écrans de fumée permettant de masquer les déplacements des soldats, de suivre la trajectoire d'une balle ; il sert également de dispositif incendiaire(28). Le Protocole III sur l'interdiction ou la limitation de l'emploi des armes incendiaires additionnel à la Convention de 1980 sur l'interdiction ou la limitation de l'emploi de certaines armes classiques (ONU) interdit l'utilisation d'armes de ce type contre des civils. Il s'agit d'une règle du droit international coutumier, qui a donc force obligatoire pour Israël et le Liban même s'ils ne sont pas parties au Protocole III. D'après le CICR, le droit international coutumier interdit le recours aux armes incendiaires contre les combattants, à moins qu'il ne soit impossible d'utiliser une arme moins dangereuse pour mettre une personne hors d'état de nuire. Cette règle ne figure pas dans le Protocole III.


Le droit international relatif aux droits humains

Comme l'ont indiqué la Cour internationale de justice et le Comité des droits de l'homme, le droit relatif aux droits humains demeure applicable en période de conflit armé international, de manière complémentaire au droit international relatif aux droits humains(29). Ces deux cadres juridiques sont essentiels afin d'assurer la protection des individus en cas de conflit armé.

Le Liban et Israël sont, l'un comme l'autre, parties aux principaux traités relatifs aux droits humains, notamment au Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) et au Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC). Comme l'a indiqué clairement le Comité des droits de l'homme, les obligations des États en matière de droits humains dans le cadre du PIDCP s'appliquent de manière extraterritoriale(30). Le PIDESC ne prévoit aucune restriction explicite quant à la compétence territoriale.

Au nombre des obligations transgressées au cours du conflit entre Israël et le Hezbollah figurent le droit à la vie (art. 6 du PIDCP), le droit à une nourriture suffisante (art. 11 du PIDESC), le droit au meilleur état de santé physique et mentale susceptible d'être atteint (art. 12 du PIDESC), qui comprend notamment le droit à l'eau, ainsi que le droit à l'éducation (art. 13 du PIDESC(31)). Les actions visant à entraîner ou susceptibles d'entraîner la destruction ou la dégradation des infrastructures nécessaires à la jouissance de ces droits, notamment les hôpitaux et les écoles, constituent des violations dont les parties au conflit peuvent être tenues pour responsables.

En matière de droit au logement, certaines actions commises pendant la guerre – à savoir la destruction massive de dizaines de milliers d'habitations – pourraient s'apparenter à des expulsions forcées illicites, ce qui constitue une violation de l'article 11 du PIDESC. Le Comité des droits économiques, sociaux et culturels définit l'expulsion forcée comme «l'éviction permanente ou temporaire, contre leur volonté et sans qu'une protection juridique ou autre appropriée ait été assurée, de personnes, de familles ou de communautés de leurs foyers ou des terres qu'elles occupent(32)». Parmi ces expulsions, le Comité inclut celles qui résultent de «conflits armés internationaux ou internes et d'affrontements communautaires ou ethniques(33)».

Le PIDESC ne prévoit aucune dérogation, même dans les situations d'urgence, et n'autorise que les limitations «conformes à la loi, y compris aux normes internationales relatives aux droits de l'homme, compatibles avec la nature des droits protégés par le Pacte et imposées dans l'intérêt de buts légitimes, exclusivement en vue de favoriser le bien-être général dans une société démocratique». Comme le Comité l'a clairement établi, toute limitation éventuelle doit être proportionnée et «l'option la moins restrictive doit être retenue lorsque plusieurs types de limitation peuvent être imposés(34)».


Le droit international pénal

Les infractions graves aux Conventions de Genève et au Protocole I, ainsi que les autres violations graves du droit international humanitaire, constituent des crimes de guerre. La liste des crimes de guerre établie à l'article 8 du Statut de Rome de la Cour pénale internationale (CPI) était conforme au droit international coutumier au moment de son adoption.

Selon les termes de l'article 86 du Protocole I, «[l]es Hautes Parties contractantes et les Parties au conflit doivent réprimer les infractions graves et prendre les mesures nécessaires pour faire cesser toutes les autres infractions aux Conventions [de Genève, 1949] ou au présent Protocole qui résultent d'une omission contraire à un devoir d'agir».

Les individus, qu'ils soient civils ou militaires, indépendamment de leur grade, peuvent être considérés comme pénalement responsables des violations de ce type. Les officiers peuvent être tenus pour responsables des actes de leurs subordonnés. Comme l'indique l'article 86-2 : «Le fait qu'une infraction aux Conventions ou au présent Protocole a été commise par un subordonné n'exonère pas ses supérieurs de leur responsabilité pénale ou disciplinaire, selon le cas, s'ils savaient ou possédaient des informations leur permettant de conclure, dans les circonstances du moment, que ce subordonné commettait ou allait commettre une telle infraction, et s'ils n'ont pas pris toutes les mesures pratiquement possibles en leur pouvoir pour empêcher ou réprimer cette infraction.»

L'obéissance à des ordres émanant de supérieurs ne peut être invoquée comme défense en cas de violations du droit international humanitaire, mais elle peut être prise en considération à titre de circonstance atténuante. Ce principe est reconnu depuis les procès de Nuremberg qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, et il fait aujourd'hui partie du droit international coutumier.

Plusieurs mécanismes permettent d'ouvrir des enquêtes sur les auteurs de violations du droit international humanitaire et de les traduire en justice, dans le cadre de procès devant être équitables et sans possibilité de peine de mort :
(a) Par les parties elles-mêmes
Chaque partie au conflit doit déférer à la justice quiconque, parmi ses ressortissants, est soupçonné d'être responsable de graves violations du droit international humanitaire. Israël et le Liban sont soumis à cette obligation.
(b) Par d'autres États
Les autres États doivent remplir leur obligation de mener des enquêtes pénales sur toute personne soupçonnée d'infractions graves au droit international humanitaire au cours du conflit. Si les moyens de preuves recevables sont suffisants et que le suspect se trouve dans leur ressort, ces États doivent poursuivre le suspect ou l'extrader vers un autre État disposé et apte à le juger.
Non seulement les États sont obligés d'exercer leur compétence universelle en cas d'infractions graves aux Conventions de Genève et au Protocole I, mais ils ont la possibilité d'exercer cette compétence pour d'autres violations graves du droit international humanitaire. Si les moyens de preuves recevables sont suffisants et que le suspect se trouve dans leur ressort, ces États doivent poursuivre le suspect ou l'extrader vers un autre État disposé et apte à le juger.
(c) Par la Cour pénale internationale
Ni Israël ni le Liban n'ont ratifié le Statut de Rome de la Cour pénale internationale (CPI). Israël et le Liban pourraient toutefois reconnaître la compétence de la CPI sur leurs territoires en faisant une déclaration au titre de l'article 12-3 du Statut de Rome ; la situation en Israël et au Liban pourrait par ailleurs être déférée à la Cour par le Conseil de sécurité des Nations Unies, conformément à l'article 13-b du Statut de Rome.


Les réparations et la responsabilité des États

Le principe selon lequel les États sont responsables devant la communauté internationale des «faits internationalement illicites» a été intégré aux articles sur la responsabilité de l'État pour fait internationalement illicite de la Commission du droit international de 2001. Ces articles codifient le droit relatif à la responsabilité des États et ont été remis aux gouvernements lors de l'Assemblée générale des Nations unies de 2002(35). L'article 30 dispose que : «L'État responsable est tenu de réparer intégralement le préjudice causé par le fait internationalement illicite. [...] Le préjudice comprend tout dommage, tant matériel que moral, résultant du fait internationalement illicite de l'État».

Au nombre des faits internationalement illicites figurent les violations des obligations d'un État au titre du droit international conventionnel et coutumier. Ainsi, l'article 91 du Protocole I est clair : chaque partie au conflit «sera responsable de tous les actes commis par les personnes faisant partie de ses forces armées». En conséquence, la «Partie au conflit qui violerait les dispositions des Conventions ou du présent Protocole sera tenue à indemnité, s'il y a lieu».

Le droit à réparation pour les victimes est également bien établi dans le droit international relatif aux droits humains en tant qu'aspect essentiel du droit à un recours, prévu aux termes des traités nationaux et régionaux relatifs aux droits humains(36). L'étude effectuée par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR(37)) sur le droit international humanitaire coutumier conclut aux termes de la Règle 150 : «Un État responsable de violations du droit international humanitaire a l'obligation de fournir réparation complète de la perte ou du préjudice subi» [c'est nous qui traduisons]. En outre, les Principes fondamentaux et directives concernant le droit à un recours et à réparation des victimes de violations flagrantes du droit international des droits de l'homme et de violations graves du droit international humanitaire, adoptés par l'Assemblée générale des Nations unies en 2005 (Résolution 60/147 du 16 décembre 2005), énoncent l'obligation des États d'offrir aux victimes des recours utiles, notamment la réparation. Cet instrument établit la forme adéquate que doit prendre la réparation, à savoir, en vertu des principes 19 à 23, la restitution, l'indemnisation, la réadaptation et la réhabilitation, ainsi que les garanties de non-répétition.


Les groupes armés et les réparations

Selon les normes juridiques relatives à la responsabilité de l'État, un groupe armé ne se trouve dans l'obligation d'apporter réparation que s'il devient par la suite le nouveau gouvernement d'un État ou s'il parvient à instaurer un nouvel État dans une partie du territoire d'un État déjà existant ou dans un territoire placé sous son administration.
Le droit international relatif aux droits humains se préoccupe essentiellement des obligations des États et n'impose par conséquent aucune obligation aux groupes armés, si ce n'est que les États sont obligés d'observer la diligence requise pour prévenir les dommages causés par ces acteurs, pour ouvrir des enquêtes sur ces violences, en punir les responsables et accorder réparation. À ce titre, le Liban aurait donc pareille obligation à l'égard du Hezbollah.
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) observe que les groupes armés ont eux-mêmes l'obligation de respecter le droit international humanitaire. Certes, la question de savoir si les groupes armés se trouvent ou non dans l'obligation d'accorder réparation complète pour les violations du droit international humanitaire commises demeure non résolue(38), mais il est d'usage que ces groupes soient contraints d'attribuer une réparation adéquate(39).

Chapitre II

Les attaques israéliennes et leurs justifications

Israël a affirmé à plusieurs reprises avoir, tout au long du conflit, toujours respecté le droit international lors de ses attaques contre le Liban, et notamment ne pas avoir enfreint le principe de la distinction (entre combattants et non-combattants) et les exigences de proportionnalité (veiller à ce que les attaques ne causent pas un préjudice excessif à des civils par rapport à l'avantage militaire concret et direct auquel on peut s'attendre). Des responsables israéliens ont déclaré à Amnesty International que des conseillers en droit international humanitaire avaient vérifié toutes les cibles avant les attaques et que les morts de civils et les destructions occasionnées au Liban étaient soit des dommages collatéraux légitimes, soit le résultat d'erreurs.

Néanmoins, les autorités israéliennes ont fini par accuser le Hezbollah d'avoir déclenché le conflit et le tiennent pour responsable des pertes civiles causées par les attaques des forces israéliennes. Selon elles, les combattants du Hezbollah auraient délibérément utilisé des civils comme boucliers humains, et de ce fait il était particulièrement difficile pour les forces israéliennes de ne pas tuer ou blesser des civils au Liban. Ainsi, immédiatement après l'attaque qui a tué au moins 28 personnes dans une maison de la ville de Cana le 30 juillet (voir ci-dessous), Amir Eshel, général de brigade et chef d'état-major de l'armée de l'air israélienne, a fait une présentation générale des opérations militaires israéliennes dans les termes suivants : «Les opérations sont très compliquées. Il y a des centaines de lance-roquettes et un grand nombre de missiles dispersés dans tout le Liban, avec toutes les portées, des courtes aux longues. Toutes les fois que cela est possible, nous essayons de toucher ces équipements, afin de pouvoir, au bout du compte, réduire le nombre de lancements et amoindrir leur précision. C'est sur cela que nous nous concentrons. Les attaques contre la série d'activités liées au lancement de missiles visent en particulier les lance-roquettes, les personnes qui les font fonctionner, la logistique d'appui aux lance-roquettes et les centres de commandement qui dirigent les forces de lancement. Nous parlons ici de structures militaires très organisées, qui utilisent différents types d'armes. Je dirais que c'est en fait presque une armée régulière. Les autres interventions que nous menons visent à désorganiser leurs capacités opérationnelles, en frappant les routes qu'ils utilisent et en tirant sur les aires de lancement pour empêcher ou perturber au maximum le déroulement de leurs opérations(40).»

Amnesty International sait bien que la lutte contre un groupe de guérilla implanté au sein de la population civile pose des problèmes particuliers – par exemple lorsqu'il s'agit d'identifier et de détruire des armes qui se trouvent dans des habitations civiles tout en limitant au maximum les préjudices causés à ces derniers. Cependant, les règles du droit international humanitaire prennent ces difficultés en considération. C'est pourquoi on ne saurait mettre en avant les difficultés du combat contre des forces irrégulières pour justifier des attaques menées sans discrimination ou de façon disproportionnée, l'absence de mesures de précaution pour protéger les civils ou toute autre grave violation du droit international humanitaire.

Ces règles fixent aussi des limites aux tactiques que les groupes de guérilla peuvent légalement employer. Là encore, les difficultés posées à des groupes armés combattant des forces gouvernementales plus puissantes, mieux équipées et organisées ne peuvent excuser de graves violations du droit international humanitaire.

Lors d'une réunion d'information avec Amnesty International en septembre 2006, des responsables militaires israéliens ont déclaré que leurs forces n'avaient commis que deux graves erreurs durant la campagne : l'attaque d'un poste des Nations unies près de Khiam où quatre observateurs des Nations unies ont trouvé la mort, et l'attaque d'un bâtiment de Cana, qui a tué 28 civils. Cependant, dans les deux cas, les explications apportées par les autorités israéliennes, apparemment en réponse aux préoccupations soulevées au niveau international, n'ont pas été satisfaisantes et ont laissé des questions essentielles en suspens.

Attaques d'un poste des Nations unies près de Khiam et d'une maison à Cana
Le 25 juillet, un poste d'observation des Nations unies près de Khiam a été détruit par une bombe lâchée à partir d'un avion israélien après une journée de tirs d'artillerie à proximité du poste. Les Nations unies ont déclaré que pendant plusieurs heures leur personnel avait à maintes reprises contacté les responsables israéliens pour demander que leurs forces cessent les tirs à proximité du bâtiment des Nations unies. Selon la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), il y a eu 21 frappes à moins de 300 mètres de la base ; 12 obus d'artillerie sont tombés à moins de 100 mètres, dont quatre ont directement touché la base(41).
Le lendemain, le Conseil de sécurité des Nations unies s'est déclaré «profondément choqué et bouleversé» par l'attaque et a prié le gouvernement israélien de mener une enquête approfondie sur cette affaire.
Ce même 26 juillet, les forces israéliennes ont déclaré qu'elles conduisaient des opérations «dans la région de Khiam, où le Hezbollah lance des missiles contre Israël». Elles ont fait part de leurs regrets et ont annoncé qu'elles «ouvraient une enquête approfondie en étroite coopération avec les Nations unies(42)».
Cependant, Israël a refusé de conduire une enquête conjointement avec les Nations unies et n'a pas annoncé publiquement quelle sorte d'enquête était menée ni ses conclusions. À l'issue de l'investigation menée par la propre commission d'enquête de l'ONU, le porte-parole du secrétaire général des Nations unies a déclaré :
«La Commission d'enquête note que les autorités israéliennes ont accepté l'entière responsabilité de l'incident et ont présenté leurs excuses aux Nations Unies pour ce qu'ils appellent une erreur "au niveau opérationnel". La Commission n'a pas pu rencontrer les commandants des forces armées israéliennes chargés des questions opérationnelles et tactiques. Elle n'a donc pas été en mesure d'identifier la raison pour laquelle les attaques menées contre les positions des Nations Unies n'ont pas cessé, malgré les démarches répétées du personnel de l'ONU auprès des autorités israéliennes, tant sur le terrain qu'au Siège(43).»
Le 30 juillet, une attaque aérienne israélienne sur une maison de trois étages à Cana a tué au moins 28 civils, la plupart des enfants, qui avaient trouvé refuge dans le bâtiment (voir le chapitre III pour plus de précisions).
Les responsables israéliens ont d'abord déclaré qu'ils répondaient à des tirs de Katioucha provenant de la région du village et que l'effondrement du bâtiment pourrait bien avoir été causé par l'explosion d'un stock d'armes du Hezbollah plutôt que par les attaques israéliennes(44).
Les autorités israéliennes ont annoncé la fin de l'enquête trois jours plus tard en concluant que le bâtiment avait été visé conformément aux directives militaires sur le recours aux armes à feu contre des structures suspectes dans des villages dont les habitants avaient été sommés de partir, et se situant à proximité de zones où des roquettes étaient tirées sur Israël. Ils ont déclaré que, selon leurs informations, «le bâtiment servait de cache pour les terroristes» et n'abritait aucun civil. Dans cette déclaration, les autorités israéliennes ont aussi annoncé que le chef d'état-major des FDI avait «demandé que les directives sur le recours aux armes à feu contre des cibles suspectes soient immédiatement évaluées et révisées(45).»
Dans les deux cas les autorités israéliennes se sont abstenues d'apporter des informations sur les méthodes utilisées lors de leurs enquêtes et de fournir l'ensemble des conclusions. Elles n'ont notamment pas défini la nature des erreurs qui selon elles ont été faites et n'ont pas révélé si elles avaient établi des responsabilités pour ces erreurs. De plus, elles n'ont pas indiqué si la révision des directives sur le recours aux armes à feu annoncée le 2 août avait eu lieu et, le cas échéant, quel en était le résultat.
    Dans d'autres affaires, les autorités israéliennes ont régulièrement exprimé leurs regrets pour les pertes civiles causées par les opérations de leurs forces et ont fait des déclarations de politique générale. Cependant, elles n'ont donné dans pratiquement aucun des autres cas la moindre information spécifique, notamment sur la cible visée, les considérations relatives au principe de la proportionnalité et les mesures de précaution qui auraient été prises. Ces éléments sont fondamentaux dès lors qu'il s'agit d'évaluer la légalité d'une attaque, en particulier lorsque les preuves recueillies sur le terrain ne font état d'aucune activité militaire du Hezbollah dans les zones touchées au moment des attaques – ce qui est le cas pour les affaires présentées dans le présent rapport, d'après ce qu'Amnesty International a pu conclure.

    Il est particulièrement troublant que les responsables israéliens nient avoir eu connaissance de la présence de civils sur les lieux attaqués, compte tenu des systèmes de surveillance sophistiqués employés par leur armée ; pendant le conflit, celle-ci a en particulier fait un usage intensif des drones, de petits avions sans pilote, au-dessus du Liban.

    Lorsque la maison familiale des Wehbe, dans le village d'Ainata, a été touchée le 19 juillet – à deux reprises –, Mousa Wehbe, quatre-vingt-cinq ans, et son voisin Hussein Samhat, également âgé, ont été tués. Peu après, cinq personnes sont mortes lorsqu'une autre maison a été touchée : Mousa Darwish, sa fille de dix-sept ans, Amal, et ses deux nièces, Zainab, dix-sept ans, et Salwa, vingt ans, ainsi que l'employée de maison éthiopienne de la famille, Alawiya Muzammal Awali. Le fils et la fille de Mousa Darwish ont été grièvement blessés. Himyam, dix-huit ans, est restée dans le coma pendant dix jours et a souffert de pertes de mémoire, et son jeune frère, Mahmoud, a perdu l'usage de ses jambes.
    La maison se trouvait tout près du centre du village, dans un groupe d'habitations à un seul niveau, séparées par des vergers. Le demi-frère de Mousa Darwish, Samih, qui habite juste à côté de la maison détruite, a raconté à Amnesty International :
    «Il n'y avait rien ici, il n'y a aucun mouvement de résistance ici. C'est juste nous, notre famille, qui vivons ici et la route s'arrête là, donc il n'y a même pas de passants. On est au courant de tout ce qui se passe et il ne se passait rien ici, il n'y avait aucune raison de nous bombarder.»

    Les explications sur leur politique générale et leur interprétation du droit international, publiées par les autorités israéliennes ou discutées lors d'entretiens avec Amnesty International, sont également très préoccupantes.

    Ainsi, lors de la réunion d'information de septembre 2006, des responsables militaires israéliens ont dit à Amnesty International que si des soldats israéliens voyaient un homme lancer une roquette et pénétrer ensuite dans une maison, les soldats seraient autorisés à attaquer la maison sans poser de questions. Amnesty International considère une telle réaction disproportionnée. Le simple fait qu'un combattant entre dans une maison ne rend pas automatiquement légale une attaque contre cette maison : une attaque contre un bâtiment visant à tuer un unique combattant sans essayer de savoir si d'autres civils sont présents enfreint l'interdiction de mener des attaques de façon disproportionnée.

    Plusieurs déclarations publiques de dirigeants politiques et militaires israéliens indiquant que les civils qui n'ont pas quitté le sud du Liban étaient, aux yeux des forces israéliennes, des cibles légitimes sont également très préoccupantes. Le 27 juillet, Haim Ramon, ministre israélien de la Justice, a déclaré : «Tous ceux qui se trouvent maintenant dans le sud du Liban sont des terroristes liés d'une façon ou d'une autre au Hezbollah(46).» Il a également affirmé : «Un village comme Bint Jbeil, dont les habitants étaient partis après qu'on les a sommés d'évacuer, et où ne restaient que des terroristes du Hezbollah, devait être bombardé par l'aviation et par des tirs d'artillerie avant que les troupes au sol n'y pénètrent(47).»

    Le même jour, Dan Halutz, chef d'état-major des FDI, a déclaré lors d'une conférence de presse : «Nous avons calculé l'intensité des bombardements aériens et des tirs d'artillerie sur Bint Jbeil pour qu'ils soient suffisants. Il ne s'agit pas d'une question humanitaire, Bint Jbeil s'était vidé de ses habitants et aussi bien le village que ses alentours étaient occupés par des terroristes(48).»

    Mais le village de Bint Jbeil ne s'était pas «vidé de ses habitants». Du 31 juillet au 1er août, lorsque les journalistes et le CICR ont pu profiter d'une interruption de deux jours des attaques aériennes israéliennes pour se rendre à Bint Jbeil, les médias ont montré des corps et des survivants tirés des décombres de leur maison. Trois journalistes ont déclaré à Amnesty International avoir rencontré une femme bouleversée fouillant les décombres à mains nues et les suppliant de l'aider à trouver sa sœur. Ils l'ont aidée et ont fini par trouver deux vieilles femmes, dont l'une handicapée et grabataire, ainsi que leur frère, également âgé, toujours vivants. Tous trois avaient plus de soixante-dix ans et étaient restés piégés pendant plus d'une semaine sous les décombres de leur maison, dans le centre de Bint Jbeil.

    La teneur des tracts avertissant la population d'attaques imminentes et lui ordonnant d'évacuer, largués à maintes reprises par les forces israéliennes sur le sud du Liban, soulève des préoccupations similaires. Un texte lâché le 7 août était particulièrement troublant ; il annonçait que tout véhicule, quel qu'il soit, circulant au sud du fleuve Litani, serait bombardé car il serait soupçonné de transporter des roquettes, du matériel militaire et des terroristes. Il s'agit d'une violation manifeste du principe de la distinction et de la présomption de statut civil : une attaque conduite en application de cette menace aurait été une attaque sans discrimination ; elle aurait également pu constituer une attaque directe contre des civils.

    D'après d'autres tracts et d'autres similarités entre les attaques, il semblerait que les forces israéliennes aient visé certains types de véhicules, notamment des camions, des camionnettes et des motos, soupçonnés d'être utilisés par des combattants du Hezbollah. Une feuille lâchée le 25 juillet annonçait ainsi que les «camionnettes» et les «camions» pourraient être bombardés pour ces motifs. Amnesty International a reçu des informations (voir le chapitre III) concernant deux frappes aériennes ciblées au cours desquelles un boulanger dans sa camionnette et un motocycliste ont été tués, le 6 août, alors qu'ils se trouvaient à proximité d'un convoi humanitaire des Nations unies circulant au nord de Tyr.

    Interrogés par Amnesty International en septembre 2006 à propos de ce type d'attaques, des responsables israéliens ont déclaré que, dans la plupart des cas, les services de renseignement avaient indiqué que les véhicules visés étaient «en mission pour le Hezbollah». Ils ont cependant aussi indiqué qu'ils considéraient comme une cible légitime les camions se trouvant encore sur la route après que la population eut été avertie et que la plupart des habitants furent partis, en particulier à certains endroits comme sur la route principale reliant le Liban et la Syrie. Amnesty International estime que toute attaque qui ne prend pas pleinement en considération les circonstances spécifiques de chaque cas enfreint le principe de présomption de statut civil et constitue une attaque sans discrimination et, éventuellement, une attaque directe contre des civils.

    Quoi qu'il en soit, la fuite n'était pas une garantie de sécurité. Les forces israéliennes ont attaqué des civils qui avaient quitté leur village et qui se dirigeaient vers le nord conformément aux instructions des autorités militaires israéliennes, telles qu'elles figuraient entre autre sur les tracts largués par avion. Israël n'a pas fourni d'explication satisfaisante sur les cas spécifiques où des civils non armés ont été tués dans de telles circonstances.

    Attaqués alors qu'ils fuyaient
    «L'armée nous a dit de quitter le village mais ceux qui sont partis ont été bombardés et tués. Pourquoi ? Une voiture remplie d'enfants !»
    C'est en ces termes qu'un membre de la famille Abdallah, rescapé d'une attaque israélienne sur un convoi de civils fuyant le village de Marwahin, a exprimé son désespoir et sa stupeur. L'attaque, perpétrée le 15 juillet, a causé la mort de 23 personnes, pour la plupart des enfants. Les habitants de Marwahin n'avaient évacué leur village que parce que des soldats israéliens leur en avaient donné l'ordre par haut-parleur. Voici ce que raconte ce survivant :
    «Les soldats israéliens postés près de la clôture frontalière nous ont accusés d'aider la résistance et nous ont dit que nous devions partir, alors que nous n'avons rien à voir avec la résistance. Il n'y avait qu'un combattant du Hezbollah originaire du village et nous lui avions clairement fait savoir que nous étions contre toute attaque à partir de positions proches du village et contre la présence de toute arme dans le village.»
    Alors que le convoi atteignait la zone se situant entre Chamaa et Bayada, il a été l'objet d'une intense offensive provenant, semble-t-il, d'un navire de guerre israélien et de missiles tirés à partir d'hélicoptères. La liste des personnes tuées, uniquement dans cette attaque, est sinistre :
    Zahra Fares Abdallah, quarante-cinq ans, mère de dix enfants, son fils Hedi, six ans, et sa fille Mirna, douze ans ; Sana Muhammad Abdallah, trente ans, et cinq de ses enfants – Ali, quinze ans, Muhammad, treize ans, Hussein, douze ans, Hassan, dix ans, et Lama, deux ans ; Muhammad Mousa Ghannam, quarante-sept ans, sa femme Suha, trente-cinq ans, et leurs six enfants - Qasem, seize ans, Mustapha, quinze ans, Hussein, onze ans, Fatima, quatorze ans, Zainab, dix ans, et Doa, sept ans ; Mariam Brahim Abdallah, vingt-sept ans ; Ali Kamil Abdallah, cinquante-cinq ans, son fils de dix-sept ans, Muhammad, et sa vieille mère, Subha Hassan Abdallah ; deux sœurs âgées, Latifa et Fawzia Abu Hadla.
    Beaucoup d'autres ont été grièvement blessés, notamment un vieil homme, Mousa Touhan Seif, qui a perdu ses deux jambes.

    Autre sujet préoccupant, l'interprétation faite par Israël du concept d'«avantage militaire» dans son appréciation du principe de proportionnalité. Israël prétend que l'avantage militaire «n'est pas celui retiré de l'attaque particulière mais de l'opération militaire dans son ensemble(49)». Des responsables israéliens ont indiqué à Amnesty International que, selon eux, le simple fait que certains biens, notamment les installations d'électricité et de carburant, puissent conférer un avantage militaire ferait d'eux des cibles légitimes.

    Cette interprétation est trop large. Un avantage qui n'est qu'éventuel ou indéterminé ne peut constituer un avantage militaire légitime. Dans le cas contraire, une telle interprétation pourrait être utilisée avec succès pour justifier toute attaque, puisque presque tout bien à caractère civil est susceptible d'être utilisé à des fins militaires, même l'eau et la nourriture. Il faut au contraire toujours maintenir un équilibre entre l'avantage militaire et les préjudices susceptibles d'être causés aux civils. Les forces militaires ne doivent pas conduire une attaque dont les préjudices prévisibles aux civils seraient plus importants que l'avantage militaire escompté.

    Les caractéristiques et l'étendue des attaques israéliennes sur les infrastructures au Liban, couplées aux déclarations des autorités israéliennes, sont à l'image de cette interprétation trop large du concept d'avantage militaire. Ces attaques portent à croire que l'objectif n'était pas seulement d'amoindrir les capacités militaires du Hezbollah, mais aussi de punir collectivement le peuple libanais dans le but d'amener le gouvernement du pays à se retourner contre le Hezbollah(50). Ainsi, les forces israéliennes auraient mené des attaques directes contre des biens à caractère civil, notamment par la destruction d'usines ou du petit port de pêcheurs d'Ouzaï et de ses bateaux (voir le chapitre IV).

    La nature peut-être punitive des attaques contre les infrastructures a été mise en évidence dans des déclarations israéliennes officielles. Au début du conflit, après la capture des deux soldats israéliens par le Hezbollah, le chef d'état-major des FDI a averti : «Si les soldats ne sont pas libérés, nous remettrons le Liban dans l'état où il était il y a vingt ans(51).» Selon le Jerusalem Post, un officier supérieur des FDI a déclaré qu'Israël détruirait des centrales électriques libanaises si le Hezbollah tirait des missiles à longue portée contre des installations stratégiques du nord d'Israël(52). Le 24 juillet, lors d'une réunion d'information pour la presse, un officier supérieur de l'aviation israélienne a déclaré que le chef d'état-major avait donné l'ordre de détruire 10 immeubles de Beyrouth pour chaque tir de roquette Katioucha sur Haïfa(53). Selon le New York Times, le chef d'état-major a affirmé que les frappes aériennes avaient pour but de maintenir la pression sur les dirigeants libanais et de leur faire comprendre qu'ils devaient assumer la responsabilité des agissements du Hezbollah(54).

    Quoi qu'il en soit, il semble que les destructions des infrastructures libanaises par Israël aient surtout gêné les civils en fuite et les convois humanitaires, sans empêcher les combattants du Hezbollah de se déplacer ou de déplacer des équipements.

    Jiyyeh : une catastrophe écologique
    Le bombardement de la centrale électrique de Jiyyeh par Israël les 13 et 15 juillet a eu des conséquences catastrophiques sur l'environnement, ainsi que sur l'économie et sur les moyens de subsistance de beaucoup de gens.
    Entre 10000 et 15000 tonnes de pétrole se sont déversées dans la mer, à ajouter aux 55000 tonnes qui ont brûlé, dégageant une fumée épaisse et déposant des gouttelettes de pétrole sur une vaste zone.
    La marée noire a recouvert, à des degrés divers, environ 120 kilomètres de côtes méditerranéennes, et pollué de grandes étendues du fond marin. Les écosystèmes côtiers et marins, ainsi que les oiseaux et les poissons en particulier, ont été affectés(55).
    Le directeur de la centrale, Abd al Razaq al Eitani, a déclaré à Amnesty International que le premier réservoir, contenant 10000 tonnes de carburant, a été touché par une attaque aérienne le 13 juillet. Deux jours plus tard, un réservoir de 15000 tonnes a été touché, provoquant l'embrasement d'un autre réservoir de 25000 tonnes. Il a déclaré qu'une personne avait été légèrement blessée pendant les attaques et que plusieurs, dont lui-même, avaient souffert de l'inhalation de fumées.
    Le gouvernement libanais a estimé que la région mettrait dix ans à se remettre complètement. Les Nations unies ont estimé qu'un premier nettoyage coûterait 64 millions de dollars américains (soit près de 50 millions d'euros).
    La centrale électrique et ses réservoirs étant situés en bord de mer, il était fort probable qu'une attaque aurait des conséquences désastreuses immédiates et à long terme sur l'environnement marin. Un tel risque était manifestement plus grand que l'avantage militaire anticipé. Amnesty International estime que les attaques contre la centrale électrique de Jiyyeh étaient disproportionnées et violaient aussi l'interdiction du recours à des méthodes ou des moyens de guerre dont on peut penser qu'ils vont causer de graves dommages à l'environnement, à grande échelle et à long terme.

    Parmi les attaques israéliennes qui semblent avoir été gravement disproportionnées figurent celles du quartier de Dahiyeh, dans le sud de Beyrouth, où le Hezbollah avait son quartier général.

    Dahiyeh a été longuement et intensément bombardé, par des tirs aériens et maritimes, même longtemps après le départ de la plupart de ses habitants. Le bombardement a causé des dégâts considérables – environ 250 immeubles, abritant au moins 4000 appartements auraient été détruits(56). Entre 30000 et 60000 personnes auraient perdu leur foyer(57). Même s'il est vrai que les postes de commandement militaire situés au quartier général du Hezbollah pouvaient constituer une cible légitime, l'étendue des dégâts semble indiquer que les frappes israéliennes visaient tout bâtiment pouvant abriter toute activité associée au Hezbollah, y compris des activités non militaires. Ces frappes constitueraient dans ce cas des attaques directes de biens à caractère civil et pourraient également avoir été menées comme une forme de châtiment collectif contre les habitants de Dahiyeh.

    Durant toute la guerre, les forces israéliennes ont pilonné le sud du Liban, par des frappes aériennes, terrestres et maritimes, tirant des milliers d'obus pratiquement tous les jours. Ces bombardements ont tué des civils et détruit ou rendu inutilisables des milliers de maisons et autres bâtiments. Ils faisaient peut-être partie de la stratégie consistant, selon les FDI, à «tirer sur les zones de lancement pour empêcher ou gêner autant que possible le bon déroulement des opérations [du Hezbollah](58).»

    Cependant, le bombardement d'artillerie du sud du Liban a été mené sans discrimination. «Dans la dernière guerre contre le Liban, on tirait comme des fous, sans respecter aucune distance de sécurité», aurait déclaré un officier(59). Un soldat israélien a rapporté à Amnesty International que les coordonnées des cibles reçues par son unité d'artillerie au début d'août étaient telles que cela revenait à «arroser» (soumettre à un bombardement intense) un certain nombre de villages libanais, parmi lesquels figurait, croyait-il, Tayyabah (voir le chapitre III).

    Dans la plupart des cas, en examinant les bâtiments détruits ou endommagés, Amnesty International n'a trouvé aucun élément indiquant que ces bâtiments étaient utilisés comme abri par des combattants du Hezbollah ou comme cache d'armes. La plupart du temps, les caractéristiques des destructions semblent indiquer que l'objectif recherché lorsque des biens étaient visés était de mettre ceux-ci hors d'usage plutôt que de tuer des combattants individuels ou de détruire des stocks d'armes éventuels. Le plus souvent, le type de dégâts causés aux bâtiments par ces tirs de barrage n'aurait pas empêché le Hezbollah de récupérer des armes qui y auraient été cachées. Dans les nombreux bâtiments examinés, les délégués d'Amnesty International n'ont observé aucun dommage qui aurait pu être causé si un dépôt de munitions avait été touché, même dans les cas où des projectiles incendiaires ou autres ont provoqué des feux.

    Dans les trois derniers jours du conflit, après l'accord de cessez-le-feu, les frappes aériennes et les tirs d'artillerie israéliens se sont intensifiés, avec notamment une utilisation fréquente de bombes à sous-munitions dans les zones peuplées. Environ quatre millions de petites bombes (dont à peu près un quart n'a pas explosé) ont été déversées sur le sud du Liban. Elles ont atterri sur des villages, des maisons, des champs, des routes et des vergers, comme expliqué dans le chapitre IV.

    Marwa et Sikne Meri, toutes deux âgées de douze ans, et Hassan Tehini, dix ans, ont été blessés par l'explosion d'une sous-munition le 17 août 2006, non loin de leur domicile dans le village d'Ait al Shaab. Marwa a raconté à Amnesty International que Sikne, Hassan et elle étaient en train de jouer dans les décombres de la maison d'un proche parent, détruite par les forces israéliennes, quand elle a remarqué un petit objet.
    «J'ai ramassé la bombe mais je ne savais pas ce que c'était, et puis Hassan m'a dit de la jeter mais quand je l'ai fait, ça a sauté.»
    Les trois enfants ont été blessés. Hassan a subi de très graves blessures au ventre et Marwa et Sikne ont été blessées sur tout le corps par des éclats de métal. Le médecin qui a examiné Hassan le premier a déclaré :
    «Les blessures de ce garçon étaient horribles, ses intestins pendaient hors de son ventre, et nous avons eu très peur de le perdre. Il a heureusement survécu.»
    La mère de Marwa a dit à Amnesty International :
    «Le deuxième jour de la guerre, j'ai pris les enfants et nous sommes partis parce que l'armée israélienne bombardait le village. Nous avons passé un mois loin de chez nous et nous ne sommes rentrés que le 15 août, le lendemain du dernier jour de guerre, mais nous avons retrouvé notre maison détruite. Nous logeons maintenant chez des gens de la famille. Je pensais qu'au moins nous serions en sécurité maintenant que la guerre était terminée mais il y a des bombes non éclatées partout. Maintenant nous n'avons même pas de maison et l'école commencera plus tard cette année parce que les écoles, comme tout le reste dans le village, ont été détruites. C'est pourquoi les enfants sont plus souvent à jouer dehors et je suis terrifiée à chaque fois que je les perds de vue.»

    Les bombes à sous-munitions constituent une sérieuse menace pour la population civile. Les petites bombes qu'elles déversent sont de formes variées : certaines ressemblent à des balles de tennis et d'autres à des piles de lampe de poche. C'est pourquoi elles attirent les enfants et sont beaucoup plus difficiles à identifier que les autres munitions non éclatées.

    L'énorme quantité de petites bombes non éclatées tue et mutile encore sans discrimination, et cela va vraisemblablement continuer pendant des années. Israël défend son utilisation des bombes à sous-munitions en argumentant que ces armes sont légales en vertu du droit international et qu'il a fait des «efforts acharnés» pour éviter de faire des victimes civiles. Cependant, les bombes à sous-munitions sont soumises, comme toutes les autres armes, aux règles du droit international humanitaire, et leur largage massif sur des régions peuplées est manifestement assimilable à une attaque sans discrimination.

    Amnesty International a aussi remarqué que le type de destructions causées par les attaques israéliennes laisse supposer que les forces israéliennes ont visé des biens qui étaient indispensables à la survie de la population civile, notamment les supermarchés et autres points de distribution alimentaire, les stations d'essence et les stations de pompage d'eau. Aux caractéristiques de ces destructions est venu s'ajouter le blocus naval et aérien, imposé par Israël depuis le début du conflit jusqu'à près de quatre semaines après le cessez-le-feu. Les autorités israéliennes ont affirmé que le blocus était nécessaire pour empêcher les transferts d'armes et le ravitaillement du Hezbollah. Après le cessez-le-feu, la levée du blocus a été retardée car, selon Israël, les forces internationales de maintien de la paix devaient être déployées d'abord, pour empêcher le réarmement du Hezbollah par la mer ou par les airs.

    Les blocus ne sont pas interdits par le droit international humanitaire, mais ils ne doivent pas empêcher la fourniture à la population civile de produits alimentaires, entre autres. Les blocus israéliens ont empêché ou gêné l'approvisionnement en denrées essentielles des personnes qui en avaient besoin ainsi que l'aide alimentaire. Il se peut qu'ils aient été imposés non seulement pour entraver les opérations militaires du Hezbollah mais aussi comme une forme de châtiment collectif.

    Il est fondamental que les informations faisant état de violations du droit international humanitaire (comme les éléments présentés dans ce rapport) fassent l'objet d'une enquête en bonne et due forme. Une telle enquête est essentielle pour traduire en justice les personnes présumées responsables de ces violations, notamment en cas de crimes de guerre, apporter une réparation pleine et entière aux victimes et mettre en œuvre de nouvelles politiques et toute autre mesure nécessaire pour empêcher que de telles violations ne se reproduisent.

    Chapitre III

    Les civils sous les bombes

    Pris au piège
      «Il était dangereux de se déplacer, mais il était également dangereux de rester chez soi.»
    Témoignage d'un membre de la famille Awada,
    dont la maison a été touchée le 17 juillet par un missile israélien qui a fait neuf morts.
      Fuyant les pilonnages de l'armée israélienne, dont l'intensité a été extrême dès le début de la guerre, la plupart des quelque 500 000 habitants du sud du pays – de même que des dizaines de milliers de personnes qui se trouvaient là de passage – se sont, en l'espace de quelques jours, réfugiés dans le nord. Un grand nombre de civils ont toutefois été bloqués sur place durant plusieurs jours, voire plusieurs semaines ; environ 120000 personnes sont restées dans les villes et les villages du sud du Liban pendant toute la durée du conflit, sous le feu des bombardements israéliens(60).

      Certains, infirmes ou trop âgés, n'ont pas pu fuir. D'autres ne sont pas partis parce que cela leur semblait trop dangereux de se déplacer ou parce qu'ils n'avaient pas les moyens de le faire. D'autres encore ne voulaient pas abandonner leur maison.

      Les premiers départs se sont produits dès le début du conflit. De toute évidence, cependant, l'attaque israélienne contre des véhicules quittant le village de Marwahin le 15 juillet (voir le chapitre II) et les multiples bombardements de routes et d'autres infrastructures ont dissuadé un grand nombre de personnes de partir. Le 30 juillet, Israël a annoncé une suspension des frappes aériennes pendant quarante-huit heures, à compter du lendemain. De nombreux habitants du sud du pays qui n'étaient pas encore partis en ont alors profité pour le faire. Le 1er août, à l'issue de cette période, de nombreux villages du sud du Liban s'étaient en grande partie vidés de leur population.

      Au cours de la deuxième semaine du conflit, des avions israéliens ont largué dans le sud du Liban des tracts sommant les habitants de quitter les lieux. Pour la plupart, ces papiers ne mentionnaient pas des villages en particulier et ordonnaient simplement à la population d'évacuer toute la zone située au sud du Litani.

      Toutefois, il était alors devenu extrêmement difficile de partir : de nombreuses routes étaient impraticables et celles encore ouvertes s'avéraient de plus en plus dangereuses, l'armée israélienne prenant pour cible les véhicules y circulant.

      La pénurie de carburant résultant du blocus et des attaques israéliennes contre les dépôts et les stations-service posait également un problème. Les propriétaires dont les stations d'essence n'avaient pas été détruites et qui possédaient encore des stocks ont préféré généralement fermer boutique plutôt que d'être pris pour cibles. Ainsi, même ceux qui avaient une voiture ne pouvaient souvent pas l'utiliser pour partir, faute de carburant.

      Quant aux autres, l'envolée des prix des transports consécutive à la pénurie de carburant et aux risques encourus les a mis pour la plupart dans l'impossibilité d'effectuer tout trajet, même sur une courte distance. Ceux disposant des moyens financiers de partir n'avaient bien souvent pas la possibilité de communiquer avec les villes pour organiser leur voyage, les réseaux de téléphone et d'électricité ayant été endommagés par les bombardements israéliens.

      Dans un premier temps, les tracts largués par les forces israéliennes ordonnaient à la population d'évacuer toute la zone située au sud du fleuve Litani, peuplée par 500000 personnes environ. Par la suite, de nouveaux papiers ont indiqué que tous les véhicules circulant dans cette zone, quels qu'ils soient, seraient pris pour cibles. Les civils se sont alors retrouvés dans une situation impossible, risquant leur vie aussi bien s'ils restaient que s'ils fuyaient. Et même ceux partant dans le cadre de convois mis en place avec l'accord des forces israéliennes n'avaient aucune garantie quant à leur sécurité, comme en témoigne l'attaque perpétrée le 11 août contre des civils fuyant Marjayoun (voir ci-dessous).

      Aux habitants des villages situés au sud du Litani
      Les actes terroristes perpétrés contre l'État d'Israël à partir de vos villages et de vos foyers contraignent les Forces de défense d'Israël à répondre immédiatement et à agir y compris à l'intérieur des villages.
      Pour votre sécurité !!!
      Vous êtes priés d'évacuer immédiatement les villages et de gagner le nord du Litani(61).
      À la population libanaise :
      Lisez cet avertissement !
      Les FDI [Forces de défense d'Israël] vont intensifier leurs actions et procéder à des bombardements intensifs de toute la zone d'où sont tirées des roquettes visant l'État d'Israël.
      Toute personne présente dans cette zone met sa vie en danger !
      En outre, toutes les camionnettes et tous les camions circulant au sud du Litani seront soupçonnés de transporter des roquettes et des armes et seront susceptibles d'être bombardés.
      Sachez que toute personne circulant à bord d'une camionnette ou d'un camion met sa vie en danger.
      L'État d'Israël(62).
      Aux civils libanais habitant au sud du Litani
      Lisez attentivement cette annonce et suivez les instructions
      Les FDI vont intensifier leurs opérations et frapper impitoyablement les groupes terroristes qui vous utilisent comme boucliers humains et tirent des roquettes contre l'État d'Israël depuis vos maisons.
      Tout véhicule quel qu'il soit circulant au sud du Litani sera bombardé car il sera soupçonné de transporter des roquettes, du matériel militaire et des terroristes.
      Toute personne circulant à bord d'un véhicule quel qu'il soit met sa vie en danger.
      L'État d'Israël(63).

      Ces tracts ne sont pas parvenus dans tous les villages. Par ailleurs, dans certaines zones, ils ont été largués après les bombardements(64). Dans les villages où s'est rendue Amnesty International, un grand nombre de personnes ont déclaré n'avoir vu aucun tract. Les stations de radio libanaises et étrangères ont certes beaucoup parlé de ces papiers, mais la destruction par l'armée israélienne des réseaux d'électricité, de diffusion et de communication a rapidement privé les habitants de nombreux villages de tout accès aux médias et aux moyens de communication avec l'extérieur.

      Certaines personnes, ayant entendu parler de tracts annonçant que l'armée israélienne allait bombarder les zones d'où étaient tirées les roquettes, ont pensé qu'il était plus sûr de rester chez elles parce qu'elles savaient qu'il n'y avait pas de tirs de roquette dans les environs. Ces personnes se sont dit par ailleurs que, si elles quittaient leur domicile, elles pourraient pénétrer involontairement dans un endroit d'où étaient lancées des roquettes ou dans une zone d'affrontements terrestres entre soldats israéliens et combattants du Hezbollah.

      À Ainata, Aitaroun, Bint Jbeil, et dans d'autres villages, les habitants se sont retrouvés pris au piège en raison des combats faisant rage dans les environs, où l'armée israélienne était intervenue dès le début du conflit. Ailleurs, les habitants savaient que les troupes israéliennes avaient pénétré dans le sud du Liban pour combattre le Hezbollah sur le terrain, mais n'osaient se déplacer car ils ignoraient où se trouvaient précisément ces forces.


      Tués chez eux
        «Aucun de nous n'était impliqué dans le conflit. Je ne comprends pas pourquoi ils ont bombardé notre maison.»
      Fatima al Akhras, qui a perdu 12 membres de sa famille
      dans le bombardement de sa maison lors d'une attaque israélienne
      menée à Aitaroun le 16 juillet.
        Des tirs d'artillerie de l'armée israélienne contre des villages du sud du Liban ont été signalés dès le premier jour du conflit, le 12 juillet. Le deuxième jour, des dizaines de civils ont été tués lors d'attaques de l'aviation israélienne contre des villages.

        Pour les cas présentés dans ce chapitre, Amnesty International n'a pas trouvé d'éléments indiquant une quelconque activité militaire du Hezbollah dans les lieux touchés ou à proximité. L'organisation a demandé aux autorités israéliennes des informations sur la plupart de ces cas, et s'est notamment enquise des raisons qui ont motivé des attaques au cours desquelles des civils ont été tués ou blessés, et de leur justification au regard des lois de la guerre. Ces autorités ont indiqué que le choix et l'approbation des cibles intervenaient après une expertise juridique, mais n'ont pas fourni de précision. Elles n'ont pas à ce jour donné les éléments d'information permettant de savoir si ces attaques étaient conformes aux dispositions du droit international humanitaire. Au vu des éléments disponibles, et en l'absence des informations spécifiques demandées, Amnesty International considère que les pertes dans la population civile, ainsi que les blessures infligées, résultent probablement de violations du droit international humanitaire par l'armée israélienne.


        Zibqin – 13 juillet

        Le 13 juillet, 12 membres de la famille Bzea ont été tués, et deux autres grièvement blessés, alors qu'ils prenaient le petit-déjeuner chez Fatima Ahmad Bzea, âgée de soixante-dix-huit ans. La maison, située dans le centre de Zibqin, a été touchée lors d'une attaque menée par l'aviation israélienne. Des membres de la famille résidant ailleurs dans le village se trouvaient là car ils n'avaient pas souhaité laisser seule leur parente ; d'autres étaient venus trouver un peu de sécurité, leur maison, située à la périphérie du village, ayant été bombardée la veille.

        La liste des victimes est la suivante : Fatima Ahmad Bzea ; Thania, sa sœur (soixante ans) ; Amal (quarante-quatre ans), sa fille, et les trois filles de celle-ci, Khouloud (dix-huit ans), Farah (quatorze ans) et Aziza (douze ans) ; Mariam al Husseini Bzea (quarante-cinq ans), sa belle-fille, et les trois fils de celle-ci, Malik, Mohammed (des jumeaux âgés de dix-sept ans) et Hussein (douze ans) ; Souad Nassour Bzea (quarante ans), une autre belle-fille ; et Naim Wael Bzea (dix-huit ans), un autre petit-fils.

        Les deux fils de Fatima, Ali et Darwish Bzea, ont déclaré à Amnesty International : «Nous étions assis dans la véranda en train de boire un café. […] Cela faisait plusieurs heures que la situation était calme ; nous avions entendu des tirs d'artillerie dans les environs du village vers 5 heures du matin, et puis, plus rien. La veille vers 19 heures, il y avait aussi eu des bombardements dans les environs, pas dans le village lui-même. Nous étions venus chez notre mère pour qu'elle ne soit pas seule. Elle vivait dans une maison ancienne, solide, à laquelle on avait ajouté un étage. […] Nous ne savons pas si la bombe est tombée sur le toit ou sur un côté. Nous avons eu l'impression qu'il y avait deux explosions ; nous avons été projetés hors de la maison.»

        Ali et Darwish ont été grièvement blessés. Ali, qui a perdu sa femme, Mariam, et ses trois enfants (Malik, Mohammed et Hussein) dans le bombardement, a été touché à la tête et a eu le nez et la cheville droite fracturés. Darwish, dont l'épouse, Souad, est morte, a été blessé à la tête et au pied gauche (tendons sectionnés) ; il a été gravement brûlé et a reçu des éclats d'obus sur toute une moitié du corps. Il a passé vingt-sept jours à l'hôpital, dont quatre dans une unité de soins intensifs.

        Zahra Bandar, une voisine de la famille Bzea, a elle aussi témoigné auprès d'Amnesty International.
          «Je suis allée chez Fatima vers 8 heures pour emprunter de la farine pour faire mon pain. […] Ils m'ont invitée à prendre le petit-déjeuner, mais je ne suis restée que quelques minutes et je suis repartie chez moi. Je venais de rentrer quand leur maison a été bombardée. Ça a été épouvantable, indescriptible ; des corps ont été projetés hors de la maison, très loin. Dans la pièce que je venais de quitter, on a retrouvé les cadavres des cinq personnes qui s'y trouvaient lors de ma visite. Le corps de Fatima était déchiqueté, ceux de Farah et de Naim ont été projetés dans les champs, celui d'Ali aussi. Je n'imaginais pas que quelqu'un puisse avoir survécu. Le corps de Mariam n'a été retrouvé qu'au bout de plusieurs jours.»
        Dans les semaines qui ont suivi l'attaque, Zahra Bandar et ses proches ont vécu un calvaire.
          «La situation est devenue très difficile dans le village après le bombardement de la maison de Fatima. Ceux qui vivaient dans les environs avaient peur. De nombreux membres de ma famille se sont installés chez moi, parce que ma maison est moins exposée. Nous étions une vingtaine. Le vendredi en début de soirée, les tirs d'artillerie ont redoublé et d'autres personnes du village sont venues ; nous étions 60 ou 70, des femmes et des enfants essentiellement. Les portes ont été soufflées dans les explosions, c'était terrifiant ; il n'y avait pas assez à manger pour tout le monde, mais c'était trop dangereux de sortir pour trouver de quoi se nourrir. Le samedi, nous nous sommes tous installés dans le garage d'une maison pas loin de là, qui semblait plus abrité ; mais il n'y avait pas même pas d'eau.
          «Nous avons essayé d'arrêter des véhicules blindés de la FINUL qui passaient afin d'être évacués, mais en vain. Certains d'entre nous ont quitté cet endroit pour une autre maison. À chaque fois que nous quittions un lieu pour un autre, jugé plus sûr, les bombardements se déplaçaient à leur tour. Nous avons là aussi vu une patrouille de la FINUL, cette fois-ci accompagnée d'un véhicule de l'armée libanaise. Mais les soldats ne pouvaient pas nous évacuer non plus. Nous avons continué à aller d'une maison à l'autre. Un jour, nous avons quitté la demeure dans laquelle nous nous trouvions et avons traversé la route pour nous installer dans une maison vide, celle d'une dame décédée quelque temps auparavant. Un obus est tombé sur la route juste après que nous avons traversé, à l'endroit même où nous étions passés deux minutes plus tôt. Nous avons eu l'impression d'être visés.»

        Baflay, Dweir et Srifa – 13 juillet

        Au moins 25 civils ont également été tués ce 13 juillet par des frappes aériennes israéliennes conduites dans la nuit contre les villages de Baflay, Dweir et Srifa.

        Neuf membres de la famille Zein ont trouvé la mort chez eux à Baflay : Mounir Zein, cultivateur, sa femme Najla, leurs cinq enfants, leur gendre et le père de celui-ci.

        À Dweir, un village situé à une quinzaine de kilomètres au nord de Tyr, ce sont 12 personnes d'une même famille qui ont été tuées dans leur maison : Adil Akash, un dignitaire religieux, son épouse, Rabab, et leurs 10 enfants, âgés de deux mois à dix-huit ans. L'employée de maison, de nationalité sri-lankaise, a également été tuée. Selon certaines informations, Adil Akash était lié à la branche politique du Hezbollah, mais rien ne permet de penser que lui – ou quiconque vivant là – ait été impliqué dans des actions militaires.

        Vers 4 heures du matin, une maison du village de Srifa a été touchée par un bombardement aérien. Aqil Meri, sa femme Ahlam, leur fils Hedi (neuf ans), et leur fille Fatima (six ans) ont trouvé la mort. On a entendu les pleurs de Fatima et Hedi jusqu'à 8 heures du matin. De nationalité brésilienne, ces quatre personnes étaient venues au Liban pour rendre visite à des proches. La famille Meri logeait chez des cousins ; installés dans une autre partie de la maison, ceux-ci sont sortis indemnes de l'attaque. Une personne de cette famille a déclaré à Amnesty International : «Nos cousins étaient en vacances. Cela ne faisait pas un mois qu'ils étaient au Liban. Ils étaient venus de si loin, du Brésil… tout cela pour être tués dans leur sommeil. La bombe, ou le missile, je ne sais pas, je crois que c'était un missile, a percuté le côté de la maison où ils dormaient, à l'étage, et les a tués. Nos autres cousins, qui dormaient de l'autre côté de la maison, ont failli mourir d'horreur. […] On a dû attendre très longtemps avant de pouvoir dégager les corps des décombres, car les bombardements continuaient.»

        La communauté internationale s'est émue des très lourdes pertes humaines constatées au Liban durant les premières vingt-quatre heures du conflit. Intervenant devant le Conseil de sécurité de l'ONU le 14 juillet, l'ambassadeur d'Israël auprès des Nations unies a déclaré que son pays ne visait pas des civils, mais des positions et des infrastructures du Hezbollah(65). Des responsables israéliens ont indiqué que les bombardements allaient se poursuivre.
        Dans les jours qui ont suivi, les frappes aériennes se sont multipliées et le bilan humain s'est alourdi.


        Aitaroun et Tyr – 16 et 17 juillet

        Plus de 30 civils – parmi lesquels, une fois encore, de nombreux enfants – ont été tués, et plusieurs autres blessés lors de trois attaques menées par l'aviation israélienne contre Tyr, la plus grande ville du Sud, et le village d'Aitaroun.
        Le 16 juillet, 12 membres de la famille al Akhras ont trouvé la mort dans le bombardement de leur maison, située dans le centre d'Aitaroun. Des enfants et des personnes âgées figurent parmi les victimes, dont la liste est la suivante : Ali Ahmad al Akhras, son épouse Amira Raslan et leurs quatre enfants, Saja (sept ans), Zeinab (cinq ans), Ahmad (trois ans) et Salam (un an) – ces six personnes étaient de nationalité canadienne ; les tantes d'Ali al Akhras, Fadda et Haniya (âgées de plus de soixante ans), son grand-père, Hassan Mahmoud (quatre-vingt-deux ans), et ses oncles, Muhammad Mahmoud (quatre-vingt-six ans) et Ali Hassan (soixante-cinq ans) ; la sœur d'Amira Raslan, Manal Raslan (seize ans). Deux autres personnes ont été blessées, le père d'Ali al Akhras (soixante-cinq ans), lui aussi ressortissant canadien, et sa sœur, Fatima Hassan.

        Deux filles de Muhammad Mahmoud al Akhras, qui se trouvaient dans une autre partie de la maison, sont saines et sauves. Voici le témoignage de Fatima : «Je me trouvais dans la maison avec la famille, c'était dimanche [le 16 juillet], il était 17 h 45. La veille, un endroit non habité du village avait été touché, mais ce jour-là, aucune frappe n'avait eu lieu. Et puis soudain, notre maison a été bombardée et tout le monde a été tué. Mon père, âgé de quatre-vingt-six ans, est mort à quelques pas de moi. Mon cousin Ali Ahmad n'avait jamais vécu au Liban. Il résidait avec sa femme et ses enfants au Canada, et tous étaient venus pour les vacances d'été. Ils se sont retrouvés pris dans la guerre. Aucun de nous n'était impliqué dans le conflit. Je ne comprends pas pourquoi ils ont bombardé notre maison.
        «Lorsque la maison a été touchée par la bombe, j'étais avec Sikne de l'autre côté de la cour. Tous les autres étaient dans la cuisine, à l'exception d'Amira et de deux de ses enfants, Saja et Salam, qui se trouvaient dehors, près du puits. Leurs corps sont restés dans le puits pendant trente-cinq jours, parce qu'il fallait un bulldozer pour creuser et qu'il aurait été dangereux de faire venir un tel engin : il aurait été bombardé. Nous avons fini par dégager les dépouilles lorsque nous sommes revenus, après le cessez-le-feu.
        «Après le massacre de notre famille, nous sommes restées deux jours dans le village. Nous étions terrifiées. Puis nous nous sommes réfugiées à Rmeich [un village des environs], où nous avons passé douze jours. Il y avait là des dizaines de milliers de personnes qui avaient fui leur village ; nous manquions de place et de nourriture. Nous avons réussi pour finir à quitter les lieux dans un convoi de plusieurs centaines de voitures, et nous sommes arrivées à Saïda.»

        Le lendemain, une autre maison dans laquelle se trouvaient de nombreux civils a été touchée par une attaque israélienne. Neuf membres de la famille Awada, dont six enfants de moins de douze ans, ont été tués, et quatre autres (une femme et ses trois enfants) ont été blessés. Ont été tués Musa Naif Awada, sa femme Jamila et leurs cinq enfants : Ali (douze ans), Abir (onze ans), Hassan (sept ans), Mariam (six ans) et Muhammad (cinq ans), ainsi que Hassan Mahmoud Awada et son fils âgé de dix-huit mois, Hussein. L'épouse de Hassan Mahmoud Awada, Mayada Mansour, a été blessée lors de l'attaque, de même que trois de leurs enfants, Katia (treize ans), Jana (huit ans) et Ali (quatre ans).

        Douze membres de cette famille qui se trouvaient dans la maison d'à côté ont survécu. L'un d'eux a raconté à Amnesty International : «C'était la seconde attaque aérienne contre Aitaroun. La première, la veille, avait touché la maison des al Akhras. Le village, et surtout ses environs, avait été la cible de tirs d'artillerie. Nous avions peur, et c'est pourquoi nous nous tenions dans les pièces situées au centre de la maison et au rez-de-chaussée, loin des murs extérieurs et du toit. Le bombardement a eu lieu à 23 h 45. Certains corps ont été projetés à plus de 20 mètres. Ceux d'entre nous qui avaient survécu à ce massacre ont pris la fuite, de même que les voisins. C'était dangereux de circuler sur les routes, mais c'était également dangereux de rester chez soi.»

        L'épouse de Nabil Baidoun était venue à Aitaroun avec ses deux jeunes enfants pour voir sa famille (les Awada). Lorsque la guerre a éclaté, le 12 juillet, elle s'est trouvée dans l'impossibilité de quitter le village. Elle n'a trouvé le courage de partir qu'après l'attaque au cours de laquelle ses proches ont trouvé la mort. Voici le témoignage de Nabil Baidoun : «J'ai passé des jours sans savoir si ma femme et mes enfants étaient en vie. Ma femme a été profondément traumatisée par l'horreur qu'elle a vécue. Elle était dans la maison d'à côté quand le massacre s'est produit ; elle a perdu tant de proches ! Elle aurait pu tout aussi bien être tuée, et les enfants aussi. Ils ont eu la chance de s'en tirer, mais elle ne peut oublier ce qui s'est passé. Elle se sent toujours très mal ; elle ne parle pratiquement pas et elle n'arrive pas à vivre normalement.»

        Dans l'après-midi du 16 juillet, l'aviation israélienne a frappé un immeuble de 13 étages à Tyr ; des dizaines de milliers de personnes venues des villages du sud y avaient trouvé refuge. Le bâtiment abritait aussi les locaux de la défense civile. Les six étages supérieurs se sont effondrés après le bombardement, provoquant la mort de personnes se trouvant à l'intérieur et d'autres présentes dans un café pris sous un déluge de gravats. Au moins 11 civils ont été tués. Des personnes qui vivaient là ont déclaré à Amnesty International que le Hezbollah n'était pas actif dans cette zone, et l'organisation n'a trouvé aucun élément indiquant que le bâtiment était utilisé à des fins militaires.

        Durant la première semaine du conflit, plus de 200 civils ont été tués et plus de 500 autres ont été blessés par des frappes de l'aviation israélienne. La communauté internationale a une nouvelle fois fait part de ses préoccupations(66). Les responsables israéliens se sont bornés à répéter que l'armée n'attaquait que des cibles militaires, et n'ont apporté aucune explication quant aux opérations qui avaient provoqué la mort de civils.

        Les missiles israéliens ont par la suite touché un nombre croissant d'habitations dans d'autres régions du Liban, y compris dans la capitale, Beyrouth.


        Ainata – 28 juillet

        Zeinab Khanafer, âgée de soixante-quinze ans, vivait seule dans le centre d'Ainata. Elle était en mauvaise santé et se déplaçait difficilement. À Beyrouth, ses proches ont estimé qu'il était trop dangereux pour eux d'aller la chercher à Ainata. Lorsque le téléphone a cessé de fonctionner dans le village, ils ont perdu le contact avec elle. Le 1er août, des délégués d'Amnesty International se sont rendus à Ainata. Ils ont dû le faire à pied, car toutes les routes qui mènent au village avaient été endommagées par les frappes israéliennes. La maison de Zeinab avait été bombardée et détruite. Les délégués n'ont trouvé aucun élément (munitions utilisées ou autres) indiquant que l'habitation ou ses alentours avaient abrité des activités militaires.

        Deux semaines plus tard, on a retrouvé le corps de Zeinab non loin de là, sous les décombres de la maison d'un parent éloigné qui avait été bombardée le 28 juillet. Au cours de cette attaque, qui visait une maison située près de la mosquée, dans le centre d'Ainata, 15 membres des familles Khanafer et Fadlallah ont été tués. Douze de ces victimes étaient des femmes ou des enfants. Il s'agissait de : Almaza Fadlallah (soixante-huit ans), Mariam Shbiti Fadlallah (soixante ans), Zahra Fadlallah, Zeinab Khanafer (soixante-quinze ans), Kamila Khanafer (soixante-dix ans), Fayez Khanafer (trente-trois ans), son épouse Rima Samhat, ainsi que leurs quatre enfants – Ali (huit ans), Abdallah (six ans), Muhammad (trois ans) et Dumua (un an) –, Um Khader Fadlallah (vingt-huit ans) et son fils Khader Amir (trois ans), Afif Fayes Khanafer (quarante-sept ans) et Muhammad Ali Wehbe (soixante-quinze ans).

        Selon certaines informations, deux étrangers au village arrivés sur place peu de temps avant l'attaque afin d'y trouver de l'aide – ils étaient blessés – ont également été tués. Les témoignages ont indiqué que ces hommes portaient des vêtements civils et étaient désarmés. Les délégués d'Amnesty International n'ont trouvé aucune arme ni aucun autre élément signalant une quelconque activité militaire dans la maison ou dans ses environs.


        Cana – 30 juillet

        Le 30 juillet, 28 civils, peut-être davantage, ont été tués lors d'une attaque menée par l'aviation israélienne contre Cana. La plupart des victimes étaient des enfants. En avril 1996, c'est dans ce même village que 102 civils réfugiés dans une base de la FINUL avaient trouvé la mort à la suite de tirs d'artillerie israéliens(67).

        Vers 1 heure du matin, le 30 juillet, les forces israéliennes ont lancé une attaque aérienne contre un bâtiment de plusieurs étages situés dans le quartier Khraibe de Cana. Une soixantaine de personnes originaires de deux familles, les Shaloub et les Hashem, étaient réfugiées dans le sous-sol. Les témoignages des rescapés et les éléments retrouvés sur place montrent qu'une bombe de précision à guidage laser a été utilisée. Elle a pénétré dans l'édifice et explosé dans l'unique partie qui se trouvait occupée, le niveau inférieur.

        Khadija Ali Younes, ses cinq enfants (Haura, onze ans, Ali, dix ans, Yahia, huit ans, Qasem, six ans, et Zahra, deux ans) et sa belle-mère, Hasna Hazme (soixante-dix ans), figuraient parmi les victimes. Le mari de Khadija Ali Younes, Mohamed Qasem Shalhoub, a été blessé. Amnesty International a recueilli son témoignage alors qu'il était hospitalisé.
          «À part moi et une autre personne, tous ceux qui se trouvaient près de moi sont morts. C'est comme si le sol s'était soulevé et que j'étais pris dans un tourbillon ; après seulement, j'ai entendu des gens crier, comme si j'avais été sourd durant un instant ; ensuite, j'ai sorti un enfant de là, je crois que c'était Hassan Mohammad Shalhoub, qui a cinq ans, mais je n'en suis pas sûr ; c'est le premier enfant que j'ai pu attraper ; je l'ai installé contre un arbre à une cinquantaine de mètres de la maison et je suis revenu vers le bâtiment ; et comme j'allais y pénétrer, une deuxième explosion s'est produite ; j'ai été projeté plus loin, et je me suis mis à crier pour demander de l'aide à ceux qui se trouvaient dans l'autre maison, tout en courant vers celle-ci. Quand j'y suis parvenu, je me suis évanoui.»

        Maryam Brahim Hashem (soixante ans), Samih, Husan, Brahim, Ali, Jaafar et Zainab Shalhoub (âgés respectivement de huit, dix, six, deux, onze et six ans), Nabila Shalhoub (quarante ans environ), la tante de la petite Zainab, Taysir Ali Shalhoub (trente-huit ans), son oncle (frère de Nabila), Ahmad Mahmoud Shalhoub (cinquante ans), son épouse Afaf Zabat (quarante ans environ), leur fille Ola (vingt-cinq ans) et leur fils Ali (dix-sept ans) ont également été tués.

        Lors d'une conférence de presse tenue le 30 juillet, des membres de l'état-major israélien ont déclaré que 150 missiles avaient été tirés depuis Cana et ses environs depuis le début du conflit, et que l'armée israélienne souhaitait perturber «la série d'activités liées au lancement de missiles». Les autorités israéliennes ont avancé que l'effondrement de la maison pouvait être dû à l'explosion d'un stock de munitions et non au bombardement ; elles ont une fois encore accusé les combattants du Hezbollah d'utiliser des civils comme «boucliers humains» et affirmé que ces derniers étaient par conséquent responsables des pertes dans la population civile(68).

        Le 2 août, les autorités israéliennes ont annoncé qu'une enquête menée par leurs soins avait conclu que la maison avait été frappée à 12 h 52 par deux missiles tirés lors d'une attaque aérienne. Seul l'un des deux aurait explosé. L'édifice, a fait savoir Israël, «a été pris pour cible conformément aux directives de l'armée relatives à l'utilisation d'armes à feu contre des bâtiments suspects se trouvant dans des villages que les habitants ont été priés d'évacuer et qui se situent à côté de zones d'où des roquettes sont tirées en direction du territoire israélien». Les autorités ont précisé que, selon les informations dont elles disposaient, l'édifice était utilisé par des terroristes qui s'y cachaient, et que l'attaque n'aurait pas été menée si elles avaient su que des civils se trouvaient à l'intérieur(69). L'idée selon laquelle la maison avait peut-être été détruite par l'explosion d'armes stockées à l'intérieur n'a pas été reprise.

        Sur des images de la surveillance aérienne – non datées – fournies par Israël, on peut voir que des roquettes ont été tirées d'une zone située, semble-t-il, à quelque distance de la maison. L'existence de ces images, ainsi que les témoignages des rescapés et de proches qui avaient trouvé refuge dans une maison des alentours, indiquent que l'armée israélienne aurait dû savoir que de nombreux civils étaient présents dans le bâtiment visé et dans ceux situés à côté. Les victimes et leurs proches, plus de 100 personnes au total, étaient réfugiés là depuis plusieurs jours – entre dix et dix-huit, selon les cas –, une période durant laquelle les drones de surveillance israéliens n'avaient cessé d'être présents.

        Grièvement blessée lors de l'attaque, Najwa Shalhoub a témoigné auprès d'Amnesty International : «Des avions de surveillance survolaient la zone tous les jours. Dans la journée, nous étions très souvent dehors pour doucher les petits, vaquer à nos occupations… Les enfants jouaient dehors. C'est impossible que les avions n'aient pas vu qu'il y avait ici plein de femmes et d'enfants.»

        Un officier supérieur de l'armée israélienne a indiqué à Amnesty International en septembre que le bâtiment dans lequel se trouvaient les civils avait été touché par erreur, et que l'aviation avait frappé des édifices vides et un lance-roquettes à proximité. Il a à son tour exprimé des doutes sur la responsabilité d'Israël, affirmant que la zone avait été bouclée pendant quelques jours par les combattants du Hezbollah, qui n'auraient laissé voir aux médias que ce qu'ils voulaient bien leur montrer.

        Ces affirmations ne correspondent pas à la réalité observée sur le terrain par Amnesty International. Des délégués de l'organisation se sont rendus à Cana et dans les environs les 30 et 31 juillet. Ils n'ont pas vu de combattants du Hezbollah et ont pu se déplacer sans restriction dans toute la zone, entre autres dans la maison bombardée et aux abords de celle-ci. Des dizaines de journalistes étaient également sur place avec leurs caméras, appareils photo et micros. Aucune trace de roquettes, de lance-roquettes ou d'autres armes n'a été trouvée dans la maison ou dans les habitations proches.

        Évoquant les faits, qu'il a qualifiés d'«emblématiques», Roland Huguenin, porte-parole du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a déclaré : «Le fait que les victimes soient presque exclusivement des femmes et des enfants montre de manière flagrante que le bâtiment, un immeuble d'habitation dont la construction n'était pas achevée et où des civils avaient trouvé refuge, n'était pas la bonne cible. Il n'y avait pas de combattants, il n'y avait pas d'armes sur place. Il n'y avait que des femmes et des enfants(70)…»

        Au début du mois de novembre, les autorités israéliennes n'avaient fourni aucune information quant à la méthodologie utilisée lors de l'enquête menée par leurs soins, pas plus qu'elles n'avaient donné l'intégralité des conclusions ni indiqué si elles avaient cerné les responsabilités pour ce qu'elles considèrent comme des erreurs commises au cours de cette attaque meurtrière.


        Beyrouth, quartier de Chiyah – 7 août

        Le 7 août vers 19 heures, au moins 39 personnes ont été tuées lors d'une attaque menée par l'aviation israélienne contre une maison et un immeuble de six étages situés à proximité d'une école et d'un centre commercial de Chiyah, un quartier très peuplé de la capitale libanaise. Onze enfants figurent parmi les victimes. Les forces israéliennes n'avaient pas prévenu les habitants de ce secteur qu'elles allaient procéder à des frappes aériennes. Ce n'est que le 10 août que des avions israéliens ont largué des tracts demandant à la population de quitter les quartiers de Chiyah, Hay Salam et Bourj al Barajneh.

        Considéré comme un secteur sûr avant le bombardement, le quartier de Chiyah accueillait de nombreux habitants de Dahiyeh (dans les faubourgs sud de Beyrouth) et des villages du sud du pays contraints de fuir leur foyer. Certaines des victimes étaient des personnes déplacées.

        Huda Rmeiti a été blessée lors du bombardement, de même que son mari et son fils. Elle a déclaré à Amnesty International : «La vie dans le quartier était quasiment normale ; nous n'avions pas eu de tracts nous disant de partir et, dans la journée, personne n'était particulièrement inquiet. Nous descendions généralement passer la nuit dans une pièce du rez-de-chaussée mieux protégée que les autres. Le soir du bombardement, nous étions assis sur le balcon. Nous avons entendu les avions de surveillance israéliens et puis tout à coup, la maison a été bombardée.»

        Maroub – 7 août

        Le 7 août, Najma Hassan Moussa (trente-quatre ans) et ses trois enfants, Zahra (seize ans), Hyder (quatorze ans) et Ousra (trois ans), ont été tués dans une attaque de l'aviation israélienne sur une école de Maroub. La famille était réfugiée dans le sous-sol du bâtiment.

        Le mari de Najma, Abu Ali Ahmed Moussa (quarante ans), était le gardien de l'école des orphelins de Maroub depuis douze ans. La famille vivait dans l'enceinte de l'établissement, dans une maison située à une cinquantaine de mètres du bâtiment principal. Lorsque la guerre a commencé, les Moussa se sont installés à l'abri des murs en béton du sous-sol de l'école, où ils disposaient d'eau et de nourriture en qua